Survivance(s)

 

Chacun ses morts, ses mythes et ses mots.
Il faut dire les siens, quand arrive le moment d’en faire un tout. Sans pudeur, ni forfanterie.
Il s’agit d’y voir clair, tout simplement.
Pour solde de tout compte.
Régis Debray
Vérité Certains publient des livres. D’autres, à travers un seul livre, continuent d’interroger une civilisation entière. Avec Tout, paru un an après Riens (toujours chez Gallimard), Régis Debray ne signe ni un testament ni un simple retour sur soi. Il accomplit autre chose : une traversée. Une ultime tentative peut-être, non pour solder le passé, mais pour sauver ce qui, dans le fracas contemporain, mérite encore d’être transmis.
Car Tout répond à Riens comme une braise répond à la cendre. Dans le précédent ouvrage, le philosophe et médiologue concluait sur cette idée vertigineuse d’une existence insuffisante, trop dispersée, trop occupée à « battre la campagne » pour atteindre pleinement sa propre vérité. Il rêvait alors d’une palingénésie, d’une seconde vie accordée à chacun pour corriger le brouillon de la première.
Mais voilà que Tout déplace la question. Non plus recommencer, mais recueillir, comprendre ce qui, malgré les erreurs et les défaites, continue de tenir debout dans la mémoire. Voilà le point magistral. Debray ne cherche plus à avoir raison. Il cherche à relier.

Pluriel Tout, composé de trois grands moments intitulés respectivement « Réminiscences », « Métamorphoses » et « Épilogue », se lit comme une œuvre intelligente sinon érudite, savamment construite. Un livre de chevet, déjà, et le bloc-noteur le sait, une fois encore avec Régis Debray : une seule lecture ne suffira jamais, d’autant qu’il ne s’agit ni d’un roman ni d’un essai d’idées, mais mieux que cela.
Nous traversons tout à la fois la vie plurielle de cet homme, ses vies multiples en somme, ses expériences et son écriture qui, elle aussi, doit être déclinée au pluriel, car elle est à l’image de sa richesse intellectuelle, humaine. Dans ces pages passent et circulent des silhouettes révolutionnaires, des compagnons d’antan, des fidélités abîmées, des figures parfois compromises, jamais sanctifiées. D’Ernesto Guevara à Fidel Castro, les mythes tombent les décorations, mais gardent leur densité d’humains.
Debray ne réhabilite pas ; il regarde. Il n’accuse pas davantage. Il observe ce que le temps octroie aux convictions, aux rêves collectifs, aux fraternités historiques. Chez lui, la mémoire n’est ni un mausolée ni un tribunal, mais un lieu de responsabilité. Car le théoricien des médiations voit bien ce que notre époque dissout. Le « nous » s’efface derrière l’empire du « moi ». Les récits communs se fragmentent en opinions instantanées.
Le monde n’est plus porté par des héritages, mais traversé par des flux. Tout circule, plus rien ne demeure. À mesure que les écrans rapprochent les individus, tout semble perdre le sens de ce qui les reliait. Et Debray, sans mélancolie facile, mesure ce basculement avec cette gravité ironique qui appartient aux hommes ayant trop vu pour encore céder aux emballements de la mode. Ainsi, prendre la plume contre le rétrécissement général. Contre les indignations automatiques, les consciences jetables, les postures fabriquées par algorithmes.

Résistance Dans un temps où chacun simplifie le réel pour mieux vendre sa propre morale, Debray continue de pratiquer une vertu devenue presque clandestine : la complexité. Penser large. Penser long. Penser contre soi-même. Déconstruire. N’est-ce pas, désormais, l’une des véritables dissidences intellectuelles ? Et puis il y a cette langue debrayenne, immédiatement reconnaissable, classique en apparence mais traversée d’éclairs d’une puissance infinie. Une prose tendue entre l’érudition et la morsure.
Chaque formule semble porter une bibliothèque entière derrière quelques mots. Debray appartient à cette espèce presque disparue des écrivains pour qui le style n’est pas un habillage, mais un principe. Les idées vieillissent ; les tournures demeurent.
À travers l’abécédaire final – de « Accélérer » à « Zzz » –, il ne bâtit plus de système : il cisèle « de la » vérité fragmentaire, des aphorismes lumineux, des éclats de lucidité. Et lorsqu’il écrit, avec humour, que les suivants recommenceront tout « à coups de ChatGPT », ne lisons pas une plainte réactionnaire ni un sarcasme fatigué. Plutôt une intuition plus profonde. Les outils changent, mais l’homme recommence toujours les mêmes quêtes, les mêmes illusions, les mêmes espérances. Ni jugement ni amertume. Juste de la fidélité-infidèle. Pour aller au-delà. Vers une espèce de survivance. Dans cette époque saturée de commentaires, Régis Debray continue, lui, d’écrire des œuvres. Une vraie résistance.

Jean-Emmanuel Ducoin
L'Humanité du 28 mai 2026

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