Des hôpitaux du sud du Liban, victimes collatérales d’attaques israéliennes

 

Les dégâts d’un bombardement israélien qui a endommagé une partie de l’hôpital Jabal-Amel, à Tyr (Liban), le 3 juin 2026. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE »
Depuis le 1ᵉʳ juin, plus de 50 membres du personnel médical ont été blessés dans trois attaques distinctes dans la région, qui ont causé des dommages collatéraux aux établissements de santé.

Deux soignants de l’hôpital Jabal-Amel, à Tyr, étaient toujours hospitalisés, vendredi 12 juin, après avoir été blessés par un bombardement israélien survenu à proximité de cette structure médicale privée, onze jours plus tôt. « Nous avons rouvert tous les services, mais l’unité des soins cardiaques a été transférée dans un autre département. Nous réparons les locaux », explique Wael Mroueh, le directeur, joint par téléphone. « Personne ne comprend ce que fait Israël », commente-t-il, condamnant la frappe du 1er juin qui a fait, au total, 39 blessés parmi son personnel médical.
Depuis le début du mois de juin, deux autres hôpitaux du Sud ont été endommagés par des attaques israéliennes toutes proches. Dans la région méridionale, la guerre se poursuit entre Israël et le Hezbollah, malgré le cessez-le-feu du 17 avril, et la population est constamment soumise à des ordres israéliens de déplacement forcé.
Dix membres de l’équipe de l’hôpital privé Hiram, également situé à Tyr, ont été blessés, jeudi 11 juin, lors d’un raid survenu à « environ 15 mètres » de l’établissement, selon le directeur, interrogé par l’Agence France-Presse. Le centre de santé avait déjà subi un incident similaire, le 31 mai. Le 2 juin, un médecin et cinq employés étaient blessés à l’hôpital public de Tibnine, par une frappe à proximité. Il s’agit du seul établissement fonctionnel dans le district de Bint Jbeil.

Aucun avertissement
Selon les Nations unies, 17 hôpitaux libanais ont été endommagés depuis la reprise de la guerre entre Israël et le Hezbollah, le 2 mars. Le bombardement advenu près de l’hôpital Jabal-Amel, le 1er juin, est « celui, à ce jour, qui a fait le plus de dégâts. Outre les blessés, il a causé des dommages structurels à l’hôpital. A Tyr ou Tibnine, les opérations militaires israéliennes ont un impact terrible sur les hôpitaux, engendrant des dégâts collatéraux significatifs », déplore Jérémy Ristord, chef de mission de Médecins sans frontières au Liban. L’organisation, qui fournit un soutien logistique à l’hôpital Jabal-Amel (médicaments, carburant pour les générateurs d’électricité), a appuyé sa remise en marche.
L’armée israélienne a affirmé, après la frappe, qu’elle avait visé « une infrastructure du Hezbollah dans la région de Tyr » et reconnu que l’établissement médical avait été « touché accidentellement ». L’attaque n’a fait l’objet d’aucun avertissement. Elle a détruit des bâtiments proches de l’hôpital et tué quatre personnes. « Quand bien même il y aurait eu une cible avec une vraie valeur militaire à proximité de l’hôpital, ce qui reste à prouver, la question de la proportionnalité reste entière : une frappe aussi puissante, avec un tel impact collatéral sur l’hôpital, était-elle nécessaire ? », dénonce Jérémy Ristord.
« Israël a l’obligation de prendre toutes les mesures nécessaires pour causer le moins de dégâts possibles aux civils, abonde Nadim Houry, directeur du centre de réflexion Arab Reform Initiative. A Gaza, son armée a délibérément visé des hôpitaux. » Au Liban, les dommages causés aux structures médicales aggravent les conditions de vie de la population encore présente dans le Sud.
Quant à l’hôpital de Tibnine, Zahra Nizameddine, une habitante du Sud blessée par un bombardement israélien dans la région de Bint Jbeil, le 11 mai, avait confié au Monde y « avoir eu peur tout le temps, car on entendait des frappes dans les environs ». Elle a été brièvement soignée dans ce centre de santé gouvernemental – qui fonctionne en mode d’urgence –, le temps de stabiliser son état avant son évacuation vers un hôpital plus éloigné du front.
Au lendemain du bombardement mené le 2 juin près de l’hôpital de Tibnine, l’armée israélienne a accusé le Hezbollah d’y faire soigner ses combattants, avant de les transférer vers l’établissement Al Rassoul Al-Aazam, hôpital affilié au mouvement armé pro-iranien, situé dans la banlieue de Beyrouth. Reprocher « que des combattants soient traités est une déclaration terrifiante : les combattants hors d’état de participer aux hostilités [parce qu’ils sont blessés ou malades] sont protégés par le droit international humanitaire et leur accès aux soins doit être préservé », indique Jérémy Ristord.
« Depuis la guerre en Irak en 2003, les Etats-Unis, puis Israël, ont cherché à faire valoir que les protections accordées par le droit international humanitaire ne s’appliquent pas aux groupes non étatiques [comme le Hezbollah], note Nadim Houry, qui participa aux enquêtes de l’ONG Human Rights Watch sur les crimes de guerre commis lors de la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah. Or, le droit international humanitaire est très clair : il protège les combattants blessés de manière inconditionnelle. L’idée qu’ils ont le droit d’être soignés est au fondement même du droit international humanitaire. Leur prise en charge n’enlève rien au statut de protection d’un hôpital. »

« Besoins humanitaires croissants »
L’armée israélienne a également accusé le Hezbollah d’avoir « pris le contrôle » de la structure durant la guerre, et affirmé que des combattants se cachaient sous les lits des patients de l’hôpital de Tibnine, avant de les menacer : « Si vous imaginez que vous y êtes en sécurité, sachez que vous ne serez pas à l’abri d’être ciblés. » Le ministère de la santé libanais a rejeté ces accusations, les qualifiant d’« inventions ». Il a dénoncé une « série croissante d’attaques israéliennes contre les institutions de santé ».
Le Comité international de la Croix-Rouge, qui soutient l’hôpital de Tibnine, ne s’est pas prononcé sur les diverses allégations. Mais il rappelle que la structure médicale est la seule opérationnelle au sud de Tyr, et qu’elle répond à des « besoins humanitaires croissants ». « Nous réitérons notre appel à toutes les parties afin qu’elles protègent les établissements médicaux et tous les patients qui y reçoivent des soins », a précisé l’organisation, dans un communiqué.
Les bombardements à proximité des hôpitaux se déroulent dans un contexte de danger permanent pour les secours. Cent trente-deux membres du secteur médical, pour la plupart des secouristes, ont été tués dans des attaques israéliennes depuis le 2 mars. « Cela correspond à plus d’un mort par jour », souligne Jérémy Ristord.
Dans la région de Nabatiyé, l’un des principaux foyers d’affrontements entre le Hezbollah et Israël, Médecins sans frontières a installé un médecin urgentiste à plein temps à l’hôpital du Secours populaire. « Nous avons vu affluer des familles entières parmi les blessés. Nous avons été témoins d’incidents ciblant des secouristes, poursuit le chef de mission. Ils opèrent la peur au ventre : désormais, on constate de plus en plus de triples ou quadruple frappes. » Par mesure de sécurité, ils minimisent le temps d’intervention sur les lieux des secours et n’y donnent plus les premiers soins. « Le danger auquel font face les secouristes a un impact direct sur les chances de survie des blessés. Des patients arrivent à l’hôpital du Secours populaire en ayant perdu énormément de sang », s’alarme Jérémy Ristord.

Par Laure Stephan
Le Monde du 13 juin 2026

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