À Gaza, des milliers de familles sont sans nouvelles de leurs proches : « C’est comme s’ils avaient disparu sans laisser de trace »

 

Pour de nombreuses familles, le manque d’informations vérifiées a accentué l’incertitude quant au sort de leurs proches disparus. Anhar Hajjaj a perdu son fils aîné, Firas (à droite), 26 ans, lors d’une frappe israélienne sur Gaza le 22 mars 2024.
Dans l’enclave palestinienne, des milliers de familles sont sans nouvelles de leurs proches. Elles ne savent pas s’ils sont morts ou emprisonnés. Leurs tentatives pour connaître la vérité se heurtent au mépris des autorités israéliennes.
Vers 11 heures du matin, Ahmad Al Madhoun, un jeune homme de 21 ans atteint de trisomie 21, enfila son tee-shirt violet préféré, acheté à l’occasion de l’Aïd-el-Fitr, et quitta son domicile du quartier d’Abraj Al-Muqousi, au nord-ouest de la ville de Gaza, pour aller se promener. Ahmad suivit un itinéraire familier, une habitude quotidienne qui lui permettait de flâner dans le quartier, saisissant du regard tous ceux qu’il croisait. Quelques heures plus tard, il avait disparu. Plus d’un an après, sa famille ignore toujours ce qui lui est arrivé.
Faute de réponses, deux hypothèses insoutenables demeurent. Ahmad a peut-être été tué dans une zone où les civils sont régulièrement exposés à la violence. Ou bien il est détenu par les autorités israéliennes, incapable de dire qui il est ni de révéler son état. « Ahmad adorait flâner seul dans la ville, observer les gens et les voitures, et explorer les quartiers environnants. Il le faisait presque tous les jours car il s’ennuyait à la maison, confie son cousin, Muhammed Al Madhoun, à l’Humanité. Le matin du 10 mai 2025, il est parti comme d’habitude. Mais au fil des heures, nous avons commencé à nous inquiéter, craignant qu’il ne se soit perdu. La nuit tombant, nous avons entrepris de le chercher. » La famille pense qu’Ahmad s’est dirigé vers le nord, ignorant que les forces israéliennes opéraient à quelques centaines de mètres seulement.

Aucune réponse
« Compte tenu de son état cognitif, il ne comprenait pas pleinement le danger ni les nouvelles frontières que la guerre avait redessinées dans la ville. Nous pensons qu’il a pu continuer vers le nord, au-delà du rond-point de la Roquette, en direction des zones de déploiement des forces israéliennes », explique Muhammed.
Il poursuit : « Nous avons cherché partout. Ahmad ne perçoit pas le danger. Si quelqu’un essayait de le prévenir, il ne le comprendrait pas comme les autres. Il ne parle pas aux inconnus et ne leur répond pas, et il a peut-être ignoré les avertissements en chemin. » Muhammed raconte que la mère d’Ahmad éclate en sanglots chaque fois que son nom est mentionné. Pour sa famille, Ahmad n’est pas un simple numéro de dossier ou une statistique ; il était au cœur de leur quotidien, désormais remplacé par une attente interminable.
Pourtant, sa disparition est loin d’être un cas isolé. Depuis le début de la guerre israélienne contre la bande de Gaza en octobre 2023, elles sont devenues alarmantes. Selon le Centre palestinien pour les personnes disparues et victimes de disparition forcée (PCMFD), environ 7 000 Palestiniens sont portés manquants dans la bande de Gaza depuis octobre 2023. Des milliers d’autres auraient été tués, leurs corps étant encore ensevelis sous les décombres de quartiers dévastés.
« Nous sommes confrontés à deux possibilités terribles : qu’il ait été tué ou qu’il soit détenu. Mais le plus dur, c’est de ne pas savoir ce qui lui est arrivé, s’il est vivant ou mort, s’il souffre, ou, s’il est emprisonné, s’il est bien traité », souligne Muhammed. « Quand quelqu’un meurt, on est en deuil, on pleure, et finalement, on est forcé d’accepter la perte. Mais quand quelqu’un a disparu, comment est-ce possible ? Comment sa mère peut-elle faire son deuil en sachant que son fils peut être encore en vie et souffre quelque part ? »
Quelques mois avant sa disparition, Ahmad était enfin rentré à Gaza après environ seize mois de déplacement forcé avec sa famille. À la suite des ordres de déplacement répétés d’Israël pendant toute la guerre, la famille avait trouvé refuge dans le sud de Gaza et n’avait pu rentrer qu’après l’accord de cessez-le-feu temporaire de février 2025. « Bien que son état de santé fût fragile, tout le quartier le connaissait et l’aimait. Avant la guerre, le rire d’Ahmad emplissait les repas partagés et les ruelles. Il s’asseyait avec ses proches et ses voisins, répétant des blagues et riant de ses propres histoires », décrit son cousin.
La vie qu’Ahmad connaissait, les rues d’Al-Muqousi et les visages familiers qui le reconnaissaient instantanément ont été remplacés par des tentes surpeuplées et la faim. Comme de nombreux Palestiniens dans l’enclave assiégée, la famille a subi une précarité croissante à mesure que les conditions humanitaires se détérioraient. Malgré tout, raconte Muhammed, Ahmad est resté présent, à sa manière. « Il a beaucoup maigri. La faim a marqué son visage, mais pas son désir de faire rire les gens. Dans les centres de déplacés, il continuait de se frayer un chemin dans la foule avec la même douce persévérance », ajoute-t-il.

« Tout semble vide de sens »
Depuis le début de son offensive terrestre en octobre 2023, l’armée israélienne a arrêté des milliers de Palestiniens à leur domicile, aux points de contrôle militaires et dans les zones où les forces israéliennes opéraient. Les autorités israéliennes continuent de dissimuler des informations sur les personnes détenues, y compris des enfants, et rejettent les demandes d’information du Comité international de la Croix-Rouge et d’autres organisations concernant le lieu de détention.
Patrick Griffiths, porte-parole du CICR en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, note que le manque d’informations fournies par les autorités israéliennes a empêché l’organisation de l’aide pour des milliers de familles à la recherche de leurs proches disparus. « En Israël et dans les territoires palestiniens occupés, nous n’avons pas eu accès aux lieux de détention israéliens depuis octobre 2023. Nous n’avons reçu aucune information concernant les personnes détenues par Israël », condamne Patrick Griffiths.
Environ 80 % des maisons et des bâtiments de Gaza ont été endommagés ou détruits par les attaques israéliennes incessantes, dont beaucoup ont été touchés alors que des personnes se trouvaient encore à l’intérieur. Israël continue de restreindre l’accès aux engins lourds nécessaires pour ce genre d’opérations, malgré l’accord de cessez-le-feu établi au mois d’octobre. Patrick Griffiths rappelle qu’ « on estime à plusieurs milliers le nombre de dépouilles humaines ensevelies sous les décombres non encore déblayés à Gaza, en partie faute de moyens matériels. Il n’y a qu’un ou deux bulldozers opérationnels pour déplacer les décombres, mais aussi parce que ce travail est extrêmement dangereux et difficile ».
Pour de nombreuses familles, le manque d’informations vérifiées a accentué l’incertitude quant au sort de leurs proches disparus. Pour Anhar Hajjaj, une mère palestinienne déplacée et vivant sous une tente de fortune à Gaza, cela fait désormais partie de son quotidien. « À chaque fois que le téléphone sonne, je me dis que peut-être cette fois-ci quelqu’un me dira où ils sont », confie cette mère de 42 ans. Anhar a perdu son fils aîné, Firas, 26 ans, lors d’une frappe israélienne sur Gaza le 22 mars 2024.
Plus d’un an plus tard, la famille a été confrontée à un autre drame : ses deux autres fils, Faisal, 21 ans, et Farouq, 25 ans, ont disparu dans le quartier de Shujaiya, à Gaza, le 18 avril 2025. Selon Anhar, toute communication avec les deux frères a été coupée vers 17 heures ce jour-là, alors que les forces israéliennes étaient fortement déployées dans la zone. Depuis, la famille est sans nouvelles d’eux.
Comme beaucoup de familles de Palestiniens disparus à Gaza, celle d’Anhar Hajjaj vit dans l’incertitude : ses fils ont peut-être été tués dans une zone d’opérations militaires, ou détenus par les forces israéliennes sans que personne ne le reconnaisse. « Au moins, s’ils étaient en prison, je saurais qu’ils sont encore en vie. Mais il n’y a aucune information, rien. C’est comme s’ils avaient disparu sans laisser de trace », s’emporte-t-elle avant de confier : « L’attente est le plus dur. »

« Tout me paraît vide »
Dans un rapport récent, l’organisation israélienne de défense des droits humains HaMoked a indiqué que sur au moins 5 400 demandes de recherche des familles palestiniennes cherchant des informations sur des proches disparus, les autorités israéliennes ont affirmé dans 1 848 cas qu’il n’y avait « aucune indication ». Dans de nombreux cas, des témoins ont déclaré avoir assisté aux arrestations. L’organisation a également déposé 114 requêtes d’habeas corpus demandant aux autorités israéliennes de révéler où se trouvent les détenus.
« Chaque jour, j’ai le cœur brisé car je ne peux m’empêcher de penser à ce qui leur est arrivé. Ce qui rend la chose encore plus difficile, c’est que Faisal et Farouq avaient pris soin de nourrir la famille et de l’aider à survivre à la dégradation de sa situation. Maintenant, sans eux, tout me paraît vide », s’angoisse Anhar. Le gaz de cuisine étant largement raréfié et son mari ayant des difficultés à se déplacer en raison de sa maladie, elle passe désormais une partie de ses journées à ramasser du bois dans la rue pour préparer ses repas. « Parfois, je m’arrête et je me demande comment on en est arrivé là. Mes fils n’étaient pas seulement des soutiens de famille, mais aussi mes plus proches compagnons. »

Maha Hussaini
L'Humanité du 18 mai 26

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