Sud-Liban. Un retour sous les bombes pour les déplacés de Nabatiyeh

 


Avril 2026. Les bâtiments en ruine de Nabatiyeh.
Photo de Giulia Della Michelina

Comme au lendemain du cessez-le-feu de novembre 2024, et malgré une trêve officielle depuis le 16 avril, Israël continue à bombarder quotidiennement le Sud-Liban, tandis que l’armée dynamite des villages entiers. Et les secouristes deviennent une cible privilégiée des raids aériens. Reportage à Nabatiyeh.

« Celui qui aime sa terre ne peut pas l’abandonner », affirme Ali Bilal, propriétaire d’une pâtisserie à Nabatiyeh, dans le sud du Liban. Déplacé pendant la guerre, il est rentré chez lui le 17 avril, au lendemain de l’annonce du « cessez-le-feu » négocié par les États-Unis. Les vitres de son magasin étaient brisées à cause des bombardements israéliens qui ont visé la ville, mais, en quelques jours, il a pu les réparer et rouvrir son activité, même si les clients sont moins nombreux qu’avant la guerre. « Nous reconstruirons Nabatiyeh encore mieux qu’avant, mais cela prendra du temps », affirme-t-il. Deuxième ville la plus importante du sud du Liban, Nabatiyeh et son district ont été parmi les zones les plus touchées lors de cette dernière phase de la guerre, après les destructions déjà subies lors du conflit de 2023-2024. 
Malgré l’enthousiasme initial qui avait marqué les premiers jours suivant l’annonce de la trêve, de nombreux habitants sont encore déplacés dans d’autres régions du pays. Après plus d’un mois et demi de guerre qui a fait plus de 2 500 morts et plus d’un million de déplacés, de longues files de voitures avaient pris la direction du Sud, avec des matelas et des sacs cabas chargés sur les toits. On pouvait voir flotter les drapeaux jaunes du Hezbollah depuis certaines fenêtres, ou encore des bras levés faisant le signe de la victoire.
Des milliers de familles pensaient ainsi pouvoir rentrer chez elles et reprendre leurs activités. Abbas Abouzaid, qui s’était réfugié avec sa femme et sa fille à Saïda, une trentaine de kilomètres au nord-est de Nabatiyeh, est lui aussi rentré dès l’annonce du cessez-le-feu, pour trouver sa maison endommagée par les raids israéliens. À deux heures du matin, il a rouvert sa petite échoppe donnant sur la rue, où il vend du thé, du café et des snacks : « Tous ceux qui revenaient des abris se sont arrêtés pour acheter quelque chose », témoigne-t-il, comme s’il s’agissait d’un jour de fête.

Une occupation de facto
Quelques jours plus tard cependant, les habitants ont commencé à repartir. « La plupart viennent le matin et repartent le soir », raconte le commerçant. Lui-même dort sur un petit canapé installé dans la boutique : « Parfois, j’ai peur que le magasin soit pris pour cible, car il n’y a personne dans les environs. C’est la seule lumière allumée pendant la nuit. »
Comme après la trêve signée le 26 novembre 2024 et pour la fin des hostilités dans la bande de Gaza, le cessez-le-feu n’existe en réalité que sur le papier. Avec l’aval des États-Unis, qui ont réaffirmé le droit de Tel-Aviv « de prendre toutes les mesures nécessaires pour se défendre, à tout moment, contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours », les raids israéliens frappent quotidiennement le sud du Liban. Au moins 35 villages frontaliers ont été rayés de la carte ou ont vu leur centre démoli. Depuis le 2 mars, le nombre de tués s’élève de 2 659, dont 463 depuis le 16 avril. De son côté, le Hezbollah continue de riposter par des tirs de roquettes. Des affrontements sur le terrain ont lieu dans les localités occupées de facto par l’armée israélienne. Celle-ci continue d’émettre des ordres d’évacuation forcée pour plusieurs villages de cette région, dont 26 depuis l’annonce de la trêve. Rien que le 30 avril, une dizaine de personnes ont été tuées lors de différents raids dans le district de Nabatiyeh et plus de 30 dans le reste du pays. Parmi les victimes figure également un militaire de l’armée libanaise, qui ne participe pas au conflit.
« Nous ne pouvons pas parler de cessez-le-feu, car il n’y a pas eu un seul jour sans attaques », s’insurge Zaynab, originaire de Kfar Remman, à côté de la ville de Nabatiyeh. « Nous sommes revenus avec ma famille pour remettre la maison en état et la nettoyer le premier jour de la trêve. Mais la municipalité et un représentant du Hezbollah nous ont ensuite appelés pour nous dire que, pour notre sécurité, ce n’était pas une bonne idée de rester. »
À son retour à Habboush, autre village du district situé à plus de 400 mètres d’altitude, Ibrahim a trouvé sa maison encore debout, mais le bâtiment où il s’apprêtait à lancer une activité de menuiserie avait été bombardé. Il a fini par retourner à Beyrouth, où il partage un logement avec d’autres amis déplacés de Nabatiyeh déplacés et cherche désormais du travail. « Pour les jeunes, c’est très difficile : chaque fois qu’on atteint une certaine stabilité, on revient au point de départ », témoigne-t-il.

Cibler les équipes de secours pendant leurs opérations
Épinglée à sa chemise noire, Abbas Abouzaid porte une broche représentant le visage d’un ami qui travaillait comme volontaire avec les secouristes du Hezbollah. Il a été tué le 16 avril lors d’une attaque israélienne.
Cibler les services de défense civile — secouristes, pompiers et ambulanciers — est devenu une pratique récurrente. Depuis le 2 mars, une centaine ont été tués, comme Ali Jaber, 22 ans, et Joud Souleiman, 16 ans, qui étaient volontaires au service d’ambulances de Nabatiyeh.
« Ils s’occupaient des opérations de secours, mais aussi de préparer des repas et de livrer des médicaments aux déplacés », raconte Mohammed Souleiman, père de Joud, qui coordonne les 150 secouristes du groupe. Le 24 mars, Jaber et Souleiman sont ciblés par un bombardement israélien alors qu’ils sont en service sur une moto « clairement identifiée avec le logo de l’ambulance », précise le père de Joud. Ce qui reste du véhicule presque entièrement calciné se trouve maintenant derrière la housseiniyeh1 de Nabatiyeh, recouvert d’une bâche noire, à quelques mètres d’une ambulance aux vitres brisées, avec des traces de sang séché sur la portière.
Un autre secouriste, Mehdi Abou Zaid, a été tué à Mayfadoun, au sud-ouest de Nabatiyeh, dans cette ambulance. Il faisait partie des équipes de secours qui s’étaient rendues sur les lieux d’une attaque, le 15 avril. L’armée israélienne a attendu leur arrivée pour frapper à trois reprises, après le raid initial.
« Nous avons été soumis à plusieurs bombardements d’artillerie alors que nous récupérions des blessés ou que nous effectuions des reconnaissances sur le terrain pour localiser les victimes », se souvient Souleiman. Chaque fois que les volontaires quittaient le centre médical pour porter secours à quelqu’un, ajoute-t-il, « ils devaient être préparés à un état de stress intense. Ils étaient conscients que quelque chose pouvait arriver et qu’ils pouvaient ne pas revenir ». Pendant les deux derniers mois, « nous ne nous reposions jamais. Nous entendions les bombardements en permanence, même la nuit », dit le secouriste. Si le nombre d’attaques a diminué par rapport au pic des deux derniers mois, le travail des secouristes ne s’arrête pas. « Joud, Ali et les autres disaient toujours : “s’il nous arrive quelque chose, vous devez continuer” », confirme Jaber Ghaleb, un autre secouriste de l’équipe.

« Pas un centimètre de moins »
« Que pouvons-nous faire d’autre ? », se demande Doha, propriétaire d’un magasin de vêtements endommagé par un bombardement contre un bâtiment voisin. « Aujourd’hui, ils détruisent un immeuble, le lendemain nous le reconstruisons. Depuis deux ans, rien n’a changé », affirme-t-elle. Ibrahim tempère : « En ce moment, personne ne parle de reconstruction ni d’indemnisation. La situation est très différente : le Hezbollah n’est plus ce qu’il était avant. » Par le passé, le mouvement chiite parvenait à faire face aux dégâts et à distribuer de l’argent à la communauté, notamment aux familles des victimes ou à ceux qui avaient perdu leur maison. « Habituellement, le parti nous aide, mais pour l’instant nous n’avons encore rien reçu », confirme Doha. « Ce qui est certain, c’est que le gouvernement ne nous donnera rien », ajoute-t-elle.
Hassan, chauffeur de taxi originaire de Harouf, à l’ouest de Nabatiyeh, continue de soutenir le Hezbollah. À cause de la guerre, il a fui avec sa femme et son fils à Beyrouth, où il a trouvé un abri collectif. Comme il se sent mal à l’aise à partager l’espace avec des femmes qui n’appartiennent pas à sa famille, il dort dans sa voiture, où il garde plusieurs CD de chansons de la résistance. Il est convaincu que le groupe armé est le seul capable de défendre le Liban. « Mais entrer en guerre après la mort d’Ali Khamenei a été une erreur », admet-il. « Pourquoi le Hezbollah n’a-t-il pas réagi plus tôt ? Des centaines de Libanais ont été tués avant le 2 mars et personne n’a rien fait. »
Mais comme beaucoup d’autres, il n’a pas confiance dans le gouvernement du premier ministre Nawaf Salam ni dans le président Joseph Aoun, et encore moins dans les négociations directes qu’ils veulent mener avec Israël. « Le président des États-Unis dit que la guerre va bientôt finir, mais entre-temps, ils pourraient détruire tout le sud du pays », s’alarme Zaynab. « Bien sûr, nous souhaitons de tout cœur retourner dans le Sud, mais nous n’avons pas beaucoup d’espoir. » Hassan, lui, est moins découragé : « Quiconque aime le Liban combattra pour défendre notre terre : 10 452 kilomètres carrés, pas un centimètre de moins. »

Orient XXI du 04 mai 2026
Giulia Della Michelina

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