Accord entre l’Iran et les États-Unis : pourquoi c'est la preuve de l’échec de la stratégie militaire de Donald Trump

 

Les délégations américaine et iranienne doivent finaliser, en Suisse, un protocole d’entente prolongeant le cessez-le-feu. Cela alors que les objectifs de guerre annoncée part le États-Unis n’ont pas été atteints.
© REUTERS/Evelyn Hockstein
Washington et Téhéran devraient signer un protocole d’entente, vendredi 19 juin, à Genève, qui prolongerait le cessez-le-feu et entérinerait la réouverture du détroit d’Ormuz. Aucun des objectifs proclamés par Trump n’a été atteint.
La 38e aura donc été la bonne. En trois mois, Donald Trump aura usé de toutes les formules possibles et imaginables dans des déclarations visant à rassurer l’opinion publique états-unienne. Celle-ci, échaudée par la guerre – moins peut-être par le nombre de morts que par la flambée des prix du pétrole – est en train de basculer dans le rejet d’une politique qui ne lui apporte pas grand-chose.
Elle entend bien le dire et l’exprimer au mois de novembre prochain, à l’occasion des élections de mi-mandat. D’où les tentatives du milliardaire président pour calmer les électeurs. Dès le 23 mars, il évoquait des « discussions très fructueuses », mais, comme sœur Anne, les Américains ne voyaient rien venir. L’accord « se rapproche grandement », assurait-il avant de le sentir « proche » et même « imminent ».

Soixante jours pour éviter la reprise des hostilités
Comme un enfant capricieux, le locataire de la Maison-Blanche est passé par toutes les phases. Celle de l’orgueilleux expliquant que l’Iran le « suppliait » et que « tout se passera relativement vite » jusqu’à la colère trépignante et insultante. L’Iran étant un pays de « tarés » qui « passera un très mauvais moment » si un accord n’était pas conclu rapidement.
Si, comme en athlétisme, seuls trois essais avaient été autorisés, Trump aurait tout simplement été éliminé. Ce n’est pas le cas. Il demeure et, avec lui, son comportement erratique. Il a été annoncé, lundi 15 juin, que les États-Unis et l’Iran étaient parvenus à un premier accord dont le principal objet résiderait dans la réouverture du détroit d’Ormuz et la prolongation du cessez-le-feu.
Bien que les détails n’aient pas été immédiatement dévoilés, sa mise en œuvre ne commencera qu’après la signature prévue vendredi, à Genève. Selon le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, qui a joué les médiateurs, les deux parties ont déclaré la fin immédiate et définitive de toutes les opérations militaires. Y compris au Liban. Mais, surtout, tant les États-Unis que l’Iran ont affirmé que les négociations sur d’autres domaines de différends plus controversés – notamment la question nucléaire et les sanctions américaines contre l’Iran – se poursuivraient au cours des soixante prochains jours.
Soixante jours pour décider quoi faire du stock iranien d’uranium hautement enrichi et de son programme nucléaire – dont les États-Unis et Israël n’ont de cesse d’affirmer qu’ils craignent qu’il ne soit utilisé pour construire une arme atomique, malgré l’insistance de Téhéran sur le fait qu’il est pacifique.

Une guerre qui n’atteint aucun des objectifs annoncés par Washington
Ce fait seul marque déjà la défaite des États-Unis. Rappelons que l’administration Trump a donné diverses explications quant au déclenchement de la guerre, notamment empêcher les représailles iraniennes après une attaque israélienne attendue, détruire les capacités de missiles de l’Iran, empêcher Téhéran de construire une arme nucléaire, s’emparer des ressources pétrolières et gazières de l’Iran, ou parvenir à un changement de régime et libérer le peuple iranien. On est loin de tout ça.
Le politologue libanais Rafi Madayan souligne qu’il s’agit plutôt d’une trêve que de la fin de la guerre proprement dite. Tout peut enfin se passer d’autant que deux mois seront largement insuffisants pour parvenir à un véritable accord de fond. Il a fallu des années à l’Iran et aux puissances mondiales pour négocier un accord, en 2015, visant à freiner le programme nucléaire de Téhéran et ouvrant la voie à de nouvelles relations politiques et commerciales plus apaisées.
Or Trump a retiré unilatéralement les États-Unis de cet accord en 2018, au cours de son premier mandat, aggravant ainsi les tensions dans l’ensemble de la région qui s’est embrasée sous les coups de boutoir d’Israël trop heureux d’entraîner les États-Unis dans une guerre contre l’Iran. Un pas qu’aucun des autres présidents états-uniens – pourtant sollicités par Tel-Aviv – n’avait osé franchir. Netanyahou en rêvait, Trump l’a fait avec le résultat que l’on sait.
Au début du conflit, les attaques iraniennes contre des navires ont quasiment paralysé le trafic dans le détroit d’Ormuz, voie maritime cruciale, par laquelle transitait un cinquième du pétrole et du gaz naturel mondiaux avant la guerre. Trump a alors instauré un blocus. La fermeture du détroit, les attaques iraniennes contre les infrastructures énergétiques du Golfe et le blocus ont fait exploser les prix des carburants, et les répercussions se sont fait sentir dans toute l’économie mondiale, y compris aux États-Unis. En termes humains, cette guerre contre l’Iran s’est traduite par 7 400 morts à l’échelle régionale, en majorité des civils.

L’Europe accusée de passivité dans l’escalade du conflit avec l’Iran
Des centaines d’habitations, d’écoles et d’hôpitaux ont été détruits. « Nous comptons sur le fait que l’accord de paix annoncé aujourd’hui mette fin à cette absurdité, qu’il soit respecté par toutes les parties et qu’il marque ainsi le début d’une nouvelle ère au Moyen-Orient », a écrit le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, sur les réseaux sociaux.
À la veille de l’ouverture du G7, en France, cette adresse du chef du gouvernement espagnol pourrait prendre une signification particulière. D’abord parce que les pays européens (mais on pourrait l’étendre à l’ensemble du G7) ont montré un certain degré de vassalité dans ce conflit mené contre l’Iran. Si, officiellement, ils n’y ont pas participé, ils ont néanmoins apporté leur écot notamment en mettant leurs armes défensives à disposition des pays du Golfe, là où les États-Unis pouvaient se trouver en manque de munitions.
Ce n’était néanmoins pas suffisant aux yeux du président états-unien. Les tensions latentes entre les États-Unis et leurs alliés au sujet de la guerre en Iran ont explosé au grand jour il y a quelques semaines lorsque Trump a annoncé le retrait d’au moins 5 000 soldats américains d’Allemagne, en guise de représailles d’une approche selon lui timorée. Plus important peut-être, leur attitude vis-à-vis d’Israël les rend complices de l’escalade voulue par Tel-Aviv.
Si des armes n’avaient pas été livrées (l’Espagne a cessé tout envoi de même que l’Irlande), si des sanctions avaient été prises contre Israël pour l’empêcher de poursuivre sa guerre génocidaire à Gaza, son nettoyage ethnique en Cisjordanie, son occupation au Liban du Sud et une partie de la Syrie, la guerre aurait sans doute pu être évitée.

Le G7 et le rôle régional d’Israël
Or, ce pays se retrouve, une fois de plus, au centre de la problématique. Benyamin Netanyahou pourrait en effet faire capoter cet accord pas très bien ficelé. S’il est entendu dans les 14 points validés par les États-Unis et l’Iran que la guerre doit également cesser au Liban, l’interprétation qu’en fait Israël est totalement différente.
On l’a vu avec le bombardement de la banlieue sud de Beyrouth par l’aviation israélienne, dimanche 14 juin au soir. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a également insisté sur le fait qu’Israël prévoyait de rester « indéfiniment » sur les territoires qu’il contrôle au Liban, en Syrie et dans la bande de Gaza. De quoi alimenter toutes les guerres. Quel peuple peut accepter que sa terre reste occupée sous couvert de cessez-le-feu ?
C’est donc de ce côté-là que les participants du G7 (auxquels se joignent d’autres pays, dont l’Égypte) devraient regarder : un pays qui détient l’arme nucléaire mais n’a pas signé le traité de non-prolifération (TNP) – contrairement à l’Iran – et donc n’accueille jamais d’inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur son sol. Mais en réalité, les pays du G7 poussent d’abord un ouf de soulagement avec l’ouverture annoncée du détroit d’Ormuz.
Emmanuel Macron a salué l’accord, il a proposé de déclencher au plus vite la mission internationale préparée par Londres et Paris pour contribuer à sécuriser cette voie maritime, afin que sa réouverture « puisse se faire de manière pacifique et qu’elle dure ». Depuis Téhéran, le ministère iranien des Affaires étrangères a souligné, de son côté, que l’Iran éprouvait toujours une « profonde méfiance » envers les États-Unis, et que l’accord censé être signé vendredi, à Genève, ne constituait « qu’une étape pour réduire les tensions et mettre fin à la guerre ».

Pierre Barbancey
L'Humanité du 15 juin 26

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