En Palestine, les manœuvres de Mahmoud Abbas pour verrouiller le congrès du Fatah

 


Mahmoud Abbas, le président palestinien, à Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 22 décembre 2025. NASSER NASSER VIA REUTERS
Le président palestinien, âgé de 90 ans, cherche à placer son fils, Yasser Abbas, au sein du comité central, l’organe exécutif du parti qui détient l’essentiel du pouvoir en Cisjordanie. Cette formation est censée renouveler ses instances le 14 mai, pour la première fois depuis 2016.

C’est un signe que la fin se rapproche inexorablement et que, dans le même temps, le vieux dirigeant palestinien entend exercer son pouvoir autoritaire jusqu’au bout. A 90 ans, Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne (AP), pousse son fils Yasser Abbas, 64 ans, un riche homme d’affaires dont l’origine de la fortune est contestée, sur la scène politique. Au cours du prochain congrès du Fatah, qui débute le 14 mai, celui-ci devrait probablement être candidat pour un poste au sein du comité central, un organe exécutif composé de 18 membres, présidé par Mahmoud Abbas. 
« Tout le monde a le droit de se présenter, pourquoi le fils du président n’aurait-il pas le droit ? », balaie avec agacement Jibril Rajoub, le secrétaire général du Fatah, feignant de ne pas entendre les critiques sur cette promotion politique dans un contexte de quasi-faillite de l’AP, d’impopularité abyssale de ses dirigeants, de corruption endémique et d’annexion rampante de la Cisjordanie par Israël, en plus de la guerre à Gaza.
Dans le paysage politique complexe de l’Autorité palestinienne, le pouvoir demeure largement concentré dans les mains de Mahmoud Abbas, en poste depuis 2005, et de son vice-président, Hussein Al-Sheikh, pressenti pour devenir son successeur en cas de décès. Les différentes institutions palestiniennes, organisées sous forme de poupées russes – avec le Fatah, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et l’Autorité palestinienne qui s’emboîtent –, n’ont qu’un pouvoir relatif. Mais le comité central du Fatah remplit une fonction politique, un peu comme un bureau politique, censé déterminer une ligne.

2 550 participants
Le scrutin au sein du Fatah est verrouillé. La composition du congrès, donc du corps électoral, se fait largement au bon vouloir de la présidence, malgré des tentatives de réforme avortées il y a quelques années. « Nous n’avons pas de véritable règlement intérieur. Nous nous retrouvons donc dans une situation où les instances dirigeantes désignent ou choisissent les membres du comité préparatoire, le comité préparatoire choisit les membres de la convention, et les membres de la convention choisissent à leur tour les mêmes membres des instances dirigeantes », dénonce Nasser Al-Qidwa, ancien membre du comité central et ancien ministre des affaires étrangères, chargé pendant un temps de réformer le Fatah, avant d’être mis de côté. « Tout ce que nous avions proposé a été mis à la poubelle », ajoute-t-il.
Quelque 2 550 membres du parti devraient participer à cette convention du Fatah, organisée à Ramallah, mais aussi – normalement – à Gaza, en Egypte et au Liban. Soit deux fois plus que lors du dernier rassemblement, en 2016. Parmi eux, environ 400 membres sont des personnels, actifs ou retraités, des services de sécurité de l’Autorité palestinienne, donc très souvent redevables aux dirigeants de cette dernière. « Le congrès est l’occasion de renforcer notre vision d’une résistance populaire et non violente », affirme le porte-parole du mouvement, Abdel Fattah Doleh, en reprenant la terminologie habituelle de l’organisation.
Le Fatah n’avait pas organisé de congrès depuis neuf ans – le mandat de ses membres est normalement de cinq ans. L’Autorité palestinienne, de son côté, n’a plus organisé d’élection présidentielle depuis celle remportée par Mahmoud Abbas, en 2005. Les dernières élections législatives, qui avaient vu la victoire du Hamas, remontent, elles, à 2006.
« Le Congrès intervient alors que nous n’avons pas d’horizon politique. Il n’y a pas de vision, pas de plan, pas de programme », dénonce, en réclamant l’anonymat, un membre du comité central, très critique du fonctionnement du pouvoir actuel. « Les dirigeants connaissent leur impopularité. Mais ils sont là pour servir leurs intérêts, pas ceux de la patrie. Il faut pourtant tout revoir, à commencer par la lutte contre la corruption. Il faut démanteler le gouvernement, revoir le système judiciaire et nos politiques de sécurité. »

Réduction du pouvoir
Le contexte, de fait, est extrêmement difficile. Des sources s’alarment, de plus en plus ouvertement, du risque d’effondrement de l’Autorité palestinienne, dont une partie des ressources budgétaires est bloquée par Israël, et qui a pris l’habitude, depuis des décennies, de vivre sous perfusion financière internationale.
Depuis le 7 octobre 2023 et l’attaque terroriste du Hamas en Israël, la suspension des permis de travail donnés aux Palestiniens en Israël, décidée par l’Etat hébreu, a mis au chômage 120 000 personnes. Le PIB de la Palestine s’est effondré. Dans le même temps, Israël a accéléré sa politique de colonisation dans toute la Cisjordanie, en plus de la destruction de la bande de Gaza, qu’il continue d’occuper à plus de 50 %.
La promotion de Yasser Abbas n’indique pas que le successeur pressenti, Hussein Al-Sheikh, détesté par beaucoup de Palestiniens pour son rôle de coordination avec les services de sécurité israéliens, sera écarté. Des observateurs perçoivent d’abord, à ce stade, la volonté de l’ancien compagnon de route de Yasser Arafat de donner à son fils un poids politique interne, donc une forme d’assurance sur son avenir. Ils y voient aussi un signe supplémentaire du refus de M. Abbas de procéder à des élections générales, comme il s’y est pourtant engagé auprès de ses alliés arabes et occidentaux, notamment au moment de l’annonce de la reconnaissance de l’Etat de Palestine par plusieurs Etats, dont la France, en septembre 2025.
« Abou Mazen [surnom de Mahmoud Abbas] s’est acheté du temps auprès de ces pays en promettant des élections générales. Il ne les fera pas, il a manipulé l’Union européenne », estime le même membre influent du comité central. A défaut d’élections libres et générales, le président de l’AP s’est pour l’heure contenté de convoquer, pour le 1er novembre, une réunion du Conseil national palestinien, le Parlement de l’OLP, censé représenter tous les Palestiniens, notamment ceux de la diaspora.
Le président, très impopulaire, s’accroche à un pouvoir qui n’a cessé de se réduire, tout comme le territoire sur lequel l’AP exerce son autorité. « Mahmoud Abbas a moins de pouvoir en réalité que le maire de n’importe quel petit village en France ! », s’exclame Dimitri Diliani, un cadre du Fatah, proche de Mohammed Dahlan, le rival numéro un du président Abbas, ancien baron des services de sécurité, qui vit en exil à Abou Dhabi.
« Un an après son élection, Mahmoud Abbas avait déjà perdu sa légitimité, ce qui explique la victoire du Hamas aux législatives en 2006. C’est terrible parce que, aujourd’hui, après tout ce que nous avons subi, il existe une opportunité : le monde évolue, les opinions publiques ont changé, l’image d’Israël est désastreuse. C’est une opportunité historique, et Abbas ne le voit pas », critique encore Dimitri Diliani. Dans le Jerusalem Post, un quotidien israélien, Samer Sinijlawi, une autre figure de l’opposition interne au Fatah, a des mots encore plus durs à propos de Mahmoud Abbas, en poste depuis 2005 : « Nous devons libérer les Palestiniens, qui sont pris en otages depuis vingt et un ans. »

Par Luc Bronner
Le Monde du 08 mai 26

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