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| Un bâtiment détruit lors d’une frappe aérienne israélienne, à Nousseirat, dans le centre de la bande de Gaza, le 26 mai 2026. ABDEL KAREEM HANA/AP |
Devant les veuves et les orphelins de l’armée, réunis fin avril à Jérusalem, le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, avait salué la « chaîne des héros » israéliens en parlant aux enfants de leurs pères, morts au combat. « Ce n’est pas en vain, ce n’est pas en vain », avait-il eu besoin de répéter face à quelques-uns des 890 nouveaux orphelins recensés par l’Etat hébreu depuis le 7 octobre 2023. Car, après deux années de guerre ouverte à Gaza, suivies de près de huit mois d’un cessez-le-feu violé quotidiennement, une partie de la société israélienne s’interroge, sans obtenir de réponses, sur la stratégie mise en œuvre dans l’enclave.
Le gouvernement et l’armée insistent sur les coups réguliers portés au Hamas. Chaque élimination d’un cadre du mouvement islamiste palestinien est présentée comme une victoire majeure. Après Ezzedine Al-Haddad, chef des Brigades Al-Qassam, tué le 15 mai, son successeur, Mohammed Odeh, est mort à son tour dans un bombardement, mardi 26 mai. Deux « hauts commandants » ont également été visés mercredi soir dans le nord de l’enclave, a signalé l’armée. « Nous continuerons à poursuivre quiconque a pris part au massacre du 7-Octobre. Tôt ou tard, Israël les atteindra tous », ont répété Benyamin Nétanyahou et le ministre de la défense, Israel Katz.
Les frappes sont quotidiennes, dénoncées par le Hamas, mais elles ne sont pas comparables, par leur impact, avec la situation d’avant cessez-le-feu. Sur les deux premières années de guerre, du 7 octobre 2023 jusqu’à la trêve, entrée en vigueur le 10 octobre 2025, le ministère de la santé de Gaza, contrôlé par le Hamas, a comptabilisé autour de 90 morts par jour en moyenne. Depuis le cessez-le-feu, le chiffre est descendu à quatre morts par jour.
Renforcement de la « ligne jaune »
En parallèle, l’armée continue, méthodiquement, de détruire la partie de l’enclave qu’elle occupe. Elle a aussi considérablement renforcé la ligne de séparation avec la zone contrôlée par l’organisation islamiste, infranchissable pour les Palestiniens sous peine de mort immédiate, une « frontière » désormais parsemée d’avant-postes militaires. « Le statu quo signifie, en réalité, qu’à un moment donné, la “ligne jaune” sera consolidée, probablement sous la forme d’une clôture, voire d’un mur, créant ainsi une séparation permanente à Gaza », a averti récemment Nickolay Mladenov, haut représentant du Conseil de la paix (Board of Peace) instauré par Donald Trump.
L’Etat hébreu ne dissimule pas, non plus, l’extension de la zone occupée, qui représentait 53 % de l’enclave au moment du cessez-le-feu. Une politique que l’Etat hébreu assume : « Il y en a qui disaient : “Sortez, sortez [de Gaza] !” Nous ne sommes pas sortis. Aujourd’hui nous en contrôlons 60 %, demain nous verrons », s’est publiquement réjoui Benyamin Nétanyahou. Quelque 2,1 millions d’habitants de Gaza vivent donc désormais dans des conditions extrêmement difficiles, dans un espace réduit de plus de la moitié.
La trêve à Gaza désole une large partie des élites politiques et militaires, convaincues que la période ouverte par l’annonce du plan de paix du président américain, en octobre 2025, si elle a permis la libération des derniers otages, laisse le Hamas reconstituer ses ressources humaines et financières. Des voix s’élèvent pour sortir de l’impasse actuelle, quitte à reprendre les frappes aériennes de façon plus intensive.
L’ancien conseiller à la sécurité nationale du premier ministre jusqu’en octobre 2025 Tzachi Hanegbi l’a formulé explicitement dans le journal Yediot Aharonot, réclamant « carte blanche pour reprendre son activité militaire dans le territoire toujours contrôlé par l’organisation terroriste, en coordination avec les Etats-Unis ». Il plaide pour décorréler le destin de la zone occupée par l’Etat hébreu et celle sous contrôle du Hamas dès lors que le désarmement n’avance pas. « La reconstruction initiale de Gaza commencera dans les zones sous le contrôle de l’IDF [Israel Defense Forces, l’armée israélienne]. Ce sera le “nouveau Gaza”. De vastes zones seront déblayées de leurs ruines et des infrastructures seront construites pour les Gazaouis qui viendront s’y installer, libérés de la terreur du régime brutal du Hamas », suggère l’ancien conseiller, reprenant des idées déjà avancées par les Américains.
Surenchère à droite
La voie diplomatique demeure étroite. Le processus a vu s’éroder le poids du Centre de coordination militaire et civile, censé superviser la trêve, mais qui a totalement disparu du paysage. Même chose pour la force internationale de stabilisation, dont la mise en œuvre n’a cessé d’être repoussée, ou le Comité national pour l’administration de Gaza, destiné à assurer la gouvernance civile de l’enclave, dont les membres sont toujours interdits d’accès par l’Etat hébreu. Le Conseil de la paix n’a pas reçu, de son côté, les ressources financières attendues pour avancer sur la reconstruction.
Le désarmement du Hamas demeure un point de blocage majeur. « Une forte pression des Etats-Unis sur Israël, et du Qatar, de l’Egypte et de la Turquie sur le Hamas, doit être exercée pour garantir la pleine mise en œuvre du plan », continue de plaider Gershon Baskin, un des négociateurs israéliens parmi les plus expérimentés. Devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le Conseil de la paix a présenté un plan en 15 points liant désarmement du Hamas et retrait progressif de l’armée. « A mesure que le désarmement est vérifié, secteur par secteur, l’armée devrait se retirer et les Palestiniens devraient prendre le relais », a proposé son haut représentant, Nickolay Mladenov, dans une démarche qui reste, pour l’heure, théorique.
Du point de vue de l’opinion publique israélienne, la situation n’est pas aussi difficile que dans le nord du pays, à la frontière avec le Liban, où les habitants doivent continuellement s’abriter dans les abris face aux drones du Hezbollah. Elle est incomparable, sur le plan militaire, le Hamas ayant considérablement réduit ses opérations armées dans l’enclave. Quoi qu’en disent les officiels israéliens, les affrontements directs sont devenus rares. Cinq soldats de l’armée israélienne ont été tués dans l’enclave depuis le cessez-le-feu en octobre 2025, dont deux depuis le début de l’année (l’un par un tir fratricide). Autour de Gaza, la vie a repris. Ne reste plus, désormais, que cinq kibboutz, sur 47 touchés par l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, où les résidents ne sont pas encore revenus.
Mais cette configuration est délicate pour le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, embourbé sur plusieurs fronts à la fois, critiqué pour la perte de souveraineté face à Donald Trump dans la guerre avec l’Iran et contre le Hezbollah. Le statu quo actuel permet à son opposition de le renvoyer à sa gestion politique et sécuritaire d’avant le 7-Octobre et donc à sa responsabilité politique et personnelle. Le contexte électoral, avec un scrutin à l’automne, pousse également à la surenchère dans son propre camp. « Le plan d’émigration volontaire depuis Gaza sera mis en œuvre – chaque chose en son temps et de la bonne manière », a ainsi écrit sur X, mercredi, le ministre de la défense, Israel Katz (Likoud), reprenant le discours habituel de l’extrême droite.
Par Luc Bronner
Le Monde du 28 mai 2026

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