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| Un panneau d’affichage anti-américain représentant le président des Etats-Unis, Donald Trump, et le détroit d’Ormuz, à Téhéran, le 30 mai 2026. MAJID-ASGARIPOUR VIA REUTERS |
Le mot « renseignement » se traduit en anglais par intelligence. De fait, l’accumulation de données est un exercice vain si elles ne sont pas interprétées dans un cadre opérationnellement cohérent parce qu’intellectuellement correct. La faillite historique du renseignement israélien, le 7 octobre 2023, repose sur cette incapacité à traduire une masse d’informations en conclusions lucides et solides. Cette faillite n’a fait que s’accentuer avec la guerre d’anéantissement de Gaza, la liquidation par Israël d’une bonne partie de la direction et de l’encadrement du Hamas n’ayant pas remis en cause la domination islamiste sur ce qu’il reste de l’enclave palestinienne.
La même erreur d’appréciation a conduit au lancement, le 28 février, de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran. La certitude d’éliminer d’emblée le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et son cercle rapproché a suffi à déclencher une guerre dont la conduite s’est rapidement révélée hasardeuse, l’élimination des autres dirigeants identifiés tenant lieu de politique.
A l’évidence, le président des Etats-Unis, Donald Trump, a été grisé par le succès du raid américain sur Caracas, mené aux premières heures du 3 janvier. Cette opération, aussi spectaculaire que complexe, a permis l’enlèvement du président du Venezuela, Nicolas Maduro, et de son épouse, inculpés de « narcoterrorisme » dès leur arrivée aux Etats-Unis. Edmundo Gonzalez Urrutia, qui avait revendiqué la victoire contre M. Maduro au nom de l’opposition, lors du scrutin présidentiel très contesté de juillet 2024, s’est déclaré prêt à assumer le pouvoir.
Il a été soutenu en cela par Maria Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix 2025, qu’elle avait dédié « au peuple du Venezuela et au président Trump ». Mme Machado a été reçue par M. Trump, qu’elle espérait amadouer en lui offrant son propre prix Nobel. Cependant, le locataire de la Maison Blanche n’avait aucune envie de soutenir une transition politique au Venezuela. Il a préféré de loin pactiser avec la vice-présidente, Delcy Rodriguez, devenue cheffe de l’Etat par intérim, qui a accepté une forme de tutelle des Etats-Unis, notamment sur les hydrocarbures du Venezuela.
Pari choquant
M. Trump a vu, à tort, dans cette intervention américaine au Venezuela, un précédent pour une opération du même ordre en Iran. Toutefois, les richesses pétrolières et l’hostilité du régime aux Etats-Unis ne sauraient suffire à établir une équivalence entre les deux situations. Le Venezuela se situe, en outre, à quelque 2 000 kilomètres des Etats-Unis, qu’une distance de 10 000 kilomètres sépare de l’Iran.
Enfin, les différentes agences de renseignement américaines sont implantées de longue date au Venezuela, alors que les Etats-Unis dépendent en Iran des sources gérées par Israël. Il n’en reste pas moins acquis, entre M. Trump et le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, dès leur rencontre à la Maison Blanche le 11 février, que l’objectif de la campagne israélo-américaine à venir est moins le changement de régime en Iran que le changement à la tête dudit régime. Une fois l’offensive déclenchée et Ali Khamenei éliminé, les appels de M. Trump et de M. Nétanyahou à un soulèvement populaire contre la République islamique d’Iran apparaissent aussi hypocrites qu’irresponsables.
Reza Pahlavi, le fils exilé du chah renversé en 1979, se pose publiquement en recours, tandis que les milices kurdes mobilisent dans la perspective d’un basculement révolutionnaire. Mais les Etats-Unis et Israël ont décidé, selon le New York Times, de miser secrètement sur Mahmoud Ahmadinejad, président de l’Iran de 2005 à 2013, tombé en disgrâce et placé en résidence surveillée. Ce pari est d’autant plus choquant que M. Ahmadinejad a appelé à maintes reprises à l’élimination pure et simple d’Israël.
Habité par une vision messianique, il est convaincu du retour prochain de l’imam caché, retour qui, dans la théologie chiite, marque la fin des temps. Premier président iranien à ne pas être issu de la hiérarchie religieuse, il s’est cru investi d’une mission d’accélération du programme nucléaire, afin que cette arme soit à la disposition du « maître du temps » qu’est l’imam caché. D’ailleurs, il a fallu attendre le retrait de M. Ahmadinejad pour qu’un accord multilatéral soit conclu, en 2015, sur le nucléaire iranien, accord que M. Trump a sabordé trois ans plus tard.
Entreprise de démolition
Le pari israélo-américain sur M. Ahmadinejad tourne rapidement court, puisqu’il est blessé dans le bombardement sur le poste de police qui surveillait son domicile (les deux gardes de faction sont tués). L’ancien président, à supposer qu’il ait eu une base fidèle, refuse désormais de s’opposer à un régime fermement contrôlé par les gardiens de la révolution. Le renseignement israélien se montre à l’évidence performant dans l’identification des cibles à éliminer, mais incapable d’élaborer un scénario sérieux de transition politique.
Quant au renseignement américain, il dépend des sources israéliennes sur le plan humain, et il s’en remet à une technologie de pointe pour les bombardements. A aucun moment une vision claire n’accompagne ce qui s’apparente à une entreprise de démolition de plus en plus mécanique, et ce jusqu’à la trêve partielle du 8 avril.
M. Trump est contraint de brider M. Nétanyahou pour que les frappes israéliennes n’éliminent pas de potentiels négociateurs, maintenant que l’hypothèse de M. Ahmadinejad a fait long feu. Ce mélange d’amateurisme et de brutalité conduit directement à l’impasse actuelle, où chaque jour renforce les jusqu’au-boutistes à Téhéran. M. Trump et M. Nétanyahou ont érigé leur propre aveuglement en arme de destruction massive. Ce n’est une bonne nouvelle pour personne.
Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 31 mai 2026

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