Gaza : « La disparition de la quasi totalité des cadres du Hamas ouvre la voie à l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants »

 

Les corps d’un des commandants de Brigades Ezzedine Al-Qassam, la branche armée du Hamas, Ezzedine Al-Haddad, de son épouse et de sa fille, tués le 15 mai par une frappe israélienne, lors d’une cérémonie funéraire, à Gaza, le 16 mai 2026. DAWOUD ABU ALKAS/REUTERS
Négociations à l’arrêt, élections en cours, élimination des cadres du Hamas par Israël : dans un entretien au « Monde », la politiste Leïla Seurat, spécialiste de la question palestinienne, revient sur les perspectives pour le mouvement islamiste dans la bande de Gaza. 

Alors que les discussions entre le Hamas et les médiateurs chargés par les Etats-Unis des négociations au Caire piétinent et que des élections internes au mouvement sont en cours, l’armée israélienne a tué, le 15 mai, le chef militaire du Hamas, Ezzedine Al-Haddad, l’un des derniers commandants des Brigades Ezzedine Al-Qassam, issus de la génération fondatrice du Hamas, encore en vie. Chercheuse au Centre arabe de recherche et d’études politiques, spécialiste du mouvement islamiste palestinien, Leïla Seurat décrypte l’impact de son assassinat et le sort du Hamas dans l’enclave.

Qui était Ezzedine Al-Haddad, tué par Israël, avec sept autres personnes, dont sa femme et sa fille ?
Il fut l’un des piliers des Brigades Ezzedine Al-Qassam. Né en 1970, dans la ville de Gaza, il a rejoint le Hamas à sa création, en 1987, et a grimpé progressivement les échelons avant de devenir chef de la brigade de Gaza, en 2021. Il aurait également fait partie de la cellule Al-Majd, l’appareil de renseignement chargé de traquer les collaborateurs d’Israël, fondé par Yahya Sinouar [chef du Hamas à partir de 2017, tué le 16 octobre 2024 par Israël]. En mai 2025, après l’assassinat de Mohammed Sinouar, le frère de Yahya qu’il avait remplacé, Al-Haddad devient le cinquième chef des Brigades Al-Qassam. Il est présenté comme celui qui les a restructurées durant l’offensive israélienne et mis en place une stratégie d’embuscades ayant infligé des pertes à l’armée israélienne. Il est aussi l’un des architectes de l’attaque du 7-Octobre [avec Yahia Sinouar] et aurait joué un rôle important dans la captivité des otages israéliens à Gaza notamment grâce à sa maîtrise de l’hébreu.

Israël affirme qu’Al-Haddad empêchait la mise en œuvre de la phase 2 du plan Trump qui prévoit la démilitarisation du Hamas et le retrait des forces israéliennes de Gaza. Est-ce exact ?
Les Israéliens pensent que l’assassinat ciblé peut prendre la forme d’une quelconque négociation. Accuser la partie adverse de vouloir faire échouer l’accord est un schéma récurrent. Mais c’est faux. Le Hamas refuse de discuter de la suite du plan Trump tant qu’Israël ne respecte pas les clauses de la première phase, notamment le cessez-le-feu [annoncé en octobre 2025] et l’entrée sans limite de l’aide humanitaire. Cette position dépasse largement la seule figure d’Al-Haddad : elle résulte de discussions collectives avec les autres factions palestiniennes. Son assassinat apparaît donc moins comme un moyen de débloquer les négociations [qui se tiennent au Caire entre le Hamas et les médiateurs mandatés par les Etats-Unis] que comme une façon pour Israël de durcir le rapport de force, alors que les frappes israéliennes, les restrictions humanitaires et l’occupation du territoire se poursuivent. Le cessez-le-feu n’existe pas sur le terrain.

Quel impact peut avoir cette élimination sur l’avenir du Hamas ?
Elle s’inscrit dans un triple contexte. D’abord, il y a la volonté israélienne de faire pression sur le Hamas au moment où l’accord de Charm el-Cheikh, conclu en octobre, est fragilisé. Quelques jours avant la mort d’Al-Haddad, le 6 mai, Azzam al-Hayya, fils de Khalil al-Hayya – l’un des chefs du mouvement basé au Qatar – avait aussi été victime d’un assassinat ciblé. Un autre fils de Khalil Al-Hayya avait été tué dans la frappe israélienne sur Doha, en septembre 2025, à laquelle plusieurs dirigeants du Hamas [engagés dans les négociations] ont échappé. Le ciblage des familles des membres du mouvement est un outil de pression psychologique et politique, intégré à la stratégie israélienne de guerre et de négociation, mais elle est contre-productive : au lieu d’isoler le Hamas de la population, elle tend à renforcer le lien entre ses dirigeants et les Gazaouis.
La mort d’Al-Haddad doit ensuite être replacée dans un contexte régional et international, marqué par les limites rencontrées par la stratégie militaire américano-israélienne face à l’Iran. Les difficultés accumulées sur les différents fronts régionaux conduisent aujourd’hui Benyamin Netanyahou à recentrer son discours et son action sur Gaza afin d’y afficher des « victoires » militaires plus visibles. Ce déplacement d’un front à l’autre est devenu un schéma récurrent au cours des deux dernières années.
Enfin, cet assassinat intervient dans le contexte des élections internes du Hamas. Le mouvement a récemment annoncé que son processus électoral approchait de son terme. Selon plusieurs sources, Khalil al-Hayya apparaît aujourd’hui comme favori pour accéder à la présidence du mouvement. Certaines analyses estiment qu’il bénéficierait du soutien d’une partie importante de l’aile militaire, ce qui renforce encore la portée politique du message envoyé par Israël à travers ces assassinats ciblés.

Quel est l’enjeu de ces élections ?
Le Hamas a commencé à organiser ces élections internes pour désigner un successeur à Yahya Sinouar, tué le 16 octobre 2024. Depuis sa mort, le mouvement est dirigé par un comité de cinq membres sous l’autorité de Mohamed Darwich. Il ne s’agit pas d’un système de candidatures individuelles : les 58 membres du conseil consultatif sont théoriquement candidats.
Le scrutin, lancé il y a plusieurs mois, a pris du retard en raison du contexte régional mais aussi de divisions internes. L’un des points essentiels est le retour en force du leadership extérieur [à l’enclave]. Les assassinats de cadres à Gaza ont affaibli la direction intérieure, qui dominait depuis la prise de pouvoir du Hamas en 2006. Comme dans les années 1990 et au début des années 2000, lorsque la direction basée à Amman puis à Damas était centrale, ce sont désormais les responsables installés à Doha qui incarnent le mouvement et sa diplomatie.
Mais ce leadership extérieur a changé de visage : il n’est plus seulement composé de figures historiques de la diaspora comme Khaled Mechaal, originaire du Koweït. Il inclut désormais des dirigeants venus directement de Gaza et sortis de l’enclave peu avant le 7 octobre 2023, à la demande de Yahya Sinouar, qui voulait rééquilibrer la direction extérieure avec des profils plus connectés aux réalités gazaouies.

Contre le Hamas, Israël s’appuie désormais sur des milices gazaouies qu’il arme. Cette stratégie affaiblit-elle le mouvement ?
Depuis la présentation du plan Trump à l’automne 2025, Israël n’a pas réellement interrompu la guerre ; il en a plutôt reconfiguré les modalités en s’appuyant sur des groupes armés locaux chargés de semer le chaos et d’imposer une forme d’autorité parallèle pour affaiblir l’autorité civile et policière du Hamas. Mais le rôle de ces groupes ne se limite pas à l’affrontement avec les forces de sécurité du Hamas. Ils sont également accusés d’enlèvements, d’exécutions arbitraires et d’actes de terreur contre des civils.
Dans ce contexte, le Hamas apparaît paradoxalement, aux yeux d’une partie de la population, comme un garant d’un certain ordre et de la sécurité intérieure. Jusqu’à présent, cette stratégie israélienne semble produire des résultats limités. Depuis le début de la guerre, Israël cherche à démanteler le tissu social gazaoui et à éroder le soutien populaire au Hamas, en recourant notamment à des supplétifs locaux – une méthode utilisée par le passé, notamment au Liban avec l’Armée du Liban Sud. Même si la popularité du Hamas est au plus bas dans la société gazaouie depuis le 7 octobre 2023, l’adhésion à ces milices reste largement perçue comme une forme de collaboration avec Israël et de trahison.

Le plan de Donald Trump prévoit qu’un comité de technocrates palestiniens administre l’enclave et œuvre à la dissolution du Hamas. Dans ce contexte, quelle place pour le mouvement islamiste ?
Le leadership militaire du Hamas a toujours évolué sous la menace des assassinats ciblés. Sa capacité à se reconstituer après des vagues d’éliminations, d’arrestations ou de déportations fait presque partie de l’ADN du mouvement. Depuis le 7 octobre 2023, l’armée israélienne affirme avoir tué 22 000 membres de l’aile militaire du Hamas, sur une force estimée entre 30 000 et 40 000. Ces chiffres sont contestés. En mai 2025, des données issues d’une base israélienne classifiée [révélées par le Guardian et + 972 Magazine] ont montré que 83 % des personnes tuées à Gaza [53 000 à cette date] étaient des civils, ce qui suggérerait que l’armée israélienne aurait en réalité tué environ 8 900 combattants depuis le 7 octobre.
Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est la disparition progressive de la génération de cadres qui a préparé et dirigé l’attaque du 7 octobre : la quasi-totalité a été tuée ou neutralisée. Cela ouvre la voie à l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants – et sans doute d’un nouveau Hamas – dont les orientations politiques et militaires restent encore difficiles à cerner. Mais il ne disparaîtra pas.
Le Hamas fait face à une tension permanente : continuer à rendre publics les noms de ses dirigeants pour incarner l’organisation et maintenir une dynamique d’adhésion, ou revenir à une structure plus opaque et clandestine afin de protéger ses cadres.
La désignation rapide d’un successeur à Mohammed Sinouar a semblé montrer que, du moins pour sa branche militaire, le Hamas continue de privilégier une visibilité organisationnelle malgré les risques. Plusieurs sources indiquent d’ailleurs que le successeur d’Ezzeddine Al-Haddad aurait déjà été désigné : il s’agirait de Mohammed Odeh, proche collaborateur d’Al-Haddad et responsable de l’appareil de renseignement des Brigades Al-Qassam. Il serait l’un des deux derniers hauts responsables encore en vie.

Propos recueillis par Marie Jo Sader
Le Monde du 25 mai 2026

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