Récit d’errances en Palestine, d’hier à aujourd’hui

 

Près de Ramallah, le 29 janvier 2010. Vue sur le «  mur de séparation  » israélien qui a transformé la Cisjordanie en une série d’îlots cernés par les colonies.
W. Hagens / domaine public
Publié pour la première fois en anglais en 2007, Naguère en Palestine, de l’avocat et écrivain Raja Shehadeh, vient d’être réédité en français. Le livre, lauréat du prix Orwell 2008, est aujourd’hui sélectionné dans la catégorie Essais pour le prix Mare Nostrum. Sa lecture reste tristement d’actualité tant la défiguration des paysages de Cisjordanie, comme les exactions des colons et de l’armée israélienne, s’accélèrent.

Écrit plus de quinze ans avant le déclenchement du génocide à Gaza, Naguère en Palestine se décline à travers sept promenades en Cisjordanie, de 1978 à 2007. Dans un style limpide, teinté de poésie et non dénué d’humour, Raja Shehadeh entend transmettre son amour de ce territoire, en témoignant de la beauté des collines, de leurs courbes, mais aussi de leurs éclats. Spectateur de leur disparition, il bat en brèche le mythe d’un désert qui n’attendait que la création d’Israël pour fleurir. Influencé par le géographe palestinien Kamel Abdel Fattah, lui aussi friand d’excursions de terrain, il permet au lecteur de l’accompagner lors de ses sarhat (errances), et tenter de vaguer librement. Ou presque.
Les collines apparaissent comme un refuge, silencieux, alors que tout pousse à crier, à hurler même. Ce silence n’existe que parmi elles, « où l’on peut entendre un serpent se faufiler à travers les broussailles. » Brise, respiration, échappatoire, ces évadées permettent d’abord d’admirer la splendeur des paysages, d’une terre « radieuse comme tapissée de fines broderies colorées ».

Une « mer agitée de collines jaunes »
Raja Shehadeh s’emploie tout au long de son ouvrage à en préciser la richesse, comme pour inventorier ce qu’il devine être en voie d’extinction. Il en décrit avec minutie la géographie physique, la ligne des collines — comme celle d’Al-Batah (le canard) « à cause de la manière dont elle repose sur la vallée » — les falaises, les oueds et les sources, comme Ain Al-Lawza (source de l’amande ) et Wadi Shomr (oued du fenouil). On saisit ici l’importance de nommer les alentours et de perpétuer par la toponymie ce qui tend à se dissiper. Car (Re)nommer, c’est s’approprier, comme les colons israéliens l’ont compris.
Cette « mer agitée de collines jaunes semblables à des cratères de lune, recouvertes d’un duvet vert à la fin de l’hiver si la pluie [a] été abondante » vient de l’ère secondaire de notre échelle géologique, qui provoqua leur élévation au-dessus du niveau de la mer. Ces strates géologiques se traduisaient en autant de nuances colorées.
Il ne lésine pas non plus sur la diversité florale, lorsqu’il chemine entre les iris bleus, les fleurs de lin roses, les orchidées pyramidales en forme de croix de Malte ou encore quelques herbes aquatiques. Cependant qu’il contemple les « rosiers aux épaisses, aux douces fleurs roses », les « scilles bleu jacinthe entre les rochers », ou encore « les pétales délicats des crocus après la pluie. » Cette sensibilité au paysage s’apprécie aussi à travers une faune bien vivante, qu’il s’agisse d’une rencontre avec un hibou, un groupe de gazelles ou encore des damans des rochers ou quelques espèces de porcs-épics. Les oiseaux — hérons, faucons, marins-pêcheurs et corbeaux — ne sont pas en reste.
Animé par un lâcher-prise, le sentiment de liberté se nourrit de synesthésies, alliant des vues perdues, spectaculaires, comme « celle depuis Ras Al-Amoud, sur Jérusalem, avec l’étincelante coupole de la mosquée du Rocher » ou encore la « réverbération des sons du village d’Ain Qenya à travers la vallée et l’odeur alléchante du taboun, ce pain cuit sur des pierres chaudes ». À défaut de pouvoir s’y rendre, on s’y rêverait ; un songe dans le cauchemar.
Au milieu de ce décor, dans lequel les « empires et conquérants vont et viennent », la terre demeure. Et celle-ci accueille toujours d’innombrables ruines, khan et qasr, ces structures rondes en pierre que l’on trouve ici ou là. L’affection que porte Raja Shehadeh pour cette terre est à la mesure de la critique qu’il dresse contre une représentation mythifiée de celle-ci. La réinvention de la Palestine, notamment orientaliste, « ayant eu des conséquences dévastatrices pour ses habitants originels ». Au point de se demander si la malédiction de la Palestine ne serait pas liée à « sa centralité dans l’imaginaire biblique et historique de l’Occident. » Il tance un certain de nombres de visiteurs plus ou moins connus, comme Herman Melville qui écrivit que la « Judée tout entière semble être une accumulation de déchets » ou un autre écrivain états-unien, Mark Twain, et sa sortie grinçante : « De toutes les terres aux lugubres paysages, la Palestine est sûrement la reine. »
C’est pour compenser cette aversion des voyageurs occidentaux qu’il aime se faire accompagner dans ses vagabondages, avant tout par sa femme Penny Johnson, mais aussi par d’autres visiteurs. Il y a par exemple le poète palestino-hollandais Ramsey Nasr, que la police de l’Autorité palestinienne soupçonne malencontreusement d’avoir été enlevé par Raja, ou encore Mostafa Barghouti, homme politique notoire et fondateur de l’Union of Palestinian Medical Relief Committees (Union des comités palestiniens de secours médical). Avec ce dernier, il constate amèrement l’ampleur des dégâts sur le paysage, « qu’un contemporain du Christ ne pourrait aujourd’hui plus reconnaître. »

La menace d’Ariel Sharon
Tout au long de l’ouvrage, Raja Shehadeh revient sur le projet colonial du « Grand Israël », de l’accaparement des terres à leurs relevés cartographiques, préludes à davantage de prises de contrôle politique et territorial. Malgré son aspect bucolique, le livre dresse une diatribe acerbe contre la colonisation. Il revient précisément sur ses différentes étapes : formation de colonies, puis leur regroupement en blocs, aménagement de routes, développement des avant-postes et, enfin, du mur. Ce dernier « a pénétré les terres des Palestiniens comme autant de coups de poignard ». Comme il nous le rappelle, la menace d’Ariel Sharon a été exécutée : « Nous laisserons une carte du pays entièrement différente, qu’il sera impossible d’ignorer. »
Dans son rapport d’avril 2026, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) recense 925 obstacles en Cisjordanie, dont des centaines de check-points et de barrières routières, de plus en plus diffus. Ceux-ci entravent le déplacement de plus de 3,4 millions de Palestiniens. Ces derniers « construisaient leur village pour enlacer — et non dominer — les collines, afin de se protéger des vents violents », à l’inverse de la bétonisation des sommets par les colons, pour des raisons sécuritaires. La balafre des collines par des tracés routiers rectilignes et quantité de ciment déversé se conjuguent avec l’hypocrisie du zonage israélien des réserves naturelles. À des fins de « protection du territoire », elles se situent exclusivement en zone C, interdite d’accès pour les Palestiniens, ce qui participe à l’éviction des populations bédouines. Leurs chèvres ne pouvant, elles non plus, y accéder, la plante parasite hamoul prolifère et accentue ainsi le risque d’incendie…
Et de plantes, il en est aussi question avec le natsh (pimprenelle épineuse) qui jamais « n’aura été plus exploitée et plus politisée » par les tribunaux militaires israéliens, qui considèrent qu’un terrain qui en serait couvert, ne constituerait pas une terre cultivée, la rendant légitimement appropriable. Alors même que cette plante fait partie intégrante de la mémoire des habitants de Cisjordanie. Raja Shehadeh s’attache en outre à retracer par bribes son histoire familiale, depuis le déplacement de ses parents de Jaffa à Ramallah, le 27 avril 1948, « laissant derrière eux tout ce qu’ils possédaient. »

Une mémoire familiale
Les souvenirs du cousin de son grand-père, Abou Amin, « vrai homme des collines, adapté aux terrains rocailleux » sont particulièrement touchants et se veulent illustratifs d’une époque. Vêtu de sa qumbaz (manteau long) et en compagnie de sa femme, Zariefeh, la dernière de la famille à porter la thob, robe traditionnelle palestinienne brodée dans des couleurs vives, il aimait lui aussi voguer en sarha. En emportant des mets aussi simples qu’alléchants dans son zewadeh (panier) : pain, fromage de chèvre, oignons, figues sèches et des raisins secs. « Comme si le temps était pétrifié en un éternel présent et me permettait de me connecter à feu mes aïeux à travers cette merveille architecturale », souligne l’auteur. Cette connexion permet de resituer la mémoire intime — donc l’existence — des Palestiniens, leurs folklores et leurs habitudes, mais aussi leurs désirs, malgré les négations de Golda Meir, récemment citée sans fard par le ministre français des affaires étrangères Jean-Noël Barrot. Cette mémoire s’active et se réactive à travers des lieux et des objets, comme ce fameux arsh (trône) sculpté dans la roche par Abou Amin à Harasha et qui offre à son assise une contemplation des plus pastorales.
En 1979, Raja Shehadeh fonde l’organisation de défense des droits humains Al-Haq ; c’est bien à son actuel directeur, Shawan Jabarin, que les autorités françaises continuent de refuser un visa de manière itérative. Dans son livre, il décrit son engagement, en particulier la formation d’un fonds spécial d’aide juridique, pour contester par le droit les accaparements fonciers. Il revient longuement sur l’affaire « Albina », du nom d’un client qu’il défend contre le vol de sa terre par l’État israélien, et sur la mascarade de procès au cours duquel intervient un collaborateur palestinien. Bien qu’il ait étudié à Beyrouth et à Londres, Raja Shehadeh reste toujours déterminé à rester en Palestine, malgré l’exode — Abou Amin a eu sept enfants et quarante descendants, pas un seul ne resta à Ramallah. Le livre est également traversé de doutes introspectifs : « Nous ignorions que l’aspect juridique n’était, précisément, qu’un détail insignifiant. La construction de colonies juives dans les territoires occupés était un projet étatique, qui ne s’embarrasserait pas des questions juridiques. » Lucide sincérité qui éclaire sur la force de l’engagement et les différentes stratégies pour tenir.

Colonisation accentuée depuis Oslo
De son propre aveu, la biographie de ces/ses collines se confond avec la sienne. Mais le doute naissant se veut encore plus prégnant avec la signature des accords d’Oslo dès 1993. Lui qui suit depuis longtemps la prédation d’Israël en Cisjordanie n’est pas dupe sur le devenir en « peau de Léopard » de la Palestine. Au point de paraître comme rabat-joie, il ne se fait pas d’illusion sur la poursuite de l’occupation et l’accentuation de la colonisation. La seconde Intifada lui donne raison, et, d’affirmer sobrement, que, « depuis la signature des accords d’Oslo, il y avait deux fois plus de colonies ». On pourrait dire cinq fois plus aujourd’hui.
Raja Shehadeh n’est pas tendre à l’égard de la naïveté des cadres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui reviennent en Cisjordanie, comme Selma qui l’accompagne lors d’une balade, persuadée de rentrer dans une « ère nouvelle. » On sent aussi une certaine aigreur à l’égard des négociateurs palestiniens d’Oslo, qui ne sollicitèrent pas de conseil juridique, comme du manque de reconnaissance d’alors à l’égard de ses combats à lui. Il dénonce aussi le matérialisme et la corruption croissante des élites palestiniennes, notamment lié à l’afflux de fonds internationaux, qui détourne de la lutte contre l’occupation. Ces ressentiments, qui laissent place, là encore, au doute, interrogent le sens de la résistance et trouve leur conclusion dans le pouvoir salvateur de l’écriture ; son « huitième voyage » comme il le surnomme affectueusement. « Plus que tout, c’était l’écriture qui m’aidait à dépasser la colère qui dévore le cœur de la plupart des Palestiniens. »
Une colère du quotidien eu égard aux humiliations continues : d’abord, la violence extrême des colons et de l’armée et l’impunité dont ils bénéficient, puis les brimades aux check-points et enfin l’emploi honteux de Palestiniens devenant des « ouvriers qui construisent des colonies sur les terres qui leur appartenaient jadis ». Les promenades sont aussi troublées par miliciens palestiniens zélés — qui n’hésitent pas à tirer sur Raja et son épouse — ou encore par d’autres jeunes guetteurs masqués, des bergers, religieusement embrigadés.
Si bien que, de son propre aveu, il ne se sent plus libre de s’y promener. Lui qui a toujours été partisan du dialogue — sa rencontre imaginée avec un colon de Dolev en témoigne —, se voit ainsi contraint de faire ses adieux à sa vallée favorite. Malgré la crainte d’une nouvelle Nakba, on espère que son neveu et sa nièce, Aziz et Tela, à qui est dédié ce livre, puissent toujours parcourir ce qui reste des magnifiques versants de Palestine.

Léonard Sompairac
Orient XXI du 22 mai 26

Raja Shehadeh
Naguère en Palestine
Traduit de l’anglais par Émilie Lacape _Éditions Emmanuel Collas
324 pages
22,90 euros


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