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| Dana Barqawi. – « Hébron », 2018 © Dana Barqawi |
Au mitan des années 1920, le mouvement sioniste changea de visée : désormais, il ne s’agissait plus de partir en quête d’une terre d’accueil où les Juifs seraient en sécurité en restant à la merci des grandes puissances impériales, mais de coloniser la Palestine, en dépossédant la population autochtone. Ses responsables se mirent à considérer que cette dépossession était nécessaire pour obtenir un foyer national.
En 1926, le mouvement sioniste renversa ainsi les conventions ayant trait à la propriété foncière qui prévalaient depuis les réformes ottomanes du milieu du XIXe siècle. Ces dernières, dont la conséquence était que les terres n’étaient plus propriétés de l’État bailleur, avaient permis à des particuliers aisés de devenir propriétaires de vastes étendues de terre. Il s’agissait pour la plupart de non-résidents, aujourd’hui qualifiés de « propriétaires absentéistes ». Certains d’entre eux étaient des notables palestiniens.
Lorsqu’une parcelle était achetée, elle était vendue avec ses occupants et leur village. Il était de coutume que les villageois aient certaines obligations envers le propriétaire foncier, mais jamais il ne fut question qu’ils quittent les lieux. Du moins, jusqu’à ce que l’administration britannique change les règles. Dans un premier temps, elle supprima, en 1920, de nombreuses contraintes qui régissaient les transactions foncières. Dans les faits, le mouvement sioniste pouvait devenir propriétaire d’autant de parcelles qu’il le souhaitait, à la hauteur de ses moyens. Les Britanniques modifièrent également le statut juridique des villageois palestiniens, qui pour beaucoup pratiquaient l’agriculture sur les mêmes terres depuis des générations. Ils devinrent des cultivateurs à bail, leur présence dépendant désormais du bon vouloir du propriétaire foncier.
Entre 1921 et 1925, l’American Zion Commonwealth acheta ainsi près de 32 500 hectares de terres dans ce qui était alors Marj Ibn Amr (connue aujourd’hui sous le nom de vallée de Jezreel) à la famille Sursock à Beyrouth. En 1929, le Fonds national juif fit l’acquisition d’environ 3 000 hectares dans ce qui était alors Wadi Al-Hawarith, entre Haïfa et Tel-Aviv, en les rachetant aux héritiers de leur propriétaire libanais qui n’étaient pas en mesure de payer ses dettes. Dans ces deux territoires, les colons sionistes nouvellement arrivés expulsèrent, parfois par la force, les villageois et les paysans qui y cultivaient la terre. Ces nouveaux immigrants juifs exigèrent des autorités britanniques qu’elles leur délivrent des arrêtés d’expulsion. Ils les obtinrent, et ainsi débuta le nettoyage ethnique de la Palestine, qui se poursuit jusqu’à présent.
Le mythe du désert
Le sionisme se transforma en une entreprise de colonialisme de peuplement, dépendant de la subordination d’un autre peuple. La visée du colonialisme de peuplement consiste à remplacer entièrement la société autochtone par celle du colonisateur. Aux yeux des colons, prêts à tout pour imposer leur culture et leur système social, les autochtones, si différents d’eux, constituent un obstacle à éliminer. Cela ne saurait se faire sans brutalité. En Australie, par exemple, on décompte au moins 270 massacres de la population aborigène au cours des cent quarante années de colonisation britannique. Ce processus ne se réduit pas à un simple recours à la force brute. Les colons effacent le passé et font démarrer l’histoire au moment de leur arrivée. Les anciennes coutumes disparaissent et les colons s’approprient aussi la nourriture. La terre n’est pas inhabitée, donc les colons la vident de ses habitants. Patrick Wolfe, un universitaire australien spécialiste du sujet, affirmait qu’un projet de colonialisme de peuplement vise à éliminer tout ce qui lui préexistait et suit ainsi (logiquement) son cours jusqu’à ce que cette élimination soit totale. En d’autres termes, tant que la culture d’État israélienne reposera sur une logique de colonialisme de peuplement, il n’y aura pas de coexistence pacifique possible avec les Palestiniens.
Ces opérations d’épuration ethnique et ces actes génocidaires ne sortent pas de nulle part. Avant d’être commis, et pendant leur perpétration, les colons de peuplement élaborent une justification idéologique pour les légitimer : ils créent un consensus. Ils n’hésitent pas à communiquer leurs intentions — de manière directe ou détournée —, avec des moyens d’expression apparemment anodins, comme la peinture. Les premiers peintres sionistes représentaient ainsi les paysages de leur futur foyer sans aucun village palestinien.
À quelles justifications recouraient donc les colons pour expliquer leur attitude à l’encontre de la population autochtone ? Ils devaient d’abord déshumaniser les autochtones, décrits comme « barbares » ou « primitifs ». En Palestine, ils invoquèrent des « populations nomades », sans aucun attachement à la terre, alors qu’en réalité de nombreux villages existaient depuis des milliers d’années. Dans le même temps, les colons prétendent invariablement être animés par des objectifs plus nobles, comme celui d’apporter les bienfaits de la modernisation (et de la civilisation) dans des contrées arriérées.
La différence cruciale entre colons classiques et colons de peuplement tient à ce que les efforts de modernisation des premiers s’orientaient vers les populations locales, tandis que les seconds se considéraient comme les agents modernisateurs des territoires, et non des autochtones. Aujourd’hui encore, de nombreux Israéliens entretiennent le mythe selon lequel la Palestine était un vaste désert jusqu’à l’arrivée des pionniers sionistes, qui « firent fleurir le désert ». Mme Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, n’a pas dérogé à la règle en reprenant à son compte ce poncif éculé dans son message adressé à Israël à l’occasion de son 75e anniversaire. Or la Palestine n’était pas un désert, et ses habitants n’étaient ni nomades ni primitifs. Tandis que cette propagande illusoire était diffusée pour rendre le projet sioniste plus acceptable aux yeux des Juifs d’Europe et d’ailleurs, ses promoteurs ne savaient que trop bien qu’il faudrait d’abord régler la question autochtone.
Bien avant les années 1920, certains dirigeants sionistes débattaient déjà des politiques possibles de déplacement de la population palestinienne. Quelques idéologues espéraient que les Palestiniens émigreraient volontairement vers les pays arabes voisins en échange d’une compensation financière avantageuse. En revanche, dans le cas où cette option ne marcherait pas, le transfert forcé demeurait une possibilité. Les responsables et militants sionistes développèrent à cet effet des pistes de réflexion durant toute la période qui court du milieu des années 1920 jusqu’à 1948, date à laquelle il fallut orchestrer leur concrétisation. Des idées jusque-là vagues furent alors agencées en un plan directeur qui allait conduire à l’épuration ethnique de la moitié de la population arabe de Palestine.
Les grandes acquisitions foncières des années 1920 et les opérations de nettoyage ethnique qui s’ensuivirent mirent ainsi un terme aux « années tranquilles ». À la fin de la décennie, les relations entre colons juifs et Palestiniens se tendirent. Les affrontements violents devinrent toujours plus fréquents dans les années 1930. Les deux camps entrèrent aussi en conflit avec les autorités britanniques, estimant chacun qu’elles étaient incapables d’assurer leur protection.
Les signes avant-coureurs d’une catastrophe imminente se faisaient plus visibles : l’expulsion des Palestiniens, nouvellement dépossédés de leurs terres, entraîna leur exode vers les villes. Ces Palestiniens étaient victimes de groupes sionistes « socialistes », partisans du « travail juif » (avodah ivrit), selon lesquels le travail productif était la seule voie de modernisation. Leur objectif était donc que le travail agricole soit réservé aux seuls Juifs. Certains employeurs juifs d’ouvriers agricoles palestiniens s’opposaient à cette politique et refusaient de renvoyer cette main-d’œuvre expérimentée au profit de colons qui n’avaient parfois jamais travaillé dans une ferme auparavant. Mais les propriétaires qui adoptaient cette attitude étaient attaqués et humiliés publiquement jusqu’à ce qu’ils cèdent. Les Palestiniens, appauvris et dépossédés, partaient donc chercher du travail dans les villes.
En 1929, les tensions allaient éclater, de manière catastrophique, lors de ce que les Palestiniens appellent la révolte du Bouraq. Le 15 août 1929, la milice Haganah et des partisans du sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky organisèrent des manifestations aux abords du mur des Lamentations, ce qui donna lieu à des contre-manifestations le lendemain. De graves incidents eurent lieu, entraînant la mort de dix-sept Juifs après la prière musulmane du vendredi, le 23 août. Le chaos se propagea rapidement, et 133 Juifs et 116 Palestiniens perdirent la vie en une semaine.
La violence ne resta pas circonscrite à Jérusalem ; elle s’étendit à d’autres villes, menant notamment au célèbre massacre de Hébron (24 août 1929). La communauté juive de cette ville faisait partie de la petite minorité établie en Palestine depuis plusieurs siècles, bien avant l’arrivée du sionisme. Elle vivait en paix avec la communauté musulmane. Pour les deux religions, Hébron (ou Al-Khalil en palestinien) est une ville sainte puisque s’y trouve le tombeau du prophète Abraham (Ibrahim), mais les jeunes étudiants sionistes des yeshivot vêtus à l’européenne n’y étaient pas les bienvenus. Lorsque arrivèrent à Hébron les nouvelles de ce qu’il se passait à Jérusalem, les musulmans des villages voisins envahirent la ville. Soixante-sept Juifs furent massacrés, tandis que d’autres trouvèrent refuge chez leurs voisins musulmans compatissants. Ce massacre et ses terribles actes de cruauté sont aujourd’hui instrumentalisés dans les discours officiels israéliens pour « prouver » que la coexistence pacifique est impossible et, paradoxalement, pour justifier les massacres ultérieurs de Palestiniens.
Organiser la résistance
Bien que le déclencheur premier des événements de 1929 relève de motifs religieux, la propagation explosive et dévastatrice des troubles s’explique aussi par la grande frustration des Palestiniens, qui avaient le sentiment d’assister impuissants à l’effondrement de l’ordre social traditionnel. Le mouvement sioniste n’avait cessé de se développer et de consolider ses acquis lors de la décennie précédente, au cours de laquelle les Palestiniens avaient, dans les campagnes, eu le temps de comprendre ce qui attendait l’ensemble de la population palestinienne : une politique délibérée de paupérisation et de nettoyage ethnique.
Dans les bidonvilles de Haïfa, au nord, une nouvelle forme de résistance — la guérilla — se développa pour lutter contre le projet sioniste et ses complices britanniques. Un prédicateur charismatique, l’imam Ezzedine Al-Qassam (1882-1935), fit son entrée sur le devant de la scène. Son nom a été donné à la branche militaire du Hamas. Cependant, de nombreux groupes de résistance palestiniens laïques se réclament aussi de son héritage : il fut le premier à introduire des pratiques de guérilla dans le combat contre les occupants britanniques. Fort de son expérience anticolonialiste en Syrie, il réussit à susciter l’enthousiasme de jeunes musulmans et les incita à créer leurs propres groupes paramilitaires. Leur ambition était de se préparer à une lutte prolongée contre le colonialisme britannique. Mais, du fait de l’immigration croissante des Juifs et de la surveillance accrue des autorités mandataires, il fut contraint de dévoiler prématurément son jeu. Dans les collines près de Jénine, lui et onze autres combattants repoussèrent durant plusieurs heures les attaques menées par des soldats britanniques, bien supérieurs en nombre, qui les assiégeaient, jusqu’à ce qu’Al-Qassam et quatre autres soient tués, le 20 novembre 1935. Une grève générale fut organisée dès le lendemain à Haïfa. Cette mort motiva de nombreux jeunes Palestiniens à prendre les armes pour combattre les Britanniques et les contraindre à abandonner leur politique sioniste. Quoique la révolte militaire d’Al-Qassam ait été vouée à l’échec, elle indiqua la voie à suivre pour ceux qui, dans la seconde moitié des années 1930, voulurent s’engager dans un mouvement de résistance plus organisé.
Ilan Pappé
Professeur d’histoire à l’université d’Exeter. Ce texte est adapté de Brève Histoire du conflit israélo-palestinien (Les Liens qui libèrent, 2026), traduction française de A Very Short History of the Israel-Palestine Conflict (Oneworld, 2024).
Le Monde-diplo de Mai 2026

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