La diplomatie à plat ventre

 

L’annonce du ministère de la défense israélien le 31 mars dernier a dû retentir comme une gifle dans les couloirs du Quai d’Orsay : Tel-Aviv « a décidé de ramener à zéro les achats de défense effectués en France ». Les gouvernements nommés par M. Emmanuel Macron avaient poursuivi ce commerce meurtrier — plus de 525 cargaisons d’équipements à usage militaire expédiées en Israël entre octobre 2023 et mars 2026 (Le Monde, 8 avril) — tout en démentant régulièrement son existence. La morale de notre époque est donc servie : le client coupable a répudié son pourvoyeur cupide.

De quoi améliorer encore le record d’humiliations infligées par Israël à la France. Une fierté dont M. Jean-Noël Barrot peut se prévaloir après seulement dix-huit mois passés au ministère des affaires étrangères. En novembre 2024, les services de sécurité israéliens font irruption dans un domaine français de Jérusalem, jettent à terre et menottent deux gendarmes au moment où le ministre visite la ville. M. Barrot proteste, mais avec une fébrilité inquiète qui contraste avec la fermeté du président Jacques Chirac dans des circonstances analogues en 1996.

Sans doute pour se faire pardonner d’avoir reconnu la Palestine (tardivement : 148 pays avaient précédé Paris sur cette voie), MM. Macron et Barrot multiplient depuis les marques de complaisance envers M. Benyamin Netanyahou, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI) : réintégration des exposants israéliens au salon Milipol sur la sécurité intérieure, mensonges d’État contre Mme Francesca Albanese (1), proposition de loi d’une députée macroniste pour criminaliser l’« antisionisme », alignement sur les buts de guerre israélo-américains en Iran, refus de visa à un défenseur des droits humains en Palestine ciblé par les États-Unis et par Israël.

Chargé de mettre en musique ces compromissions, M. Barrot a choisi la stratégie du faux-fuyant. Quand la journaliste Anne-Sophie Lapix lui demande le 23 juin 2025 si « la France condamne ces frappes » — celles, israélo-américaines, sur l’Iran —, il s’ingénie à éviter le verbe « condamner » : « C’est donc par la négociation que nous pouvons écarter ce danger » ; « Nous ne les avons ni soutenues… » (« ni condamnées », complète la journaliste…) ; « Nous n’avons pas participé à ces frappes » ; « Nous n’avions pas été informés au préalable » ; « Les frappes ne sont pas dans la légalité ».

Le ministre tient là sa technique. Il y recourt à nouveau le 9 mars dernier sur France Inter. Intarissable pour dénoncer les « actions déstabilisatrices et dangereuses » de l’Iran, il refuse cinq fois de suite de qualifier de « disproportionnés » les bombardements israéliens au Liban. Puis, agacé, il objecte : « Disproportionnés par rapport à quoi ? » Selon lui, « les opérations d’Israël répondent à des frappes injustifiées et injustifiables du Hezbollah du Liban ». Elles provoquent « des déplacements massifs de population qui sont en train de faire des dizaines de morts ». En somme, Israël aurait riposté au comportement « injustifiable » du Hezbollah libanais en lançant des « opérations » meurtrières. Une demi-exonération morale de Tel-Aviv que le ministre confirme un mois plus tard devant le Sénat, en citant l’ancienne première ministre israélienne Golda Meïr. Celle-ci avait imputé aux Arabes la responsabilité des crimes de guerre israéliens en affirmant :« Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous forcer à tuer leurs enfants. »

Le 8 avril, Israël cible des quartiers de Beyrouth et tue plus de trois cent cinquante Libanais. Cette fois, la France condamne « fermement » les bombardements (des « frappes massives »), intervenus après un cessez-le-feu conclu entre les États-Unis et l’Iran. Condamner n’empêche pas, en même temps, de cajoler : « Oui, l’Iran doit cesser de terroriser Israël par l’intermédiaire du Hezbollah, qui doit être impérativement désarmé, explique M. Barrot sur France Inter le 9 avril. Mais non, le Liban ne doit pas être la victime expiatoire d’un gouvernement contrarié parce qu’un cessez-le-feu a été trouvé entre les États-Unis et l’Iran. » Du cousu main macroniste : Israël est « terrorisé » par l’Iran, mais le pays qui fait « expier » le Liban n’est pas nommé. Il s’agit d’un « gouvernement contrarié » par un cessez-le-feu. Devinons lequel ? L’art de la diplomatie réclame qu’on s’applique un peu.

La France — ancienne puissance mandataire au Levant entre les deux guerres — conservait une voix forte dans la région. Humiliation ultime, Israël a affirmé, par l’intermédiaire de son ambassadeur aux Nations unies, ne pas vouloir « que les Français s’approchent de quelque manière que ce soit de ces négociations ». Le 16 avril, le président américain a annoncé la conclusion d’un cessez-le-feu au Liban. Il a été négocié à Washington. L’Élysée et le Quai d’Orsay l’ont-ils appris en regardant Fox News ?

Serge Halimi & Pierre Rimbert
Le Monde-diplomatique de mai 2026

(1) Lire Francesca Albanese, « Réponse à mes détracteurs » ainsi que « Les “fake news” du Quai d’Orsay », Le Monde diplomatique, mars 2026.

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