Omer Bartov, historien : « Si Israël veut devenir un État normal, il doit abandonner le sionisme »

 

« L’absence de Constitution a fait du sionisme l’idéologie de l’État, et, dans ces conditions, elle s’est transformée au fil du temps en une idéologie prônant la suprématie juive, la violence, le militarisme et l’expansionnisme », note Omer Bartov.
© 2023 Peter Goldberg
L’historien israélo-américain, spécialiste de la Shoah, avait été l’un des premiers intellectuels à parler, en 2023, de « risque de génocide » à Gaza avant de dénoncer, moins de deux ans plus tard, celui en cours. Dans son dernier ouvrage, il se demande comment Israël a pu en arriver là.
Omer Bartov qualifie aujourd’hui de génocide ce qui se passe à Gaza. Dans un ouvrage qui vient d’être publié, Israël. Une course vers l’abîme1, l’historien israélo-américain, spécialiste de la Shoah, s’interroge sur les dérives de ce pays : comment peut-il se comporter en régime d’apartheid, régi par une idéologie ethno-nationaliste, le sionisme ? Il examine l’antisémitisme et l’antisionisme ainsi que les violences contre les Palestiniens. Il revient également sur l’absence de Constitution en Israël, pays où, comme en Allemagne, il n’a pas trouvé d’éditeur.

L’un des chapitres du livre s’intitule « Le syndrome du « plus jamais ça » ». Comment a-t-il été déformé au point que beaucoup de juifs, en Israël et dans le monde, ne l’entendent qu’en relation avec eux-mêmes alors qu’un génocide est en cours à Gaza ?
C’est un phénomène qui a une longue histoire. Cela remonte à l’immédiat après-guerre. Et souvent, ce slogan « Plus jamais ça » est interprété différemment par différentes personnes et à différentes époques. Aux États-Unis, par exemple, pendant longtemps, une fois que l’Holocauste est devenu un événement majeur, il s’agissait généralement d’un appel à la tolérance et à la compréhension.
C’est ce que signifie souvent le « Plus jamais ça ». Ce slogan était aussi antifasciste. Une identité antifasciste qui s’est créée au sein du bloc communiste. De nombreux intellectuels, dont un certain nombre d’intellectuels juifs de renom et de survivants de l’Holocauste, disaient : « Plus jamais ça ! » Tout acte d’inhumanité a ensuite été qualifié de génocide. Mais, en Israël, depuis le procès Eichmann, en 1961, et encore plus depuis les années 1980 et la montée de la droite israélienne sous Menahem Begin, le « Plus jamais ça » n’a plus qu’une seule signification : toute forme d’attaque contre les juifs, et en particulier contre l’État d’Israël.
Curieusement, cela vise les Palestiniens qui n’ont jamais réellement représenté une menace existentielle pour Israël. Il s’est donc produit quelque chose de très étrange : le « Plus jamais ça » en Israël, à mesure que l’Holocauste s’estompait, est devenu une menace plus importante, non seulement du passé, mais aussi une menace existentielle imminente, au moment même où Israël devenait de plus en plus hégémonique militairement au Moyen-Orient, le pays le plus puissant.
Le syndrome du « Plus jamais ça » est en train de s’intégrer à l’identité israélienne et de complètement fausser la compréhension du présent et la manière dont Israël peut changer la réalité sur laquelle il repose. Autrement dit, Israël doit résoudre la question fondamentale de son existence, à savoir ses relations avec les Palestiniens.

Après 1948, il y avait, d’un côté, Israël et, de l’autre, la diaspora. Or, après la guerre de 1967, une véritable osmose semble s’être opérée. Que s’est-il passé et pourquoi ?
Si, par osmose, vous entendez que de plus en plus de juifs de la diaspora, notamment aux États-Unis mais aussi en France, ont associé leur identité au sionisme et à Israël, alors oui, 1967 a été un tournant majeur. De nombreuses communautés juives à travers le monde, qui ne s’étaient pas particulièrement intéressées à Israël, ont soudain ressenti que l’existence même de ce pays était menacée.
L’existence d’Israël devenait cruciale pour eux, pour leur sécurité, pour leur propre identité. Bien sûr, rien de tout cela ne s’est produit et Israël a gagné la guerre en six jours. Mais ce sentiment de crise a persisté et a été lié à l’émergence de ce qu’on appelle la conscience de la Shoah, vous savez, ce dont a parlé l’historien Peter Novick, l’idée que l’identité juive en diaspora repose sur deux éléments.
D’abord, le lien avec la Shoah, qui s’est renforcé à mesure que celle-ci s’éloignait dans le passé. Ensuite, une forme d’attachement à Israël et une sorte d’identité sioniste, superficielle, qui n’impliquait pas de s’y installer, mais plutôt de préserver la sécurité d’Israël.
Or, cette dernière était en réalité définie par les gouvernements israéliens, de plus en plus à droite, cela a engendré une certaine fragilité au sein des communautés juives. On a l’impression que si l’on ouvre la porte à la critique d’Israël, tout peut arriver. Car cela impliquerait une menace imminente pour nous aussi, en tant que communautés juives.

Est-ce pour cela qu’il existe une campagne affirmant que toute critique d’Israël est antisémite ?
Oui. Et bien sûr, c’est une distorsion totale du sens de l’antisémitisme, un abus même. C’est une allégation visant à faire taire toute critique d’Israël. C’est aussi un signe de la crise. La situation est devenue hystérique. Je constate cela dans les communautés juives américaines.
On observe ce phénomène aussi en Allemagne. Après le 7-Octobre, et à mesure qu’il apparaissait évident que les agissements d’Israël à Gaza constituaient un génocide, il devenait de plus en plus indéfendable de qualifier d’antisémite quiconque le dénonçait. Cela ne ressemble donc plus à un mécanisme de défense rationnel, mais plutôt à une tentative de propagande visant à justifier l’injustifiable.

Vous développez l’idée de la « Constitution manquante » d’Israël. En quoi est-ce important ?
L’histoire est la suivante : Israël a publié la proclamation de l’État, connue en Israël sous le nom de « Proclamation d’indépendance » (vis-à-vis de qui ? Ce n’est pas clairement établi, puisque les Britanniques quittaient le pays le jour même). Elle comprenait une sorte de déclaration des droits.
Elle a été imposée à Israël pour être admis à l’ONU. L’une de ces conditions était de se déclarer État démocratique et de respecter les droits de tous ses citoyens, sans distinction de sexe, de religion ou de race. Ce principe a donc été inclus dans la proclamation. Mais celle-ci stipulait également que l’État se doterait d’une Constitution avant le 1er octobre 1948. Cette Constitution n’a jamais été promulguée, ni adoptée, et Israël n’a ni Constitution ni frontières définies.

Pourquoi alors n’y a-t-il toujours pas de Constitution ?
Cela s’explique en partie par des raisons pragmatiques. Ben Gourion craignait que cela ne crée des difficultés avec la communauté orthodoxe. Celle-ci estimait inutile une Constitution puisqu’il existe la Torah, donnée par Dieu. Mais, en réalité, l’enjeu était tout autre. Le problème existait alors, et il existe encore plus aujourd’hui : comment créer un État juif et démocratique ?
C’est ce que la proclamation tente d’aborder, bien qu’elle n’emploie jamais le terme « démocratie ». Quelle sorte d’État peut être à la fois juif et démocratique ? Cela n’est possible que si seuls des juifs y vivent. Mais s’il existe une autre minorité ethnique ou religieuse, que faire d’elle ?
Une Constitution aurait précisément défini cela, aurait établi un cadre juridique pour l’État, son fonctionnement, y compris celui de la Cour suprême. Quelles sont les limites légales que l’État peut appliquer ? Quelle est la définition juridique de celui-ci ?
La Cour suprême de l’époque a effectivement débattu de cette question, mais comme on s’attendait à l’adoption d’une Constitution, elle n’a pas conféré de statut juridique à la déclaration d’indépendance. Le statut juridique de ce document est donc, au mieux, contesté. Si cela ne s’est pas produit, c’est, selon moi, à cause de la question palestinienne.
Après 1967, Israël a cessé d’être un pays à majorité juive (80 %) avec une minorité palestinienne (20 %) pour devenir un État paritaire, car Israël contrôle autant d’Arabes palestiniens que de juifs, sous différents régimes. L’absence de Constitution a fait du sionisme l’idéologie de l’État, et, dans ces conditions, elle s’est transformée au fil du temps en une idéologie prônant la suprématie juive, la violence, le militarisme et l’expansionnisme, justifiant, depuis le 7 octobre 2023, le génocide lui-même au nom de la protection d’Israël contre le génocide !
Cela ne signifie pas pour autant que, si Israël avait eu une Constitution, tout se serait bien passé. Les Constitutions ne garantissent pas nécessairement les droits fondamentaux, la paix et la démocratie, mais elles constituent un cadre de référence. Or, Israël ne s’est jamais soumis à un tel cadre juridique susceptible d’être révisé, voire modifié.
Fin 2022, le ministre de la Justice de l’actuelle coalition a lancé une prétendue réforme judiciaire, en fait un véritable coup d’État judiciaire, visant à bouleverser l’ensemble de la structure constitutionnelle et juridique de l’État parce que des tentatives d’élaboration constitutionnelle ont été entreprises dans les années 1990, perçues comme une menace par la droite, le mouvement des colons et les forces actuellement au pouvoir en Israël. Il fallait donc faire marche arrière. C’est précisément l’objet de ce coup d’État juridique. Cela remonte fondamentalement à 1948.

Vous évoquez aussi la « transformation tragique du sionisme ». Mais le sionisme, en tant qu’entreprise coloniale, ne portait-il pas déjà en germe ce qui se passe aujourd’hui ?
Le sionisme a été, dès ses origines, un mouvement de colonisation de peuplement. Or, les mouvements de colonisation de peuplement ont une dynamique particulière, une dynamique génocidaire en fin de compte. Leur objectif est d’éliminer ou de détruire la population autochtone. Si l’on considère les débuts du sionisme au début des années 1880 à nos jours, c’est ce type de dynamique que l’on observe.
Mais cela n’explique pas tout. C’est effectivement ce qu’ont vécu les Palestiniens. Des gens venus d’ailleurs ont empiété sur leurs terres et créé un État. Comme l’a dit Edward Saïd, du point de vue des victimes, il s’agit bien sûr de colonialisme de peuplement. Mais, du point de vue du sionisme, la perception était très différente.
Certes, il y avait des déclarations de conquête de tout le territoire. Mais il existait aussi de nombreuses autres branches du sionisme, notamment dans les années 1920 et 1930, comme celui de Martin Buber, qui prônaient la coexistence entre juifs et Palestiniens.
Le sionisme trouve son origine dans le fait que la majorité des juifs du monde, soit 80 %, vivaient en Europe centrale et orientale. Ils subissaient une pression croissante de la part des mouvements ethno-nationalistes locaux, qui devenaient de plus en plus violents, racistes et, finalement, antisémites.
Le sionisme a donc prétendu, dans les années 1920 et 1930, non sans raison, offrir un refuge aux juifs. Ainsi, si l’on considère la situation sous ce point de vue, deux choses se produisent simultanément sous le mandat britannique. D’une part, la promesse faite par les Britanniques à l’époque de créer un foyer national juif en Palestine, qui sert en réalité l’objectif que le sionisme s’était fixé : offrir un refuge aux juifs persécutés.
D’autre part, ces juifs qui s’y installent se comportent de facto comme des colons. Ils créent inévitablement un conflit avec les Palestiniens qui réagissent, comme toute population autochtone le ferait, en résistant et en créant leur propre mouvement national.

Les partis politiques israéliens, à l’exception des partis arabes et du Parti communiste, se réclament du sionisme. C’est donc pratiquement la seule option politique. Israël peut-il exister sans sionisme ?
La seule différence entre la coalition au pouvoir et l’opposition réside dans le fait que cette dernière n’est pas encore aussi corrompue et n’est pas aussi imprégnée d’éléments suprémacistes juifs messianiques et violents que la coalition de Netanyahou.
Mais oui, elle est sioniste. Elle n’a proposé aucune solution à la situation palestinienne en Israël, aucune façon de remédier au fait que sept millions de juifs et sept millions de Palestiniens vivent entre la mer Méditerranée et le fleuve Jourdain, les Palestiniens subissant le joug juif. Elle n’offre aucun scénario politique, aucun avenir pour cette question.
Mais Israël peut exister sans idéologie sioniste. La France existait avant et après Vichy. L’Allemagne existait avant et après le nazisme. Le sionisme est une idéologie politique. Israël est un État. Il a été créé. Il est reconnu internationalement. Il est en passe effectivement de devenir un État paria à cause de son comportement.
Mais il est gouverné par une idéologie insoutenable. C’est une idéologie raciste, et cette idéologie doit être éradiquée pour que l’État puisse exister. Si Israël le souhaite, il peut conserver le sionisme et devenir un État d’apartheid à part entière.
Mais s’il veut devenir un État normal, il doit abandonner cette idéologie désormais totalement inacceptable sur le plan moral, éthique et juridique, et se réinventer en tant qu’État de tous ses citoyens. Le changement ne viendra pas de l’intérieur. Il n’aura lieu que si Israël subit une forte pression. Et cela devra se traduire par des pressions économiques, militaires et politiques sur Israël, ce qui l’obligera, bon gré mal gré, à changer tout son paradigme politique.

Pierre Barbancey
L'Humanité du 04 juin 2026

(1) Israël. Une course vers l’abîme, d’Omer Bartov, éditions du Seuil, 288 pages, 21,90 euros

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