Comment les États-Unis de Donald Trump ont fait imploser le droit international

 

Alors que, depuis 2023, les Gazaouis subissent les crimes de guerre de l‘armée israélienne, seules l’Espagne, l’Irlande et la Slovénie ont demandé la révision de l’accord d’association entre l’UE et Israël.
© BASHAR TALEB / AFP
Les États-Unis s’emploient à briser le consensus forgé en 1945 sur le respect de règles mondialement acceptées. Les Européens, qui se sont érigés en puissance morale, suivent le mouvement sans états d’âme. 
En décembre 2023, lors d’une session d’urgence, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution concernant Gaza et comprenant plusieurs exigences : un cessez-le-feu immédiat, la protection des civils, un accès humanitaire et la libération des otages. Quelques semaines après les attaques terroristes du Hamas et le début de la guerre génocidaire à Gaza, une immense majorité des pays de la « communauté des nations » (153 États) demandait logiquement que des points essentiels du droit international soient respectés. Parmi les dix pays ayant choisi l’opposition figuraient les États-Unis et Israël. Parmi les abstentionnistes, on retrouvait dix pays européens, dont les poids lourds membres du G7 (Royaume-Uni, Allemagne, Italie et Canada).
En janvier 2026, pas de vote de l’ONU en revanche sur l’enlèvement de Nicolas Maduro, le président vénézuélien par les États-Unis. Pourtant, l’infraction est claire comme de l’eau des Caraïbes. L’enlèvement d’un dirigeant en exercice sur son propre territoire par une puissance étrangère viole trois piliers de la charte de l’organisation. L’article 2, paragraphe 4, interdit « la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État ». Enlever un chef d’État constitue l’atteinte la plus directe à l’indépendance politique d’une nation. L’article 2, paragraphe 1, consacre « l’égalité souveraine » de tous ses membres. Un État ne peut donc exercer sa force publique sur le territoire d’un autre sans son consentement. Selon l’article 51, seule la légitime défense (en cas d’agression armée préalable) peut justifier l’usage de la force.
Amnesty International dénonce, à juste titre, l’opération, tandis qu’Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, évoque un « précédent dangereux ». Pourtant, la communauté internationale apparaît divisée. Si une immense majorité des pays se montrent critiques, un certain nombre de puissances semblent gênées aux entournures du droit : elles critiquent à la fois le recours à la force et la nature de ce qu’elles appellent le « régime Maduro », donnant le sentiment qu’elles justifient néanmoins la première par la seconde. À ce rang, on retrouve la quasi-intégralité des pays européens, dont la France.
Dans ces deux cas, le « bloc occidental » a divergé du reste du monde et a surtout perdu sa boussole censée être réglée depuis 1945 sur le droit international.

La tentative d’inversion des normes de Donald Trump
Le second mandat de Donald Trump marque une rupture : les États-Unis, dont le rôle a été essentiel dans la construction après la Seconde Guerre mondiale d’une nouvelle architecture des relations internationales, s’appuyant sur des textes fondamentaux et le multilatéralisme, avec l’ONU pour pivot, en sont aujourd’hui les premiers adversaires déclarés. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, Marco Rubio avait exposé de façon on ne peut plus limpide la nouvelle doxa de la superpuissance américaine : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. »
Le retournement est spectaculaire. Néanmoins, Donald Trump n’a pas le monopole de l’infraction au « droit international ». Vladimir Poutine, avec sa guerre contre l’Ukraine déclenchée le 24 février 2022, place son pays, membre du Conseil de sécurité de l’ONU, au ban du droit international. En mer de Chine, Xi Jinping, jette aussi par-dessus bord le droit maritime international. Pourtant, Pékin continue de parier sur le multilatéralisme, sorte de garantie de respect du droit, là où Washington assume son unilatéralisme.
Qu’y a-t-il vraiment de nouveau pour que l’on puisse évoquer une nouvelle ère des relations internationales ? « Il ne faut pas être naïf, en effet, soulève Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris. Le droit international n’a jamais été totalement respecté. De nombreuses guerres ont été déclarées sans l’aval de l’ONU. » Les États-Unis ont bafoué ce fameux droit international de manière assez constante (sans exhaustivité : renversement du premier ministre iranien Mossadegh, putsch contre Salvador Allende, guerres au Vietnam et en Irak).
Le grand basculement tient plutôt à la nature de la posture de la principale puissance planétaire. Dans un article publié par la revue « Foreign Affairs », Oona A. Hathaway et Scott J. Shapiro, professeurs de droit à l’université de Yale, pointent « une attaque concertée contre un principe de droit international établi de longue date : celui selon lequel il est interdit aux États de recourir à la menace ou à l’usage de la force militaire contre d’autres États pour régler leurs différends. Donald Trump est en train de réduire à néant ce qui reste des règles régissant le recours à la force ». Pour les deux auteurs, l’essentiel réside ici : « Il semble vouloir aller plus loin : rétablir la guerre ou la menace de guerre comme principal moyen pour les États de régler leurs différends et de rechercher des gains économiques. »
Si l’on devait résumer : la puissance états-unienne est passée d’une dérogation à une règle admise à la tentative d’imposition d’une nouvelle norme. Et, de fait, l’Europe accompagne le mouvement. Dans un renversement plus souterrain mais tout aussi violent, l’Union européenne, qui se pense comme une puissance normative – dont le rayonnement reposerait sur le respect et la diffusion de règles internationales –, se révèle être une complice, active et passive.
« En matière de politique internationale, l’Europe est minée par ses propres contradictions, souligne Didier Billion. Il n’y a aucune possibilité d’unanimité avec 27 États qui défendent leurs intérêts. Les États européens font des communiqués mais, par leur incapacité à prendre des initiatives sérieuses, ils sont les complices des pires politiques menées à l’international. Je pense notamment à la Palestine. »

L’Europe accompagne le mouvement
Si la France et le Royaume-Uni ont reconnu l’État de Palestine, l’UE, comme entité juridique et politique, affiche une impuissance coupable face au génocide à Gaza et à l’État qui le perpètre. L’accord d’association la liant à Israël n’a toujours pas été dénoncé, malgré l’infraction flagrante à l’article 2 sur le « respect des droits de l’homme et des principes démocratiques ». Seules l’Espagne, l’Irlande et la Slovénie offrent une position alternative conséquente.
L’Europe brandit souvent de grands principes, mais presque toujours les laisse piétiner, prisonnière volontaire d’une relation transatlantique qu’elle estime incontournable. « L’Europe doit changer de mentalité, car elle continue de croire que ses problèmes sont les problèmes du monde, mais que les problèmes du monde ne sont pas les problèmes de l’Europe », avertit Subrahmanyam Jaishankar, ministre indien des Affaires étrangères.
Si, malgré quelques tensions internes, le « bloc occidental » apparaît soudé, le centre de gravité du monde ne s’en déplace pas moins vers ce qu’il est convenu d’appeler le « Sud global ». Les contours de ce mot-valise sont incertains, car il recoupe des réalités extrêmement diverses, de l’Indonésie au Pérou et de l’Afrique du Sud à l’Inde, mais a sans doute le mérite de mettre en relief le moment de bascule géopolitique : le monde est en train d’entrer dans une ère « post-occidentale », où l’équilibre des forces ressemblera de plus en plus à celui qui prévalait avant la révolution industrielle (en 1790, la Chine représentait un tiers du PIB mondial).
Pour contrarier ce mouvement, voire le juguler, les États-Unis et ses alliés occidentaux ont décidé de revenir à la situation de force brute d’avant 1945. Faut-il pour autant compter sur les pays du Sud pour sauver le système actuel des griffes trumpistes ? Didier Billion se montre pour le moins circonspect : « Les Brics voulaient apparaître comme une alternative. Or, sur la guerre en Iran, ils n’ont pris aucune initiative commune. Les États du Sud ne constituent pas une alternative, mais veulent se faire la meilleure place au sein du système en le réaménageant. » Et de conclure : « Ne pensons pas que nous sommes dans un mauvais moment à passer. Nous ne traversons pas un raidissement conjoncturel. » L’initiative commune du Brésil, de l’Espagne et du Mexique – déclaration commune pour le respect de la souveraineté de Cuba et envoi d’aide – prouve néanmoins que les ponts ne sont pas rompus, ni entre les continents, ni avec les principes de 1945.

Christophe Deroubaix
L'Humanité du 07 mai 2026

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