De ce point de vue, le phénomène du « sionisant » acquiert une signification plus profonde : il ne s’agit pas simplement d’une adhésion à un projet politique, mais à un cadre intellectuel qui ne le reconnaît que dans la mesure où il sert une fonction au sein de ce cadre. Sa présence s’inscrit ainsi dans un mécanisme plus vaste de reproduction de l’hégémonie, et non comme la simple expression d’une position individuelle.
Ces dernières années, la présence des « sionisants » dans le monde arabe n'est plus un phénomène marginal ou isolé, mais s'est considérablement développée, en parallèle avec de profondes transformations politiques et médiatiques dans la région. Le processus de normalisation, avec son inévitable remodelage des priorités et des alliances, a ouvert la voie à un nouveau discours visant à présenter le projet sioniste sous un jour différent. Les régimes du Golfe, par leurs politiques et leurs alliances, ont joué un rôle déterminant dans la création de ce climat, directement et indirectement. De plus, les médias financés par le Golfe se sont empressés d'adopter un discours qui minimise les contradictions, redéfinit l'image et blanchit ce projet, le présentant comme un élément « naturel », voire « nécessaire », de la dynamique régionale.
Dans ce contexte, le « sionisant » n'est plus un cas isolé, mais s'est transformé en un phénomène doté de sa propre présence et de son influence, alimenté par un climat politique et médiatique qui légitime son existence et lui confère une plus grande portée. La dichotomie entre « sioniste » et « sionisant » n’est pas simplement une distinction linguistique ou une description passagère, mais plutôt un point d’entrée pour comprendre la structure même de l’hégémonie : qui possède le projet et qui travaille à son service ; qui est au centre de la production narrative et qui se contente de la faire recirculer ; qui décide et qui met en œuvre.
Le sionisme, en tant qu'idéologie relativement moderne, n'est pas une simple idée passagère ou un courant intellectuel éphémère, mais un système intégré qui transcende les frontières des affiliations nationales ou religieuses étroites, formant un réseau interconnecté d'idées, d'institutions et d'intérêts. Historiquement, il s'est incarné dans la création de l'État d'Israël, expression concrète d'un projet portant les stigmates du colonialisme de peuplement, fondé sur le déracinement d'un peuple de sa terre et le remodelage de la géographie et de la démographie à des fins stratégiques.
Cette idéologie ne s'arrête pas à sa fondation ; elle se caractérise par une remarquable capacité d'adaptation et d'auto-reproduction, lui permettant de s'aligner sur les évolutions politiques et les exigences de la réalité, et d'assurer ainsi la continuité du projet. Elle reformule son discours à chaque étape, tirant parti des alliances internationales et de son intégration aux structures plus vastes du système capitaliste mondial, où convergent les intérêts de multiples forces politiques et économiques pour soutenir ce projet et l'intégrer à des stratégies plus larges servant l'hégémonie impérialiste. Dans ce contexte, on peut observer des parallèles idéologiques et historiques entre ce modèle et d'autres expériences de colonialisme de peuplement, notamment en ce qui concerne le déplacement des populations autochtones et la transformation de leur espace de vie à leurs dépens, comme ce fut le cas en Amérique et en Australie. Toutefois, ces comparaisons n'impliquent pas une correspondance absolue, mais révèlent plutôt des schémas récurrents dans l'histoire des projets hégémoniques, où l'idéologie s'entremêle aux intérêts matériels et aux alliances politiques pour produire une réalité fondée sur l'exclusion et la transformation.
Dans ce contexte, le sionisme apparaît non comme une simple « opinion » politique, mais comme une structure qui produit son propre savoir, son propre récit et sa propre histoire, remodèle la réalité selon sa perspective et cherche à consolider sa légitimité par ses institutions, son discours et ses pratiques sur le terrain. Au sein de cette structure, le sioniste est un acteur à part entière : il appartient au système de l’intérieur, s’en nourrit et le nourrit, et tire sa légitimité de son intégration. Il ne s’agit pas simplement de personnes soutenant le projet, mais de personnes se considérant comme une partie intégrante de celui-ci et de son avenir, liées à la continuité de cette entité et à sa trajectoire.
Le sympathisant sioniste, en revanche, ne peut être compris qu’en relation avec sa position extérieure à cette structure. Il n’est pas producteur d’idéologie, mais consommateur ; non pas partenaire dans la formulation de ses objectifs, mais destinataire, œuvrant à la promouvoir, à la défendre ou à adapter son environnement pour la servir. Ici, la notion de « positionnement fonctionnel » apparaît plus clairement : le sympathisant sioniste se définit non seulement par ses convictions, mais aussi par le rôle qu'il joue. Il occupe la position de médiateur entre le projet dominant et son environnement local, transmettant le discours, le reproduisant dans la langue locale et lui conférant une légitimité apparemment « interne ».
Cette fonction prend de nombreuses formes concrètes. Elle peut s'incarner chez une personnalité médiatique qui présente le récit sioniste comme « objectif » ou comme « l'autre camp », tout en diabolisant tout récit opposé. Elle peut apparaître chez un homme politique qui redéfinit les priorités nationales pour les aligner sur les intérêts de ce projet, ou chez un intellectuel qui cherche à démanteler les structures intellectuelles qui lui résistent, sous couvert de modernisation, de réalisme ou de pragmatisme. Elle peut être encore plus simple : dans le discours quotidien qui réitère les mêmes concepts, les imprimant dans la conscience collective jusqu'à ce qu'ils deviennent des axiomes incontestables.
Mais la différence fondamentale réside non seulement dans le rôle, mais aussi dans la position de pouvoir. Le sioniste, de par son affiliation structurelle, évolue au sein d'un système qui dispose des outils de décision et d'influence : des centres de recherche aux médias, de la politique à l'économie. Le sympathisant sioniste, même s'il apparaît parfois sur la scène publique, demeure en dehors de ces cercles. Son impact est conditionnel, son rôle est défini et sa valeur se mesure à sa capacité à remplir la fonction qu'on attend de lui, rien de plus.
C’est là l’un des paradoxes les plus importants de l’hégémonie : elle ne se contente pas de s’imposer de l’extérieur, mais cherche à se reproduire de l’intérieur, par le biais d’acteurs locaux qui paraissent indépendants alors qu’en réalité, ils font partie d’un mécanisme plus vaste. Le sympathisant sioniste, en ce sens, n’est pas un simple « soutien », mais un maillon de cette chaîne de reproduction. Il réduit le coût du contrôle direct et permet au projet de se développer sans frictions constantes.
Cependant, ce rôle, aussi efficace qu’il puisse paraître, demeure soumis à une limite évidente. Quelle que soit la ferveur avec laquelle le sympathisant adopte ou défend le discours, il ne devient pas sioniste au sens structurel du terme. Il n’est pas perçu comme faisant partie du « soi », mais comme un « autre » utile. Sa relation au projet est une relation d’utilisation, non d’appartenance à part entière. Et lorsque les intérêts évoluent ou que le contexte change, il peut facilement être écarté. En effet, cette relation, dans sa forme la plus brutale et la plus flagrante, se réduit à une logique purement instrumentale : le sioniste est utilisé dans la mesure où il rend service, puis mis de côté ou remplacé lorsqu’il n’est plus nécessaire. Il n’est pas un partenaire dans la réalisation de l’objectif, mais un moyen d’y parvenir ; non pas une partie intégrante de lui-même, mais un outil externe remplaçable à moindre coût. Dans cette relation, il s’apparente davantage à un emploi temporaire qu’à un poste permanent, sa valeur étant mesurée par son utilité, et non par toute autre considération.
L’aspect le plus dangereux de ce phénomène est peut-être qu’il ne se limite pas aux individus, mais peut s’étendre à des structures entières : institutions médiatiques, élites politiques, voire courants de pensée dominants au sein de sociétés entières. Dans de tels cas, le sioniste n’est plus un simple individu, mais devient un phénomène culturel et politique qui remodèle la conscience collective au service d’un agenda extérieur, sans pour autant avoir la capacité d’en influencer l’essence.
La distinction entre un sioniste et un autre sioniste, en ce sens, ne se limite pas à la description de deux positions, mais révèle une analyse des rapports de pouvoir : qui maîtrise le récit et qui le reformule ? Qui façonne le sens et qui le répète ? Qui est au centre et qui gravite autour ? Cette distinction permet de mieux comprendre le fonctionnement des grands projets et la manière dont ils parviennent à pénétrer l’ennemi ou son environnement, non seulement par la force, mais aussi en remodelant les consciences de l’intérieur.
L'ajout d'une dimension psychologique à cette analyse révèle une autre dimension : le sioniste n'est pas toujours motivé uniquement par son intérêt personnel immédiat, mais parfois par le désir de s'identifier à la puissance dominante. Dans bien des cas, il reproduit le discours du vainqueur car il le perçoit comme un modèle de supériorité, de modernité ou de « réalisme politique ». Avec le temps, cette identification se mue en une sorte de conviction profonde qui bouleverse la hiérarchie des valeurs, redéfinissant des concepts tels que la résistance, la souveraineté et la justice, les faisant apparaître comme absurdes ou vains.
C'est précisément là que réside le danger de ce phénomène : il opère non seulement au niveau politique, mais aussi au niveau de la conscience. Le sioniste, parfois inconsciemment, devient un instrument de remodelage de la perception collective, de sorte que le projet dominant soit perçu comme une réalité immuable à laquelle il faut s'adapter. Ce glissement du rejet à l'adaptation, puis à la justification, est la voie la plus profonde que tout système hégémonique cherche à emprunter. En définitive, il ne suffit pas d'examiner les positions déclarées pour comprendre ce phénomène ; Il convient plutôt de déconstruire les rôles des acteurs au sein de cette structure : qui est à l’origine du projet et qui le sert ; qui parle en son nom et qui parle en son nom sans en faire partie. La différence entre un sioniste et un sympathisant sioniste ne réside pas, en substance, dans une simple différence d’affiliation, mais dans une différence de position, de rôle et de valeur au sein des rapports de force.
Par conséquent, la lutte contre ce phénomène ne saurait être marginale ou secondaire ; elle est au contraire partie intégrante de tout véritable projet de résistance. Le combat ne se limite pas à la seule confrontation directe avec le projet sioniste, mais s'étend à la sphère des consciences, où les sionistes s'emploient à remodeler les perceptions et à démanteler les éléments de résistance de l'intérieur. Laisser cet espace sans réaction, c'est permettre à la défaite de s'installer dans les esprits, avant même qu'elle ne soit imposée sur le champ de bataille.
S'opposer aux sionistes n'est pas un simple débat médiatique ou un désaccord politique passager ; c'est défendre les valeurs nationales elles-mêmes : le sens de la souveraineté, le droit à l'autonomie et le droit des peuples à déterminer leur propre destin, libres de toute ingérence extérieure. C'est, simultanément, défendre la cause palestinienne en tant que lutte de libération nationale qui ne saurait être réduite ou redéfinie au gré des intérêts des puissances hégémoniques. Dans ce contexte, la confrontation se mue en un combat à deux volets : démanteler le discours propagé par les sionistes, en exposer la structure et la fonction, et, inversement, reconstruire un discours de résistance nationale fondé sur la prise de conscience et les intérêts authentiques des peuples arabes, et non sur l’illusion d’une adaptation à un rapport de force imposé. Le combat, par essence, ne se joue pas seulement sur le terrain, mais aussi dans les consciences : qui définit la réalité, qui détermine le possible et qui trace les frontières de l’acceptable et de l’inacceptable ? Lorsque ce terrain est laissé aux mains des sionistes, ils ne se contentent pas de diffuser un discours, ils redessinent l’horizon même de la pensée.
Par conséquent, fortifier les sociétés contre ce phénomène et le combattre par une conscience critique et un projet de résistance nationale n’est pas une option secondaire, mais une nécessité défensive pour protéger les intérêts nationaux de nos peuples arabes, sauvegarder les droits nationaux du peuple palestinien et empêcher que la défaite ne devienne une conviction ou la soumission une fatalité.
Dans ce contexte, la résistance au projet sioniste ne saurait se limiter à sa seule dimension palestinienne, malgré la centralité et la priorité de la cause palestinienne. L’enjeu transcende les frontières géographiques et touche à la structure même de l’hégémonie imposée à l’ensemble de la région. La lutte pour une véritable indépendance au sein de chaque pays arabe et pour la construction d’un modèle de développement indépendant est indissociable de la confrontation à ce projet, qui constitue l’un des principaux instruments d’asservissement des peuples arabes et de perpétuation de leur dépendance et de leur fragmentation.
Par conséquent, lier les impératifs de libération nationale intérieure à la confrontation au projet sioniste n’est pas un simple choix idéologique abstrait, mais une condition sine qua non de toute voie menant à une souveraineté véritable et à un développement indépendant. Dissocier ces deux impératifs ne fait que reproduire le déficit ; les lier ouvre l’horizon d’une action historique capable de rompre les cycles de l’hégémonie et de bâtir un avenir authentique.
Dr Tannous Chalhoub
Dimanche, 03 mai 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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