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| Rassemblement en hommage aux près de 200 journalistes tués par l’armée israélienne dans la bande de Gaza. Paris, Opera Bastille, le 16 avril 2025.© Nicolas Portnoi / Divergence |
La Fédération internationale des journalistes (FIJ) fête ses 100 ans. Comment a-t-elle été créée ?
Elle est née en 1926 à Paris, de l’imagination d’un journaliste qui s’appelait Georges Bourdon. Il était grand reporter au Figaro, reporter de guerre, chroniqueur judiciaire (il a couvert le procès en appel du capitaine Dreyfus à Rennes) et a cocréé le Syndicat national des journalistes et la Ligue des droits de l’homme. C’était un type incroyable.
Quelle était son idée ?
Il s’est dit que les journalistes, dans le monde entier, faisaient un travail de même nature. Pourquoi ne pas échanger et se réunir sous la même bannière avec deux mots d’ordre essentiels : éthique et solidarité ? Son but était de faire avancer la profession en partageant les idées et les expériences de chacun.
Comment cela se traduit-il aujourd’hui ?
De la même façon. Au départ, ils n’étaient pas très nombreux, mais, aujourd’hui, la FIJ représente 600 000 journalistes dans 148 pays, avec toujours les mêmes mots d’ordre. On se bat comme des fous à Gaza, où on a ouvert trois centres d’aide pour nos confrères, comme on l’avait fait en Ukraine précédemment. On mettra particulièrement en lumière la situation gazaouie lors de la soirée de clôture, qu’on tiendra à l’Institut du monde arabe.
Quels sont les enjeux de ce congrès du centenaire ?
C’est le premier jour qui donne le ton, avec les deux tables rondes qu’on tient au Théâtre de la Concorde. La première insiste sur l’importance du droit international. On souhaite mettre en place une instance juridique internationale spécifique de défense des journalistes, avec des antennes locales appuyées sur notre réseau mondial.
La seconde portera sur la maîtrise de l’intelligence artificielle, dans son utilisation par nos médias mais aussi dans la propension de ses promoteurs à voler notre travail. Ils se comportent en colonisateurs, nous piquant nos biens pour les retraiter à leur façon et nous les revendre très cher…
Le droit international peut-il mieux protéger les journalistes ?
Ça dépend de ce qu’on en fait. L’instance dont je parle, je la vois comme une instance sommitale, avec des déclinaisons. C’est mon idée, mais c’est le congrès souverain qui décidera. Un groupe pourrait travailler sur le projet de convention contre l’impunité, un autre sur le corpus de lois nationales pour s’en inspirer, un autre organiser des plaidoyers sur les affaires d’espionnage touchant les confrères (Pegasus, Predator, Palantir…).
Ce sont autant de menaces survenues ces dernières années qui mettent en danger le métier de journaliste et la liberté d’informer, et qui se sont ramifiées au niveau international. Il faut donc une réponse internationale.
Cette réflexion intervient dans un moment où les journalistes n’ont jamais été aussi peu en sécurité dans l’exercice de leur métier, et plus seulement en zones de guerre, Gaza, Irak et maintenant Iran et Liban. Dans les démocraties occidentales, comme les États-Unis ou la France, les journalistes subissent menaces et pression…
Plus la démocratie s’effondre, plus les journalistes sont attaqués. C’est vrai partout, aux États-Unis comme en Europe. De ce point de vue-là, la France donne le pire exemple, pour la patrie des droits de l’homme.
Ce matin, j’étais auditionnée au Sénat dans le cadre d’une mission d’information sur l’avenir du maintien de l’ordre, avec les syndicats français et Reporters sans frontières : ils veulent encore plus contraindre le travail sur le terrain !
Évidemment, ils ne le disent pas comme ça… Les journalistes dignes de la profession, qui révèlent, enquêtent, relaient, sont poursuivis par les pouvoirs économiques, juridiques, financiers, politiques et même médiatiques. Procédés, procédures et procès judiciaires les visent.
Un sondage du groupement international de journalistes Forbidden Stories auprès de 200 journalistes de 53 pays publié récemment montrait qu’ils se disent victimes de pressions de la part de l’autorité publique (élus, fonctionnaires, police) et qu’ils ont de moins en moins confiance dans la justice.
C’est aussi ce qu’a remarqué l’Observatoire français des entraves à la liberté de la presse. Les forces de l’État ont été détournées à des fins politiciennes, au profit de la droite et de l’extrême droite, et pas seulement contre les journalistes.
Les défenseurs des droits humains, les défenseurs du climat et de l’environnement, les militants des mouvements sociaux sont aussi ciblés car ils ne correspondent pas à la vision capitaliste et égoïste des gens en place.
L'Humanité du 03 mai 26

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