Au Sud-Liban, une violence coloniale inscrite dans l’histoire

 

Liban, juin 1978. Transfert de la zone du Liban occupée par l’armée israélienne à ses supplétifs de l’Armée du Liban Sud (ALS), dirigés par Saad Haddad.
IDF Spokesperson’s Unit / CC BY-SA 3.0
Exprimée dès la genèse de l’État israélien en 1948, l’obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanais·es, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime.

Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l’armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. Aujourd’hui, elle occupe une zone de 602 km² au nord de la Galilée, une région historiquement connue sous le nom de Jabal Amel. Plus de 800 000 Libanais·es ont ainsi été contraint·es de quitter le Sud, alors qu’Israël contrôle un territoire qui représente 5,8 % de la superficie du pays, et comprend 62 villages. Engagé dans une vaste guerre régionale, Israël est en train d’atteindre, avec l’occupation de Jabal Amel, l’un de ses plus anciens objectifs, inscrit directement dans la fondation coloniale de son État.

La valeur stratégique du Sud-Liban
Après la Première guerre mondiale, les puissances européennes dessinent les nouvelles frontières qui découperont l’ex-Empire ottoman, alors que l’Organisation sioniste mondiale se voit promettre par les Britanniques (déclaration Balfour) un Foyer national juif en Palestine. En 1919, cette organisation préconise le détournement des eaux du fleuve Litani, situé à 30 km au nord de la nouvelle frontière avec la Palestine, vers la vallée du Jourdain. Le projet date déjà de 1899 : il vise à irriguer les colonies sionistes, et à générer de l’hydroélectricité. Au début du XXe siècle, le débit du Litani est d’environ 350 millions de mètres cubes d’eau par an. Alors que le projet sioniste se développe autour de l’acquisition de terres en Palestine mandataire, l’accès à cette ressource contribuerait à rendre rentable l’activité agricole alors subventionnée des colons. Les plans de développement sionistes des années 1930, ébauchés dans le secret et avec l’appui du futur fondateur israélien David Ben Gourion, donnent une grande importance au Litani et prévoient d’accaparer la majorité de son volume d’eau.
L’Organisation sioniste mondiale insiste aussi depuis 1919 sur la valeur stratégique du contrôle des collines surplombant Jabal Amel, qui permettent de protéger le Golan, également convoité, et qui offrent un accès à Damas.
Pour les Libanais·es, à la veille de la création de l’État d’Israël en 1948, la frontière entre le Liban et la Palestine est une fabrication occidentale. La population rurale de Jabal Amel a plus d’attaches sociales et économiques avec la ville palestinienne de Haïfa qu’avec Beyrouth. Majoritairement chiite, cette population était déjà politiquement et administrativement marginalisée sous l’Empire ottoman, qui avait favorisé le développement économique de Beyrouth au détriment de Jabal Amel, lieu de passage historique du commerce entre Damas et la Palestine.
Au moment de la Nakba, le nettoyage ethnique commis par les milices armées sionistes puis par l’armée israélienne entre 1947 et 1949, les Palestinien·nes chassé·es de leurs terres trouvent d’abord refuge dans les vergers des villages libanais. Fin octobre 1948, l’armée israélienne envahit le Liban, occupant 13 villages de Jabal Amel où elle commet des exactions, tuant des dizaines de civil·es. En 1949, un armistice entraîne le retrait de l’occupation, mais l’armée israélienne continue de contrôler des parcelles de territoire libanais le long de la frontière.

Mise en place d’une résistance
Dans les années 1950 et 1960, une résistance armée palestinienne se développe et installe des bases militaires dans le Sud-Liban. Une guérilla y prend place qui rend la violence banale, avec 140 attaques israéliennes dénombrées de 1949 à 1964. Le contrôle de Jabal Amel devient un enjeu majeur pour Israël : à la fin des années 1960, la multiplication des opérations commandos israéliennes dans le Sud terrorise la population, et rend la région invivable pour ses habitant·es. En 1968 Israël lance une attaque aérienne contre l’aéroport de Beyrouth, suivie d’une agression terrestre et aérienne de Jabal Amel en 1970, puis d’une brève invasion terrestre en 1972. Chacune de ces agressions est condamnée par l’ONU qui demande à plusieurs reprises le retrait des troupes israéliennes du Sud-Liban, en vain. Israël se sert aussi de cette région comme d’une base pour mener des attaques contre la Syrie lors des guerres de 1967 et 1973, qui font des dizaines de victimes collatérales parmi les Libanais·es du Sud. De 1968 à 1974, Israël a attaqué le Sud-Liban plus de 3 000 fois.
Jabal Amel vit donc sous une menace israélienne permanente quand éclate la guerre civile libanaise en 1975. Les facteurs à l’origine de cette guerre sont nombreux, on en retiendra ici la division profonde entre une droite chrétienne nationaliste antipalestinienne, et une gauche libanaise laïque, partisane du panarabisme et solidaire de la cause palestinienne. Israël, comme à son habitude, emploie ces divisions à son avantage : son armée prodigue dans le sud du Liban des soins à la population des villages chrétiens frontaliers, achète la production locale de tabac qui a perdu le soutien de l’État libanais alors que l’économie locale se porte mal, et finance les milices chrétiennes de droite.
En 1975-1976, une milice se forme au Sud-Liban pour combattre la résistance palestinienne sous l’égide du major chrétien Saad Haddad, rapidement cooptée par les Israélien·nes et connue plus tard sous le nom de l’Armée du Liban Sud (ALS). Quand Israël envahit le pays en 1978 avec 30 000 soldat·es, l’ALS prête main-forte à l’occupation et déclare son autorité sur la frontière. L’opération est baptisée « Litani » par l’armée israélienne, qui garde le cap de son double objectif militaire et économique de contrôle du fleuve libanais et de la région alentour. Elle tue 1 186 civil·es et en déplace 285 000, touchant des dizaines de villages, dont certains sont totalement détruits.
L’ONU condamne cette invasion, et constitue la même année la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), avec pour objectif de créer une zone tampon entre Israël et le Liban. Bien que cette mission ait notoirement échoué, elle consacre un changement de paradigme majeur : la frontière libanaise avec Israël, autrefois une région civile, paysanne, reliée socialement, économiquement et culturellement à la Palestine, est devenue un terrain d’affrontement militaire où se joue l’avenir des Palestinien·nes.
L’occupation militaire de 1978 est doublée en 1982 par une invasion israélienne de grande ampleur du Liban, facilitée par le soutien de la droite chrétienne libanaise. En 1982, alors que l’armée israélienne atteint Beyrouth, des factions de gauche s’unissent en un front de résistance national connu sous l’acronyme arabe Jammoul (Jabhat Al-Mouqawama Al-Ouataniya Al-Lobnaniya, « Front national libanais de la résistance »). Face à cette coalition et à l’affaiblissement de ses soutiens politiques libanais, Israël se replie vers la « ceinture de sécurité », une occupation militaire au sud du Litani dont les limites se stabilisent en 1985.

Une occupation de 22 ans
Dans le sud du Liban, l’occupation resserre son étau sur la population dans les années 1980. En 1982, Israël et l’ALS ouvrent un immense camp de détention à Ansar près de la ville de Nabatiyeh, qui aurait accueilli près de 10 000 détenu∙es palestinien∙nes et libanais∙es. La vie sous l’occupation israélienne et l’autorité de l’ALS à partir de 1985 est rude : les hommes qui ne rejoignent pas l’ALS sont forcés au départ ou à la clandestinité, tandis que les familles accusées de soutien à la résistance palestinienne sont attaquées. Quand l’invasion recule en 1985, un nouveau centre de détention est ouvert dans le village de Khiam. Moins étendue qu’Ansar, cette prison restera active jusqu’au retrait israélien du Sud Liban en 2000, détenant environ 3 000 personnes sur cette période.
Les forces d’occupation arrêtent des combattant∙es et militant∙es, leurs familles, mais aussi des civil∙es de tous âges incarcéré·es arbitrairement. La cruauté des conditions de détention et de la torture pratiquée dans ces camps a marqué les mémoires. Les prisonnier∙es — hommes et femmes — sont entassé∙es dans des pièces insalubres, placé∙es à l’isolement dans des cellules minuscules, torturé∙es lors d’interrogatoires fréquents et extrêmement mal nourri∙es.
La région est coupée du reste du pays par des barrages filtrants stricts, tenus par des milicien∙nes libanais∙es violent∙es envers les civil·es. En 1990, la guerre civile libanaise prend fin : les nombreuses milices libanaises sont désarmées et leurs leaders se reconvertissent en parlementaires, hormis dans le Sud où des combattant·es issu·es de diverses factions politiques poursuivent leur guérilla contre l’occupation israélienne et l’ALS. Cette situation approfondit le fossé entre un pays qui se remet des affres de la guerre civile, et un Sud occupé et plus marginalisé que jamais. Chaque année, des centaines de civil∙es sont tué∙es par Israël et l’ALS dans des opérations militaires qui les ciblent parfois directement, et les massacres continuent de se multiplier.
Le 24 mai 2000, la frontière sud du Liban est enfin libérée après 22 ans d’occupation militaire israélienne. La guerre de libération du Sud durant les années 1990 a été affectée par d’importantes reconfigurations politiques internationales. Le retrait de la résistance palestinienne contrainte à quitter le Liban en 1982, et le déclin de l’URSS à la fin des années 1980 minent le mouvement de résistance de gauche. Après la perte de ces soutiens, les forces de Jammoul s’affaiblissent dans les années 1990, tandis que le Hezbollah est en pleine ascension. Depuis la révolution iranienne de 1979 et l’établissement d’une République islamique chiite dans le pays, l’Iran est devenu un acteur de la guerre civile libanaise en fournissant un soutien politique, militaire et financier aux milices islamistes qui naissent au Liban dans les années 1980, notamment le Hezbollah établi en 1982. De simple milice, le « parti de Dieu » devient un acteur social qui offre des services allant de l’entretien de la voie publique à l’éducation et aux soins dans le Sud du Liban et dans la banlieue Sud de Beyrouth, où se réfugient la population chiite précaire et marginalisée de Jabal Amel. En 2000, c’est finalement ce parti et son jeune chef Hassan Nasrallah qui sortent vainqueurs de la lutte contre Israël. Dix ans après le reste du pays, le Sud-Liban peut enfin entamer sa propre reconstruction. Mais 52 ans de combats — des débuts de la résistance palestinienne à la guerre civile et l’occupation — ne laissent pas la région indemne.

Une campagne d’anéantissement de la vie
Les décennies de violence ajoutées à la précarité initiale de la région ont un impact économique majeur sur Jabal Amel. Beaucoup d’habitant∙es sont contraint∙es de travailler avec les occupant∙es, les plus pauvres étant exploité∙es dans des usines en Israël. Certain∙es se mettent aussi au service de l’ALS pour maintenir l’ordre ou espionner la population. Enfin, l’occupation fait main basse sur le système de santé, contraignant les résistant∙es à se soigner clandestinement tandis que les soins des collaborateur∙ices sont pris en charge jusque dans des hôpitaux israéliens.
De 1978 à 2000, Israël a posé plus de 400 000 mines antipersonnel autour de sa frontière avec le Liban. La présence de mines non explosées affecte indistinctement les paysan∙nes et leur bétail qui reviennent sur les terrains agricoles après la libération. Elles sinistrent aussi des routes et des habitations, endommageant les infrastructures sauvées de la guerre. Malgré 20 ans d’efforts de déminage, ces mines non explosées sont encore une menace. Par ailleurs, les terrains agricoles ont été endommagés par les bombardements et par l’usage israélien d’armes chimiques, et se prêtent mal à des cultures alimentaires. Israël a aussi partiellement accompli son projet de pillage des eaux libanaises en détournant les rivières Wazzani et Hasbani, deux affluents du Jourdain. Ces divers dégâts israéliens contraignent beaucoup de paysan∙nes de Jabal Amel à passer à une culture de tabac exclusivement, un travail ingrat très mal rémunéré.
Le Sud-Liban a à peine le temps d’entamer sa reconstruction qu’il est de nouveau frappé par Israël en 2006. Pendant 33 jours, Israël reprend ses bombardements de la population civile libanaise, mais également de son patrimoine et de ses ressources à la frontière sud où commencent les hostilités avec le Hezbollah. Il les étend au reste du pays, notamment à la banlieue sud de Beyrouth. En un mois, Israël tue 1 109 civil∙es et en blesse plus de 4 000. D’après l’ONG Mines Advisory Group, il aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre. Après la guerre de 2006, Jabal Amel connaît enfin un répit qui durera, malgré des accrochages ponctuels à la frontière, jusqu’au 7 octobre 2023. Durant ce temps, les politicien∙nes israélien∙nes n’ont jamais cessé de faire campagne pour le contrôle militaire du Sud-Liban.
De la Nakba à l’occupation en cours dans le sud du Liban, Israël a mené une véritable campagne d’anéantissement de Jabal Amel, affectant ses infrastructures civiles, sa population et son territoire de telle sorte que la presse libanaise parle aujourd’hui d’un nettoyage ethnique. Le 16 avril 2026, pour la deuxième fois en deux ans, Israël a prétendu signer un « cessez-le-feu », tout en poursuivant son annihilation de la vie dans la région. Il bombarde quotidiennement Jabal Amel, et a établi, comme à Gaza, une « ligne jaune », au sud de laquelle une « zone tampon » de plus de 600 km² est préparée à l’annexion.

Leyane Ajaka Dib Awada
Orient XXI du 12 mai 26

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