« L’impunité d’Israël à Gaza ne peut que l’encourager à être aussi impitoyable au Liban »

 

Avant les funérailles, à Al-Sour (Syrie), le 11 avril 2026, de six membres d’une même famille tués lors de frappes israéliennes à Beyrouth. GHAITH ALSAYED/AP
Le Moyen-Orient est devenu au XXIe siècle le monstrueux laboratoire où des techniques de guerre, testées sur un territoire ciblé, sont, du fait de l’absence de réaction internationale, reproduites à plus grande échelle sur un autre théâtre. C’est ainsi que la Russie de Vladimir Poutine a expérimenté en Syrie, à partir de septembre 2015, des techniques de terreur infligées en Ukraine depuis l’invasion généralisée de février 2022.
C’est également ainsi qu’Israël, sous la direction de Benyamin Nétanyahou, soumet désormais le Liban aux mêmes violations systématiques du droit international qui ont été perpétrées depuis octobre 2023 dans la bande de Gaza. A l’évidence, l’impunité d’Israël à Gaza ne peut que l’encourager à être aussi impitoyable au Liban.
L’armée israélienne prétend, à Gaza comme au Liban, se comporter de manière « humanitaire » en avertissant publiquement la population civile avant de bombarder un secteur donné. Mais ces « ordres d’évacuation » portent bien leur nom puisqu’il s’agit d’expulser les habitants de la zone concernée, avec un délai très court pour prendre une décision qui engage leur vie et celle de leurs proches, sans aucune garantie pour les biens laissés derrière eux. En outre, les itinéraires d’évacuation que les porte-parole israéliens assignent aux civils expulsés sont souvent imprécis, voire parfois touchés par des frappes israéliennes.

« Lignes jaunes » et « lignes orange »
Le prétendu « cessez-le-feu », proclamé à Gaza le 10 octobre 2025, au bout de deux années de conflit, n’est pas plus respecté que la trêve entrée en vigueur au Liban, là aussi sous pression américaine, le 17 avril, après quarante-six jours d’hostilités ouvertes. De même qu’au moins 837 Palestiniens et 5 militaires israéliens ont été tués à Gaza depuis l’annonce, il y a six mois, d’un « cessez-le-feu » très fragile, au moins 465 Libanais et 2 soldats israéliens ont été tués au Liban depuis le 17 avril. Dans un cas comme dans l’autre, cette situation de « ni guerre, ni paix » a permis à l’armée israélienne de tracer une « ligne jaune » au-delà de ses frontières, occupant durablement plus de la moitié de l’enclave palestinienne et environ 6 % du territoire libanais.
Cette « zone tampon », au Liban comme à Gaza, est méthodiquement détruite, après avoir été vidée de sa population. Mais les militaires israéliens ont également délimité encore plus en profondeur une « ligne orange », jusqu’à laquelle ils peuvent intervenir à tout moment pour consolider la « zone tampon » proprement dite. Le fait que cette « ligne orange » ait été officialisée à Gaza, et non au Liban, ne change rien à la similitude des techniques de contrôle de l’espace, avec menace permanente pour les habitants concernés.
Selon le Comité de protection des journalistes, basé à New York, trois quarts des journalistes tués dans le monde en 2023, deux tiers en 2024 et près de la moitié en 2025 l’ont été par l’armée israélienne à Gaza. Reporters sans frontière estime que 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne dans la bande de Gaza depuis octobre 2023, dont au moins 65 frappés en tant que tels.

Le droit international piétiné
Au Liban, 8 journalistes ont été tués par l’armée israélienne depuis la relance des combats par le Hezbollah, le 2 mars. Le président libanais, Joseph Aoun, a récemment accusé Israël de « cibler délibérément les journalistes ». Alors que 589 travailleurs humanitaires ont été tués à Gaza en deux ans et demi, au moins 50 l’ont été au Liban durant les deux derniers mois de mars et avril, sur fond de frappes israéliennes sur des ambulances ou des centres de santé.
La grande majorité des humanitaires tués dans la bande de Gaza travaillaient pour les Nations unies, dont des bâtiments clairement identifiés ont pu être bombardés par l’armée israélienne. La force d’interposition de l’ONU au Sud-Liban, la Finul, a elle aussi payé un lourd tribut à l’actuel conflit, avec six « casques bleus » tués en deux mois, aussi bien par Israël que par le Hezbollah. L’incapacité des Nations unies à se protéger elles-mêmes en dit long sur l’effondrement du droit international, aggravé par les diktats de Donald Trump et de son administration, qui endossent la logique israélienne pour se contenter d’en modérer les retombées les plus choquantes.
L’impunité israélienne a un impact dévastateur sur les civils, avec 1,9 million de déplacés à Gaza, souvent plusieurs fois, et 1,2 million au Liban. Même si 90 % des membres de la population de Gaza ont ainsi été expulsés de leurs foyers, contre 20 % au Liban, l’établissement dans les deux cas de « zones tampons » israéliennes rend la perspective d’un retour des ces déplacés de plus en plus incertaine. Au-delà d’un tel désastre humanitaire, un autre parallèle s’impose : de même que la guerre d’anéantissement de la bande de Gaza par Israël a consolidé la mainmise du Hamas sur ce qui reste de l’enclave palestinienne, le Hezbollah ne peut à terme que profiter du jusqu’au-boutisme israélien. Oui, l’impunité a un coût, et il est exorbitant.

Jean-Pierre Filiu (Professeur des universités à Sciences Po)
Le Monde du 10 mai 2026

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