Au Sud-Liban, la survie de deux villages sous occupation militaire israélienne derrière la ligne jaune

 

Malgré tous ces efforts de diplomatie locale, la violence a fini par rattraper le village isolé.
© Cohen Magen/Xinhua
Si la ligne jaune instaurée par Israël dans le sud-Liban a confisqué des dizaines de villages libanais à ses habitants, quelques exceptions subsistent, notamment entre le fleuve Litani et le Mont Hermon où la population a réussi à partiellement se maintenir, non sans aléas.
Les check-points de l’armée libanaise quadrillent les routes de campagne permettant d’accéder aux villages les plus reculés de l’Arqoub, région montagneuse adossée aux pentes du Jabal ash Shaykh. Dans ce territoire rassemblé en communauté de communes, les maires ont décidé de faire front de manière pacifique après la guerre de 2024.
« Après la destruction de près de la moitié du village durant les combats entre le Hezbollah et l’armée israélienne, et suite au retrait des combattants, nous avons obtenu qu’ils ne se déploient plus sur notre territoire. Nous avons aussi négocié avec la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban, NDLR) pour faire reconnaître notre territoire comme une zone dénuée de combats. Et ça a porté ses fruits. Kfar Chouba a été largement épargné par cette guerre et la plupart des habitants qui ont décidé de rester n’ont pas quitté le village depuis », résume fièrement Qassem Qadri, le maire de Kfar Chouba.
Pour cet ancien militant nationaliste arabe, la lutte armée n’est plus de mise face à la toute-puissance de l’occupant israélien. « Il nous faut assurer notre survie tant que la situation reste en notre défaveur. De plus, le projet de la résistance du Hezbollah est influencé par une puissance étrangère, ce qui n’est pas dans notre intérêt », analyse ce médecin à la retraite, qui a fait carrière à Créteil dans le Val-de-Marne. Malgré ces efforts, les forces israéliennes ont toutefois investi plusieurs collines en territoire libanais, planté le drapeau à l’étoile de David sur un sommet face au village, et interdisent l’accès à la quasi-totalité des terres agricoles de la commune.
« Nous avons demandé à plusieurs reprises l’autorisation de réparer la pompe de notre source endommagée par une frappe israélienne. Refus catégorique. Idem pour l’installation d’un tuyau d’adduction d’eau depuis la plaine qui réglerait nos problèmes d’eau… en vain », soupire Qassem Qadri.

Rattrapés par la guerre
Malgré tous ces efforts de diplomatie locale, la violence a fini par rattraper le village isolé. Le 8 mai dernier, Hafez Yahya, un volontaire de la défense civile est assassiné par une frappe de drone à l’orée du village, alors qu’il rentrait de sa caserne. Son véhicule calciné gît encore sur le bord de la route à l’entrée du village. « Hafez était un citoyen sans histoires, un homme dévoué à sa communauté. Il n’avait rien à voir avec la résistance », martèle Qassem Qadri en mémoire du martyr.
Cette première agression, qui survient durant un prétendu cessez-le-feu, n’était pas de bon augure : douze jours plus tard, plusieurs ouvriers agricoles, dont trois habitants de la commune, sont capturés par l’armée israélienne aux abords du village de Rachaya el Foukhar (aussi partir de l’Arqoub) alors qu’ils débroussaillaient des parcelles d’oliviers. Tous sont libérés sauf trois d’entre eux originaires de Halta, hameau situé sur la commune de Kfar Chouba. Ils sont depuis retenus en captivité en Israël.
Rencontrée le jour même de l’incident, la famille des disparus parvenait mal à contenir son angoisse. Les trois victimes, deux frères (Ahmed et Chawqi) et leur cousin (Ali) semblent n’avoir jamais eu la moindre implication dans la résistance. « C’était une journée comme les autres. Ils sont partis travailler dans les champs pour un salaire de misère. Vingt dollars par jour, imaginez. Ce sont les seuls pourvoyeurs de leurs foyers. Comment leurs familles vont-elles s’en sortir sans eux ? », déplore Nahwand Atieh, la mère des deux frères en compagnie de leurs femmes en larmes.
Le hameau, pétrifié par cet incident, se morfond depuis dans la douleur : l’armée israélienne ne communique pas sur les otages qu’elle fait lors de ses opérations militaires. « Nous avons demandé l’aide de la Croix rouge Internationale, de la FINUL, du gouvernement… en vain ! » se désole Lubna Saleh, membre de la municipalité de Kfar Chouba.

Deir Mimas dans l’oeil du cyclone
Situé de l’autre côté de la plaine de Marjayoun et à moins de trois kilomètres de la frontière avec Israël, le village de Deir Mimas a lui aussi retenu son souffle tout au long de cette guerre et du cessez-le-feu renouvelé ce jeudi 4 juin.
Derrière ses terrasses d’oliviers gisent les ruines encore fumantes du village de Kfar Kila entièrement rasé par l’armée israélienne lors de la guerre en 2024. De violents combats ont eu lieu aux abords du village, notamment dans le canyon du Litani, investi par le Hezbollah jusque très récemment. « Nous n’avions pas accès à notre rivière, dont les berges avaient été réquisitionnées par le parti chiite », dénonçait Souheil Abou Jamra, alors maire de la commune lors de notre visite en mai.
Récemment élu, ce maire proche des Forces Libanaises (mouvement chrétien de droite) avait fait basculer ce bastion communiste pour la première fois. Deir Mimas est connu pour être le village d’origine de Souha Bechara, une résistante communiste qui avait tenté d’assassiner le chef de l’armée du Sud-Liban durant la guerre civile libanaise. Désormais, comme pour la plupart des communes non chiites, l’attentisme est de mise.
« Il n’y a plus les forces vives d’autrefois pour organiser une résistance efficace. La résistance armée est confessionnalisée autour du Hezbollah, et il est beaucoup plus difficile de mobiliser des combattants dans les autres communautés aujourd’hui », explique le docteur Georges Nakad, chirurgien et directeur de l’hôpital de Marjayoun.
Durant le conflit en cours, quelques maisons ont été détruites par l’occupant, où des combattants du Hezbollah s’étaient retranchés. Le 14 mai, un puits fournissant le village en eau a été dynamité par les Israéliens sans explications. Chaque mouvement devait faire l’objet de tractations ardues avec le « mécanisme », la coordination de la FINUL avec Israël, une tâche à laquelle le maire s’adonnait sans relâche… Jusqu’au drame survenu le 1er juin.
Ce soir-là, Fawzi Beshara, un policier local, est aperçu en train de photographier le château de Beaufort qui fait face au village. Le risque est grand que les Israéliens ciblent Deir Mimas pour de telles actions. Sommé de cesser ses activités, le policier manifestement ivre, tire sur le maire et le moukhtar (représentant local désigné par la communauté), tuant le premier et blessant grièvement le second. Un deuil tragique dont ce village de moins de cinq cents habitants aurait bien pu se passer.

Sylvain Mercadier
L'Humanité du 04 juin 26

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire