La chaîne, dont les audiences sont en constante progression, fait la part belle aux propos les plus violents, appelant notamment à « l’anéantissement » de l’enclave palestinienne. Trois ONG israéliennes ont effectué un relevé minutieux de ces prises de parole, auquel « Le Monde » a eu accès, et déposé un recours devant la Cour suprême.
Deux hommes sont en direct sur l’antenne de Channel 14, le 2 novembre 2023, commentant la guerre en cours à Gaza :
« Alors, que devons-nous faire ? demande l’animateur, Yinon Magal. Vous voyez des civils…
– Ouvrez le feu ! Ouvrez…, répond Eldad Yaniv, son invité.
– Tirer sur des civils ?
– Bien sûr ! Bien sûr ! Ce ne sont pas des civils ! »
Le 10 février 2024, le journaliste Yaki Adamker commente en direct des images montrant la désolation dans l’enclave palestinienne : « Je ne pense pas que quiconque, dans l’Etat d’Israël ou en terre d’Israël, doive avoir de la pitié pour ces Gazaouis, ni pour les adultes, ni pour les personnes âgées, ni pour les jeunes, ni pour les enfants. (…) Les Gazaouis ? Pour ce que ça m’importe, qu’ils meurent de faim. Qu’est-ce que j’en ai à faire d’eux ? »
Le 20 février 2025, Gabi Siboni, un ancien officier, est invité dans une émission de débat : « Tous les Gazaouis sont les méchants parmi les nations du monde. (…) C’est ce groupe barbare, cette foule, et ils n’ont pas le moindre droit d’exister. (…) La plus grande justice sera faite lorsque Gaza sera débarrassée des Gazaouis », assure le colonel de réserve.
Trois scènes parmi des centaines. Bienvenue sur Channel 14, la chaîne de télévision qui revendique de dire tout haut, dans un mélange de patriotisme exacerbé, de polémique sulfureuse et d’humour raciste, ce que pensent une large partie des Israéliens de droite et d’extrême droite. Sur Gaza, qu’il faudrait détruire totalement. Sur l’Iran. Sur le Liban. Sur les électeurs de gauche. Sur les juges. Sur les autres médias. Sur l’Etat de droit.
Un monde violent, brutal, simpliste
L’immersion dans les émissions diffusées par la chaîne 14 est une plongée dans un monde violent, brutal, simpliste, où la comédie humaine des talk-shows, entre convivialité et insultes, s’empare de religion, de politique intérieure, de guerre, en y appliquant une vision profondément déshumanisante de l’ennemi palestinien. Le média raconte l’Israël d’après le 7-Octobre ; pas toute la société, mais une partie significative qui compose l’électorat de Benyamin Nétanyahou et de ses alliés suprémacistes juifs, ouvertement racistes pour certains d’entre eux.
Le média est longtemps resté marginal, cantonné à une audience limitée. « Channel 14, lancée à l’origine en 2014 comme une chaîne de niche consacrée au patrimoine juif, a connu une transformation radicale après son rebranding en 2021. Soutenue par le milliardaire russo-israélien Yitzchak Mirilashvili, elle s’est réorientée vers la politique, s’alignant sur le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l’extrême droite », rappelle Davide Lerner, dans une étude publiée début 2025 par le Reuters Institute. Profitant d’une réglementation favorable, elle n’a cessé de progresser depuis quatre ans, atteignant 7 à 8 % d’audience, ce qui la place régulièrement à la deuxième place derrière la chaîne 12, le leader historique.
Son impact s’est accentué depuis le choc du 7 octobre 2023 lorsque le Hamas a attaqué, tué 1 200 personnes et enlevé 251 otages, ravivant le traumatisme des pogroms et de la Shoah au-delà du constat de la défaillance sécuritaire de l’Etat. Ce jour-là, un samedi, jour de shabbat, la chaîne 14 ne diffusait pas de programme, respectant l’interdit religieux jusqu’à la tombée de la nuit. Ses animateurs se sont rapidement rattrapés, exprimant leur volonté de détruire l’enclave palestinienne.
Avec des mots qui annonçaient explicitement – même si cela paraissait alors inconcevable – l’ampleur de la guerre d’anéantissement menée durant deux années. « Ne leur donnez pas d’eau. Ne leur donnez pas d’électricité. Qu’ils meurent là-bas, amen ! », déclare le présentateur Shimon Riklin le soir du 7 octobre. « Alors je vous le dis : il ne faut pas seulement tuer le Hamas. Tous les cannibales doivent mourir », affirme le 9 octobre 2023, Erel Segal, un panéliste de l’émission phare du soir « Les Patriotes ». Le même jour, un invité, Eliyahu Yossian, déclare : « Il n’y a pas d’innocents. En fait, quand on parle de “population”, il n’y a pas de population. Il y a deux millions et demi de terroristes. »
« Bombarder sans distinction »
Les exemples sont très nombreux depuis cette date, prononcés par des journalistes comme par des invités, applaudis par le public des studios. « Nous allons à Gaza. Nous allons au Liban. Nous irons en Iran. Nous irons partout (…) Nous anéantirons l’ennemi. Nous anéantirons l’ennemi ! Nous ramènerons le Moyen-Orient à une situation où les Arabes auront une peur bleue des Juifs », souligne le journaliste Shay Golden le 17 octobre 2023. « Nous devons bombarder sans distinction. Nous faisons une distinction, et je pense que ce n’est pas une bonne chose. Je l’ai dit hier, et je le répète : peut-être que l’armée de l’air devrait redoubler d’efforts et ne pas faire de distinction entre ceux qui sont impliqués et ceux qui ne le sont pas », affirme l’animateur Yaakov Bardugo le 2 novembre 2023.
Un déferlement d’appels à la vengeance, documenté scrupuleusement par trois organisations non gouvernementales israéliennes (le Bloc démocratique, Zulat et le Mouvement pour une réglementation équitable), qui ont recensé plus de 500 extraits ou citations problématiques, à l’antenne, sur le site ou sur les réseaux sociaux, entre octobre 2023 et mai 2025, dans une base de données à laquelle Le Monde a eu accès. Cette documentation a servi, pour partie, au dépôt d’un recours devant la Cour suprême afin de dénoncer ce qu’elles qualifient d’inaction de la police. « Dès la terrible nuit du samedi 7 octobre 2023, la chaîne Channel 14 a commencé à diffuser des déclarations qui constituent une incitation flagrante et grave au génocide, aux crimes contre l’humanité et aux crimes de guerre à l’encontre des habitants de Gaza et, parfois, des Arabes de Cisjordanie également. De surcroît, des déclarations fréquentes ont été faites qui constituent une incitation à la violence et une incitation au racisme », argumentent les ONG dans leur requête.
Au nom des trois organisations, l’avocat Michael Sfard insiste sur l’impact des mots prononcés, notamment en direction de la jeunesse partie combattre après le 7-Octobre. « L’affirmation “Il n’y a pas d’innocents à Gaza”, sans doute le message le plus récurrent dans les émissions de Channel 14, répété jour et nuit, prend une connotation particulièrement meurtrière dans le contexte de cette guerre acharnée et compte tenu du fait que des milliers de soldats combattant dans la bande de Gaza regardent cette chaîne. Elle est également pernicieuse car elle est répétée en conjonction avec des appels à “l’anéantissement total”, en réponse au massacre du 7-Octobre, ainsi qu’avec des appels à “détruire, tuer et rayer de la carte”, “à exterminer les rats”, et ainsi de suite », note le juriste.
Des dizaines d’extraits relèvent, pour les trois ONG, de l’incitation au génocide, une incrimination sanctionnée dans le droit pénal israélien, à propos desquels la police aurait dû enquêter immédiatement. « Israël doit anéantir Gaza ! Il ne doit en rester aucune trace », assure à l’antenne le maire d’une ville voisine de l’enclave, le 11 octobre 2023. « La justice doit être rendue ainsi : il faut tout raser (…). Je vais raser Gaza. Je n’ai aucun scrupule », explique une députée, Kathrin Shitrit, le 1er novembre 2023. « Détruisez, tuez et rasez tout. Brûlez les maisons, détruisez les infrastructures. J’espère que toute cette zone de Khan Younès, si l’armée s’y trouve déjà, sera détruite, pour qu’il n’en reste plus que des cendres », indique le journaliste Itamar Fleischmann, le 19 février 2024, après la diffusion d’une vidéo montrant trois membres de la famille Bibas, dont deux très jeunes enfants, otages à Gaza, une des histoires les plus douloureuses du 7-Octobre.
« Au cours des deux premiers jours, nous aurions dû tuer 100 000 Gazaouis (…). Il y a sans doute très peu d’êtres humains parmi eux. Près de 90 % sont des terroristes et sont impliqués », lance Danny Neumann, un invité, le 6 mai 2024. Sur la 14, un des présupposés de la hasbara – la propagande officielle – est tombé depuis longtemps : l’armée n’a pas à être « la plus morale du monde » et à s’embarrasser de principes humanitaires ou juridiques, répètent les intervenants. « L’armée israélienne doit anéantir l’ennemi, peu importe qui en pâtit ! Il n’y a pas de morale », déclare Shay Golden le 9 octobre 2023.
Un public jeune, souvent plus religieux
Les émissions de Channel 14 touchent un public jeune, souvent plus religieux, plus à droite aussi que le téléspectateur moyen – le portrait-robot de la jeunesse engagée en première ligne. Des études réalisées en 2024 par l’Institut pour la démocratie en Israël, un cercle de réflexion, ont montré qu’une part significative de ses téléspectateurs et de ses lecteurs sur Internet, dont le cumul représenterait 20 % de la population, regarde exclusivement cette chaîne. A l’inverse, la proportion de téléspectateurs classés au centre ou à gauche est quasi nulle. Tout comme les invités arabes au sein des émissions alors qu’ils représentent 20 % de la population, selon une enquête publiée par le média indépendant + 972.
« Il existe un public pour une chaîne comme celle-là. Ces partisans de droite aiment suivre une émission télévisée, une chaîne de télévision, qui font office de caisse de résonance pour leurs opinions, explique Gabriel Weimann, professeur de communication à l’université Reichman. Ils ont suivi la ligne que voulait Nétanyahou. Et cette ligne consiste à être militant et à rejeter la faute sur les autres. Tout le monde est mis en cause, y compris le Mossad, le ministre de la défense, l’armée et les services de renseignement. »
La chaîne participe activement à la brutalisation de la vie politique en s’en prenant à des journalistes concurrents, à des hauts fonctionnaires ou à des élus du centre ou de gauche. La chaîne a également été critiquée à plusieurs reprises pour avoir propagé des théories complotistes, en particulier sur le 7 octobre 2023 – ce qu’elle récuse. Comme Fox News aux Etats-Unis, ou CNews en France, mais sur une tonalité plus virulente encore, Channel 14 affirme être porteuse d’une « vérité » dissimulée par les élites. « Ma voix a été réduite au silence. On dit que la voix de la majorité a été réduite au silence », affirme ainsi au Monde Shimon Riklin, une des stars de la chaîne. « Depuis le 7-Octobre, j’ai l’impression qu’un tremblement de terre secoue notre pays. Nous ne voyons pas tout. Mais les choses changent, les choses doivent changer », relève l’animateur en évoquant la revanche du « peuple » des Mizrahim face aux anciennes élites ashkénazes, une des fractures anciennes de la société israélienne.
Les journalistes réfutent les accusations portées par les ONG. Mais ils assument un discours patriotique, nationaliste et colonialiste. « Après deux ans, ils [le Hamas] continuent de se battre. Ils ne brandissent pas le drapeau blanc. Ma conclusion : ils ne souffrent pas assez », dit, par exemple, Shimon Riklin en émettant le vœu que les habitants de l’enclave émigrent ailleurs. « J’espère que nous construirons une nouvelle colonie dans le nord de Gaza », ajoute-t-il.
Au soutien de Nétanyahou
La chaîne soutient ouvertement l’actuel premier ministre, Benyamin Nétanyahou, à la tête depuis fin 2022 d’une coalition de droite et d’extrême droite nationaliste et religieuse. « Nous sommes aux côtés des soldats, nous sommes aux côtés d’Israël, nous voulons la victoire, la victoire totale, nous soutenons le gouvernement, nous soutenons Bibi Nétanyahou », souligne une autre figure de l’antenne, Yinon Magal, en répondant longuement aux questions du Monde pour expliquer ses succès d’audience. Il défend aussi une vision nationalisto-religieuse : « Je ne crois pas à la paix avec les Arabes ici. Ils ne nous accepteront pas – ce n’est que si nous nous montrons fermes et forts qu’ils comprendront que nous sommes attachés à notre identité et que c’est notre terre, que nous sommes revenus après deux mille ans parce que Dieu nous a promis cette terre. »
Contacté, un des avocats de Channel 14, Frédéric Belot, a transmis au Monde une réponse destinée à apporter des « informations de fond à titre officieux ». Dans ce texte, l’argumentaire de la chaîne, qui se présente comme la seule chaîne d’information télévisée influente du pays défendant une ligne conservatrice et de droite, tient en plusieurs points. D’abord sur la plainte qui constitue, de leur point de vue, une opération de musellement, qualifiée de radicale et antidémocratique. Ensuite sur les ONG elles-mêmes, accusées de porter, depuis l’extrême gauche, une campagne contre les médias de droite. Enfin sur le fond de l’affaire : la démarche participe d’une campagne diffamatoire visant à nuire à la chaîne, plaide l’avocat, en affirmant que les allégations formulées par ces ONG sont sans fondement.
L’accusation contre Channel 14 est lourde. Les ONG font en effet référence à la jurisprudence de la Cour internationale de justice (CIJ) à propos des médias rwandais et de leur rôle dans le génocide commis en 1994. « Dans son arrêt, la chambre d’appel a estimé que l’incitation au génocide ne nécessitait pas la preuve que l’incitation en question avait effectivement conduit à un génocide. En d’autres termes, cette infraction ne dépend pas de la survenue effective d’un génocide, mais est punissable en soi », écrit l’avocat Michael Sfard au nom des ONG. « A cet égard, le tribunal a estimé que les expressions faisant référence à l’extermination de “l’ennemi” ou de ses “complices”, des “rebelles” ou des “cafards” en tant que terme péjoratif constituaient toutes une incitation directe au génocide, car l’examen de l’ensemble des publications a révélé que ces termes désignaient l’ensemble de la population tutsi », ajoute l’avocat en établissant un parallèle avec la chaîne 14.
Dans ce dossier sensible, l’Etat a cherché à gagner du temps. L’enjeu n’est pas seulement national. Pour récuser les accusations de génocide à Gaza, portées par l’Afrique du Sud devant la CIJ depuis fin 2023, les défenseurs de l’Etat hébreu avaient justement insisté sur la pénalisation de tout appel au génocide en Israël. « Toute déclaration appelant à porter intentionnellement atteinte à des civils est contraire à la politique de l’Etat d’Israël et peut constituer une infraction pénale, notamment le délit d’incitation », avait plaidé, devant la Cour, l’avocat de l’Etat hébreu, Gilad Noam, le 12 janvier 2024. Sans totalement convaincre. Dans son ordonnance de mesures conservatoires, le 26 janvier 2024, la CIJ avait enjoint à Israël de « prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir et punir l’incitation directe et publique à commettre le génocide à l’encontre des membres du groupe des Palestiniens de la bande de Gaza ».
Le dossier Channel 14, enlisé, contredit la défense d’Israël devant la CIJ. Face à l’inaction de la police et de la justice, les ONG ont relancé la Cour suprême à plusieurs reprises. Réponse du procureur, représentant le ministère de la justice, en décembre 2025 : « Compte tenu de l’ampleur du travail nécessaire pour examiner un nombre aussi important de déclarations, l’évaluation de la police est qu’environ huit mois supplémentaires seront nécessaires pour achever l’examen des déclarations restantes qui n’ont pas encore été étudiées. » A ce moment-là, seulement, la police décidera si elle ouvre une enquête. Aux yeux de la justice, il est donc urgent d’attendre.
Par Luc Bronner
Le Monde du 1er Mai 2026

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