Qui est vivant, qui est mort, qui a disparu ?

 

Alors que les premières bombes israéliennes pleuvent sur Gaza, Thaer Maher prend son attirail de reporter et sort dans la rue. Il comprend instantanément que le travail journalistique qu’il entame n’a rien à voir avec ses reportages habituels. Un monde s’effondre sous ses yeux ; il faut garder des traces du désastre en cours.

Le 7 octobre 2023, les portes de l’enfer se sont ouvertes sur Gaza, et nos vies ont été précipitées dans un long et incessant flot de souffrances. Je me souviens parfaitement de la veille car c’était l’anniversaire de ma fille. Ce fut une magnifique journée faite de joie et de bonne humeur. Le lendemain, très tôt, j’ai été réveillé à la fois par un sentiment d’oppression et par des cris à l’extérieur de la maison. « Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? », ne cessait de répéter mon épouse. J’ai consulté mon téléphone en vain car aucune information ne circulait. Mais, nous savions que quelque chose de très inhabituel et de très grave se déroulait : au fil du temps, la vie à Gaza nous a permis d’acquérir ce sixième sens qui devine le malheur. Tout dans l’air, l’atmosphère, l’annonçait. J’ai essayé de rassembler mes idées. La veille, les nouvelles n’étaient pourtant pas mauvaises, on ne signalait aucune tension sécuritaire avec les Israéliens. Peut-être qu’un attentat venait d’avoir lieu à Tel-Aviv. Peut-être qu’un accrochage opposait les troupes du Hamas à une faction rivale. J’ai ordonné à ma fille qui s’apprêtait à partir à l’école de rester à la maison en attendant qu’on en sache plus. Un vieux réflexe… Deux heures plus tard, alors que les bombes israéliennes pleuvaient déjà et que nous étions blottis les uns contre les autres, terrifiés, nous avons reçu la nouvelle de l’attaque menée par le Hamas.

J’ai alors tout de suite compris que nous allions être confrontés à une guerre brutale qui dépasserait en violence toutes celles que nous avions connues auparavant. J’anticipais que l’issue du conflit — et je devinais qu’elle ne serait pas immédiate — allait bouleverser nos vies et décider de l’avenir de mon peuple. Mais je n’imaginais pas que nous allions subir un démantèlement systématique de nos infrastructures, de tout ce qui fait la vie et la cohésion d’une population civile : dès le 7 octobre s’est enclenchée une machinerie destinée à détruire tout ce qui faisait de nous des êtres humains.

Nous savions que quelque chose de très inhabituel et de très grave se déroulait : la vie à Gaza nous a permis d’acquérir ce sixième sens qui devine le malheur
Les deux premiers jours de la guerre, je n’ai pas porté mon gilet de presse. Mon seul but était d’accumuler des provisions — de la nourriture et des produits de première nécessité — car il était évident que les jours à venir seraient difficiles. Puis je suis sorti avec mon équipement de reporter. J’ai vite compris que ce n’était pas uniquement mon travail habituel que j’accomplissais mais un engagement contre l’occultation à venir de ce qui s’abattait déjà sur nous. Dès le premier instant, j’ai senti que chaque pas dans la rue pouvait être le dernier, et chaque photo prise, le témoignage d’une vie perdue à jamais. J’ai vécu et enregistré des scènes qui dépassaient le simple cadre d’un reportage : des explosions soudaines, des immeubles qui s’effondrent sans crier gare, des cavalcades humaines au sifflement d’une bombe, la panique provoquée par l’approche de l’un de ces drones quadricoptères que nous appelons « zanana », les cris des enfants ou leur silence grave. Les hurlements des mères ou leur mutisme hébété. Et, toujours pour accompagner ces instants terribles, flottait cette poussière grise provoquée par les bombardements qui s’est répandue partout jusqu’à imprégner nos habits, jusqu’à ce que notre bouche ne puisse se défaire de son goût âcre.

Partout, de la peur et de la douleur dans une ville, Gaza, où tout risquait de disparaître en une seconde : les maisons, les champs, les sourires déjà fragiles, la famille qu’on embrasse le matin, l’ami qu’on salue alors qu’il part au ravitaillement, la cousine qui n’a plus de nouvelles des siens qui habitent dans le nord de l’enclave. Durant ces deux années, nous avons appris la signification réelle de l’éphémère. Un homme sort de chez lui en disant à son épouse qu’il revient dans l’heure. Elle ne le reverra plus. Une famille déplacée décide de retourner chez elle pour récupérer des effets personnels. Elle sera pulvérisée par une bombe. Des enfants jouent au pied d’un muret, un drone ou un sniper leur ôte la vie en une fraction de seconde. À Gaza, le mot « martyr » s’est ainsi répété des dizaines de milliers de fois. Nous l’utilisons au quotidien, matin et soir.

Dans les zones prises d’assaut par l’armée israélienne et déclarées « zones de sécurité », des dizaines de civils se sont retrouvés piégés chez eux. N’ayant pu quitter les lieux à temps, ils sont restés enfermés dans des maisons devenues prisons, tandis qu’au-dehors les ruelles se transformaient en pièges mortels. Que faire ? Rester chez soi en espérant être épargné par les bombardements intenses ou se résoudre à fuir en affrontant la mort à découvert ? Des drones quadrillaient le ciel, et le moindre mouvement déclenchait leurs tirs létaux. De nombreuses personnes ont péri alors qu’elles brandissaient des drapeaux blancs. Les témoignages que j’ai recueillis racontent tous ces expériences terrifiantes : des survivants ont été contraints de laisser leurs proches derrière eux, les blessés ne pouvaient être sauvés à moins d’entraîner la mort de ceux qui leur porteraient secours. Nombreux sont ceux qui ont abandonné leurs défunts, sans pouvoir leur offrir un adieu digne de tout être humain.

Déplacements forcés et répétés
Nous avons tous rampé dans l’obscurité, nous nous sommes frayé un chemin à travers les débris, les blocs de béton pulvérisés et les sentiers minés. Nous avons tous connu ces moments où la peur l’emporte sur la douleur, où rien ne calme le cœur qui s’emballe à chaque explosion, à chaque balle qui siffle. Dans ces zones assiégées, survivre ne constituait pas un acte de courage. Cela relevait du miracle.

Cette guerre a été celle des déplacements forcés et répétés. Fuir avec ses enfants, la nuit, sans nourriture, sans eau et sans même savoir où aller. L’armée d’occupation émettait ses ordres d’évacuation, désignant des zones spécifiques comme sûres, mais celles et ceux qui y parvenaient étaient souvent victimes de bombardements. Au moins 90 % de la population de la bande de Gaza a été déplacée, nombre de personnes étant contraintes de fuir à plusieurs reprises. Partir, revenir, repartir en sens inverse trois, cinq, dix fois : un cycle sans fin de déplacements forcés, de traumatismes psychologiques et de séparations déchirantes. Avec mon appareil photographique, j’ai saisi les derniers instants d’hommes tués en tentant de fuir, de femmes abattues dans le dos. J’ai capturé la détresse d’enfants perdus dans le chaos. Ces déplacements à répétition ont provoqué l’effondrement moral ou physique de personnes pourtant robustes, mais accablées par la perte de leur dignité.

La tente ou, le plus souvent, l’abri sommaire symbolisent ce que les Gazaouis ont enduré. De là, il faut chercher le bois pour pouvoir cuire le pain puisque le gaz de cuisine est interdit d’entrée en raison du blocus. Les enfants sont affectés à la corvée d’eau quand ils ne font pas la queue au tekkiyeh — lieu de distribution de nourriture — pour glaner un repas. Sous la tente, les déplacés comprennent qu’ils ont tout perdu. Il n’y a plus d’intimité, le sommeil est mauvais, et l’insécurité est pesante. Les gens dorment à même le sol, qu’il pleuve ou qu’il vente. Manger une fois par jour est un luxe, tout comme pouvoir charger son téléphone. L’objet n’est plus cet outil frivole permettant de se distraire ou d’entrouvrir une fenêtre sur un monde extérieur qui nous est interdit depuis très longtemps. Il s’agit surtout d’avoir des nouvelles des siens, de savoir qui est encore vivant, qui est mort, qui a disparu ou qui a été arrêté par les soldats israéliens.

Un peu de riz, un peu d’eau
Nous vivons au bord d’un précipice. Je ne me contente plus de transmettre des images des gens. Je transmets notre douleur commune. Je me rends compte aussi que je saisis notre transformation physique. La famine, réelle, redessine nos silhouettes. Les corps sont maigres, les visages émaciés. La même scène se répète quotidiennement : des êtres tremblants de faiblesse font la queue au point de distribution avec de dérisoires ustensiles dans les mains. Un peu de riz, un peu d’eau, peut-être quelques légumes. Nous avançons lentement, nous sommes des fantômes, des zombies attendant un repas qui ne nous rassasiera pas. « J’y ai laissé mon sang », me dit un jeune homme blessé à la main pour un peu de farine obtenue dans le nord de Gaza, non loin du point de passage de Zikim, que nous appelons « piège mortel ». Nous n’avons plus la force de rire ou de sourire, mais, parfois, l’humour des Gazaouis, teinté d’autodérision amère, refait brièvement son apparition.

Il est d’autres endroits à Gaza où la mort et le désespoir cohabitent avec des miracles quotidiens. Dans les hôpitaux ou ce qu’il en reste, le matériel est défaillant, le carburant manque autant que le courant électrique. L’attention se porte sur les blessés qui arrivent par paquets, mais que dire des patients alités dont le traitement est interdit d’accès à Gaza ? Le personnel médical travaille sans relâche au-delà de ce qui est imaginable. Médecins, infirmiers, personnel de salle, tous, hommes et femmes, sont des victimes potentielles, des cibles qui choisissent de rester sur leur lieu de travail, découvrant parfois un visage chéri dans la charretée de morts et de blessés amenée par les secouristes.

Un jour, peut-être, nos confrères à travers le monde rendront hommage aux journalistes de Gaza qui ont couvert ce conflit au péril de leur vie. Comme nombre de mes collègues, j’ai perdu ma maison, mes équipements. Tout ce que j’ai construit au fil des ans a disparu tout simplement parce que je suis de Gaza, n’ayant aucune prise sur notre destin commun. Il est des scènes que je ne pourrai jamais oublier. La voix d’une petite fille qui appelle à l’aide sous les décombres et qui décline au fil des heures parce que nos mains nues ne pouvaient rien contre l’amoncellement de débris. J’étais là, bien plus tard, quand un engin a pu extraire le corps inanimé de cette enfant. Je n’ai pas eu la force de prendre des photographies. Dans les tentes, dans les rues, on croise parfois des gens qui s’arrêtent à chaque ruine pour appeler leurs proches, comme s’ils avaient oublié que les défunts ne parlent pas. Les oiseaux de proie tournoient dans le ciel, les chiens errent en bande, et nous, nous n’arrivons pas à enterrer nos morts dans la dignité.

Nous survivrons
Mais nous survivons. Des liens, encore plus fort, nous unissent. Certes, les difficultés sont nombreuses et favorisent la division. L’argent liquide manque, certains, une minorité, tirent profit du marché noir, les familles sont disloquées, la justice ne fonctionne plus, les litiges ne sont pas tranchés, les enfants ne vont plus à l’école, les ordures s’amoncellent, la nourriture manque, mais quelque chose de puissant nous soude désormais. Les femmes de Gaza nous donnent l’exemple. À la peur et à la souffrance se sont ajoutés pour elles le manque d’intimité, l’impossibilité d’avoir une hygiène correcte, ne serait-ce qu’un accès à des toilettes décentes. Et pourtant elles tiennent, veillent sur leurs enfants, interpellent les bénévoles qui sillonnent les camps de déplacés pour qu’ils improvisent une salle de classe ou une séance de jeu.

En deux ans, Gaza a connu des centaines de milliers de drames. Il nous faudra les raconter et témoigner. Qu’importent le temps et l’espace que cela exigera.

par Thaer Maher 
(Traduit de l’arabe par Akram Belkaïd.)
Manière de Voir no 205, Mars - Février 2026

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