Flottille pour Gaza : Le gouvernement grec critiqué après l’attaque israélienne contre des bateaux humanitaires

 

Les militants de la flottille Global Sumud, Saif Abu Keshek (à gauche) et Thiago Avila, à bord de l’« Arctic Sunrise », bateau de Greenpeace qui s’était joint à la flottille humanitaire pour Gaza, en M Méditerranée, le 18 avril 2026. MAX CAVALLARI / AP
Les autorités grecques sont vivement critiquées après l’interception par des forces israéliennes d’une flottille humanitaire à destination de Gaza, dans une zone maritime relevant de la responsabilité grecque en matière de recherche et de sauvetage.

Après plusieurs heures d’incertitudes et d’angoisse, 176 citoyens européens membres de la flottille humanitaire Global Sumud – qui entendait acheminer de l’aide humanitaire vers la bande de Gaza – ont débarqué à l’aube du vendredi 1er mai dans un port proche de Lassithi, en Crète. Parmi eux, 31 blessés ont été transférés vers le centre de santé local pour y recevoir des premiers soins, tandis que les autres participants regagnaient progressivement leur pays respectif, a annoncé le 1er mai le ministère des affaires étrangères grec. Deux hommes manquaient à l’appel : Saif Abu Keshek et Thiago Avila, arrêtés puis « transférés en Israël pour y être interrogés », selon le ministère israélien des affaires étrangères.
« Dans des conditions extrêmement difficiles, l’Etat grec a assumé avec responsabilité la mission humanitaire d’accueil des participants à la flottille Global Sumud, avec pour seul objectif leur sécurité et leur protection », a souligné le ministère, cherchant à apaiser la polémique née de l’interception par les forces israéliennes d’une vingtaine de navires de la flottille dans les eaux internationales, pourtant localisés dans la zone de recherche et de sauvetage grecque.
Cette main tendue d’Athènes à l’Etat hébreu n’a pourtant pas été perçue positivement : pour de nombreux observateurs, Israël ne souhaitait tout simplement pas transférer des ressortissants européens sur son territoire et risquer de déclencher le même tollé international qu’en septembre 2025, lors de la précédente expédition.
« Avons-nous un gouvernement grec, ou n’êtes-vous que les employés d’Israël et de Nétanyahou ? », avait lancé la veille, au cours d’un débat parlementaire particulièrement houleux, le député de la Nouvelle Gauche Nasos Iliopoulos, s’adressant directement aux membres du gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis. Quelques heures auparavant seulement, dans la nuit du 29 au 30 avril, les militants propalestiniens avaient été interceptés par des forces israéliennes à moins de 80 milles nautiques (environ 148 kilomètres) à l’ouest de la Crète. Selon l’ONG March To Gaza Greece, qui participe à la flottille mondiale Sumud, de grands bâtiments militaires israéliens ont dépêché des vedettes rapides pour encercler la flottille.
Des drones ont été déployés, puis un message radio a sommé les activistes de renoncer à se rendre au large de Gaza. Au moins un navire, battant pavillon espagnol et transportant sept ressortissants européens, aurait été directement attaqué. « Son moteur a été délibérément détruit avant que le navire ne soit abandonné alors que le mauvais temps approchait », précise l’organisation dans un communiqué. Les communications de nombreux bateaux ont été brouillées lors de l’intervention, mais « certains navires ont réussi à envoyer des signaux de détresse aux garde-côtes grecs », poursuit l’ONG.

« Dangereux précédent »
Tariq Raouf, écrivain présent à bord de l’un des bateaux, a raconté à la chaîne Al-Jazira que l’opération israélienne avait duré plusieurs heures au large de la Crète : « Nous sommes dans les eaux internationales, et c’est vraiment sans précédent pour Israël, car nous sommes très loin de Gaza », a-t-il déclaré. Selon des médias grecs, les navires interceptés se trouvaient à environ 600 milles nautiques de Gaza (1 111 km) – soit bien au-delà du précédent record : le navire humanitaire le plus éloigné qu’Israël avait saisi se trouvait jusqu’alors à 72 milles nautiques (133 km) du territoire palestinien.
Face à l’ampleur de l’incident, le gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis s’est efforcé ces derniers jours d’éteindre la colère de l’opposition et d’une large partie de l’opinion publique. Les navires de guerre israéliens se trouvaient dans les eaux internationales et les autorités grecques n’auraient pu intervenir dans cette zone qu’au titre d’une opération de recherche et de sauvetage, a fait valoir le porte-parole du gouvernement, Pavlos Marinakis.
Mais une question demeure : pourquoi les autorités grecques n’ont-elles pas secouru plus tôt les membres de la flottille, alors que des signaux de détresse avaient bien été émis ? Le ministère de la marine a répondu qu’un navire des garde-côtes s’était approché, mais que les « capitaines [de la flottille] avaient déclaré qu’ils n’étaient pas en danger et qu’ils ne souhaitaient pas l’assistance des autorités grecques ». Cet argumentaire est souvent utilisé par les garde-côtes grecs pour justifier leurs interventions tardives lors de naufrages de migrants.
M. Marinakis a également affirmé que les autorités grecques ignoraient tout de l’opération israélienne. « Si les autorités compétentes affirment qu’elles ne savaient pas que des navires étrangers – qui plus est militaires – naviguaient à proximité de la Crète, alors qui défend ce pays ? », s’interroge le journal I Avgi. Alors que la Turquie cherche à contester la souveraineté grecque dans certaines zones de la mer Egée, ce média de gauche estime que le gouvernement « crée un dangereux précédent » et « se retrouve en position de faiblesse en raison de son “alliance stratégique” avec le gouvernement Nétanyahou ». « Une telle violation du droit international ne saurait rester impunie », a aussi insisté Georgios Psychogios, porte-parole parlementaire du parti de gauche Syriza.
Depuis 2010, la Grèce s’est progressivement rapprochée d’Israël, perçue comme un allié face aux ambitions de la Turquie en Méditerranée orientale. En décembre 2025, les deux pays se sont accordés sur un programme de coopération militaire. Puis, le 6 avril, la Grèce a signé son plus gros contrat d’armement avec Israël jusqu’à ce jour, soit près de 656 millions d’euros pour la fourniture de systèmes de lance-roquettes de précision PULS, développés par la société israélienne Elbit Systems.

Par Marina Rafenberg
Le Monde du 02 mai 2026

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