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| Une voiture chargée de matelas, sur l’autoroute du Sud entre Beyrouth et Saïda, après l’annonce d’un cessez-le-feu au Liban, le 17 avril 2026. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE » |
On la surnomme la « porte du Sud ». En temps de guerre, Saïda, principale ville libanaise méridionale, située à plus de 50 kilomètres de la frontière avec Israël, a la tradition d’être une cité refuge. Un nouvel exode d’habitants s’est produit en direction de la ville, jeudi 30 avril. La population fuyait les bombardements et les nouveaux ordres d’évacuation israéliens dans les régions de Nabatiyé et de Tyr, malgré la trêve théoriquement en vigueur depuis le 17 avril.
Comme les précédentes, la journée de jeudi a été meurtrière : au moins 17 personnes, dont au moins cinq femmes et deux enfants, ont été tuées dans le Sud depuis dimanche 26 avril, selon le ministère de la santé. Le Hezbollah, mouvement armé pro-iranien, revendiquait le même jour de multiples attaques contre des positions israéliennes, sur le sol du Liban ou de l’Etat hébreu. L’armée israélienne a annoncé la mort « au combat » d’un de ses soldats dans le sud du Liban, le quatrième depuis le début de la trêve. Dans le même temps, quelque 80 Libanais, dont des civils, ont été tués. Les violences se poursuivaient, vendredi 1er mai.
A Saïda, à l’école publique Maarouf-Saad transformée en abri, à deux pas de la mer, il n’y a pas de place pour de nouveaux arrivants. Plus de 100 familles sont toujours accueillies, comme au plus fort de la guerre qui avait débuté le 2 mars entre Israël et le Hezbollah, engagé auprès de son allié iranien après les frappes israélo-américaines sur l’Iran. Le cessez-le-feu, prolongé jusqu’à la mi-mai, n’a rien changé.
Dans la cour, des enfants jouent et crient. Des adultes font une partie de cartes. Un couple fume le narguilé, sous les photos de combattants du Hezbollah tués, affichées sur un mur. Ce sont les journées de l’ennui, loin de chez soi. Des volontaires d’une association viennent s’enquérir des besoins : il apparaît évident qu’il n’y aura pas de retour immédiat à la normale.
Une zone tampon sur près de 6 % du territoire
Certains des déplacés ne peuvent pas rentrer chez eux, parce qu’ils viennent de localités frontalières, passées sous le contrôle de l’armée israélienne : celle-ci a décrété, au nom de la sécurité du nord de l’Etat hébreu, une zone tampon sur près de 6 % du territoire libanais. Elle en interdit l’accès à la population et y mène des démolitions massives. D’autres déracinés constatent que la trêve ressemble fort à la guerre dans leurs régions d’origine, pourtant situées hors de la bande frontalière. Le Sud est à majorité chiite, la communauté d’appartenance du Hezbollah, visée par Israël.
Mariam (elle n’a donné que son prénom) a tenté de rentrer chez elle, à Aïn Baal, dans les environs de Tyr, peu après le 17 avril. « La nuit, on entendait des tirs d’artillerie. Et le jour, il y avait des survols incessants de drones. On n’était pas tranquilles. Il n’y a pas de sécurité », se désespère cette sexagénaire. Des villages des environs ont été bombardés, vendredi, et une frappe a touché Tyr – la ville n’avait plus été visée depuis le cessez-le-feu. « Cette trêve est un mensonge », reprend Mariam, les larmes aux yeux, en déplorant qu’« Israël a[it] le soutien des pays puissants ».
Hussein Harb a dû, lui aussi, renoncer à se réinstaller à Harouf, dans la région de Nabatiyé, particulièrement touchée par les bombardements au cours de l’escalade des derniers jours. « Mes enfants sont petits et ils ont peur de la guerre », commente-t-il. Selon lui, l’intensification des frappes « vise à effrayer les gens et à les forcer à quitter leur maison ». Rares ont été les retours stables à Nabatiyé. Depuis dimanche, la région s’est davantage vidée.
L’armée israélienne affirme viser des infrastructures du Hezbollah. L’Etat hébreu a obtenu, selon les termes de la trêve annoncée par Washington, le « droit de prendre (…) toutes les mesures nécessaires » contre « des attaques planifiées, imminentes ou en cours ».
« Cela équivaut, pour les Israéliens, au droit de poursuivre leur guerre contre le Hezbollah. Or un cessez-le-feu ne peut pas être partiel : ou bien il signifie une cessation totale des hostilités, ou bien ce n’est pas un cessez-le-feu. L’escalade de ces derniers jours va bien au-delà du ciblage du Hezbollah : des civils sont tués, des habitations sont détruites », dit une source impliquée dans les efforts libanais en vue des discussions attendues avec Israël.
Qu’Israël « cesse de viser les civils »
Jeudi, le président Joseph Aoun, a dénoncé des « violations israéliennes » persistantes. « Il faut faire pression sur Israël pour qu’il (…) cesse de viser les civils et les secouristes », a-t-il réclamé. Beyrouth demande une accalmie avant que ne s’ouvre la phase de négociations avec Israël. Mais Washington accroît sa pression : l’ambassade américaine au Liban a appelé sur X à une rencontre entre Joseph Aoun et le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, en la présentant comme une condition pour que la partie libanaise obtienne des « garanties » sur sa « pleine souveraineté » et son « intégrité territoriale ». Une telle rencontre avait été précédemment exclue par Beyrouth.
Dans l’abri de Saïda, Ali Jouni et Amal Saleh, jeunes mariés, expliquent que la petite ville où ils vivaient, Bint Jbeil, dans la région frontalière, est « occupée ». Leur maison y est à terre. « L’armée israélienne profite de la trêve pour tout détruire », accuse Ali Jouni, d’un ton amer. L’électricien n’arrive pas à se projeter dans le futur : « On ne sait pas combien de temps les Israéliens vont rester sur notre terre. » Mais il est nourri par les récits de son père sur l’occupation passée du sud du Liban par Israël (1978-2000) : « Cette période a signifié beaucoup de souffrances et, pour beaucoup d’habitants qui étaient partis, l’impossibilité de rentrer chez eux. »
Originaire de Kfar Kila, autre localité de la bande frontalière occupée par l’armée israélienne, Hussein (qui n’a pas donné son nom), maçon, n’a jamais pu regagner son village, depuis la précédente guerre de 2024. Il avait commencé à reconstruire une vie à Nabatiyé, « mais il est impossible d’y revivre aujourd’hui ». Il s’inquiète de la précarité induite par un déplacement durable, faute de travail. A rebours d’autres déplacés qui affirment ne faire confiance qu’à la « résistance » – au Hezbollah – pour rentrer chez eux, lui veut « que l’Etat assume sa responsabilité pour récupérer la zone occupée ».
Laure Stephan
Le Monde du 02 mai 26

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