Pierre Carles, réalisateur de « L’affaire Abdallah » : « Il y a un parallèle entre Missak Manouchian et Georges Ibrahim Abdallah »

 

L’affaire Abdallah, de Pierre Carles, France, 1 h 41, en salle le mercredi 8 avril 2026.
En remontant le cours de l’histoire, le documentaire nous donne à voir et à comprendre les tenants et aboutissants de l’affaire Abdallah, une affaire d’État qui ne dit pas son nom.
En démêlant les fils de l’affaire Abdallah, Pierre Carles démonte un à un les arguments qui ont prévalu au maintien en détention de celui-ci pendant plus de quarante ans. Avec des dirigeants français dociles vis-à-vis des États-Unis et une presse qui n’a pas hésité à relayer complaisamment les accusations mensongères contre lui. Un film nécessaire.

En 1986, alors que Paris est ensanglanté par des attentats, la presse relie immédiatement ceux-ci à Georges Ibrahim Abdallah, qui est pourtant en prison depuis deux ans. Pourquoi les journalistes sont-ils tombés dans le panneau ?
Parce que le Monde est tombé dans le panneau. À l’époque, c’était le quotidien de référence, et s’il publiait quelque chose à 14 heures, c’était repris comme parole d’évangile par les autres médias. Et à l’époque, les autres médias, c’était trois chaînes de télévision, les stations de radio, des quotidiens…
Sauf l’Humanité, peut-être pour des raisons idéologiques : Abdallah était un communiste, on ne pouvait pas croire qu’un communiste puisse être responsable de ces attentats. Mais le Monde a donné le la, et tout le monde a suivi, accréditant ainsi cette fake news.

Tous ceux qui ont été concernés par cette affaire, que ce soient les services secrets ou le parquet antiterroriste, avouent ne pas comprendre l’entêtement des autorités françaises, si ce n’est en raison des pressions états-uniennes…
C’est bien là le problème, un problème de souveraineté. Que les Américains exercent des pressions, pourquoi pas ? Le problème, c’est qu’ils ont trouvé des oreilles attentives qui ont saboté la libération d’Abdallah en 2013. Avec une Hillary Clinton qui s’adresse à Laurent Fabius, qui lui-même a probablement demandé à Manuel Valls, et un président de la République, François Hollande, qui décide de ne pas contrarier les États-Unis. On parle de personnes qui sont encore dans le jeu politique français aujourd’hui. Elles n’ont jamais été interpellées sur la durée de détention hors norme d’Abdallah.

Au-delà des injonctions américaines, ne s’agit-il pas de faire payer à Abdallah le prix de son engagement : c’est un militant communiste, internationaliste, libanais, qui soutient la lutte armée…
Ce qu’on lui reproche d’abord, c’est d’incarner la figure du terroriste arabe. Et depuis le 11 septembre 2001, on sait à quel point le terroriste représente la nouvelle figure du diable. Le problème, c’est qu’Abdallah n’est pas terroriste, son groupe, les Farl (Fractions armées révolutionnaires libanaises) non plus. Ils n’ont jamais perpétré d’attentats terroristes, ils ont commis des assassinats ciblés dans le cadre, faut-il rappeler, de l’invasion de leur pays, au sud du Liban, par Israël.
On est clairement dans des actions de résistance à un occupant. Je pense qu’on peut établir un parallèle entre Missak Manouchian et Georges Abdallah. Les deux sont communistes, internationalistes. Ils se battent pour un pays qui n’est pas le leur. Manouchian, arménien, se bat pour la France contre l’occupant nazi. Et Abdallah se bat pour la Palestine contre l’occupant israélien.

Jusqu’à quel point George Ibrahim Abdallah était-il devenu gênant ?
Lorsqu’il arrive à Beyrouth après sa libération, le 25 juillet 2025, il dit que le coût politique de sa détention devenait trop lourd et que c’est une des raisons pour lesquelles il a fini par être libéré. La mobilisation citoyenne ne cessait de s’amplifier, des députés communistes ou LFI venaient le visiter à la prison de Lannemezan.
Au point que la présidente du tribunal d’application des peines a fini par parler de trouble à l’ordre public, pas à cause des manifestations, mais en raison de la durée de détention anormalement longue, qui suscitait des manifestations de plus en plus importantes. L’avocat d’Abdallah était sidéré, celui des parties civiles américaines était vert.
En 2024 un plafond de verre médiatique a été crevé. Jusque-là, à part l’Humanité, le Monde diplomatique et la presse militante, aucun média mainstream ne parlait de l’affaire Abdallah. Et puis sur France Inter, Benoît Collombat, pour Secrets d’info, réalise une enquête très sérieuse et documentée. Benjamin Barthe, dans le Monde, écrit un papier très circonstancié. On a même entendu Patrick Cohen dans C’est à vous trouver anormal le maintien en détention d’Abdallah…

Ses avocats, que ce soit Jacques Vergès ou Jean-Louis Chalanset, n’ont jamais changé leur ligne de défense.
C’est un résistant, il n’a pas à se renier, il est fier des actes de résistance commis par son groupe. Ce n’est pas pour autant qu’il y a participé, et ça a été sa défense dès le premier procès. « Si notre peuple ne m’a pas confié l’honneur de participer à ces actions anti-impérialistes (les assassinats des deux militaires américain et israélien – NDLR), au moins j’ai l’honneur d’en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité. » Il ne se départira pas de cette attitude, c’est ce qu’on lui reprochera.

Pour les besoins du film, vous allez en 2020 dans son village natal où vous rencontrez ses frères et une de ses sœurs, ce fameux « clan Abdallah », comme l’avait présenté la presse lors de son arrestation.
En janvier 2013, on pensait qu’il allait sortir. Ils sont effectivement allés à l’aéroport le chercher, pensant qu’il serait dans l’avion… Oui, j’ai rencontré ce fameux clan Abdallah, cette « tribu » qui « régnait » sur ce village de chrétiens maronites. On est allé très loin dans le dénigrement de cette famille. Les frères ont été présentés en France comme les ennemis publics numéro un, leur tête mise à prix. C’était irresponsable de la part de Pasqua et de Pandraud de jeter en pâture la famille Abdallah.

Abdallah revient au Liban en juillet 2025, dans un pays qui a profondément changé. Son discours sur le tarmac de l’aéroport, il aurait pu le prononcer quarante ans avant. A-t-il conscience des bouleversements de son pays natal ?
Il interpelle les Égyptiens qui ne se sont pas pressés à la frontière avec Gaza pour briser le blocus. En plus, il se fiche de la gueule des religieux. C’est du Abdallah tout craché. Tout le monde a été surpris par cette déclaration. D’ailleurs, je ne suis même pas sûr que le film sorte un jour dans les pays arabes. On peut penser qu’il parle comme il y a quarante ans, mais on peut aussi interpréter cette prise de parole comme celle d’un homme droit, qui n’a jamais renoncé à ses engagements.

Entre sa libération et aujourd’hui, la situation s’est aggravée au Liban. On a l’impression de revivre le scénario de 1978-1982. Certains ont craint pour sa vie après son retour…

Son avocat le dit dans le film, mais il dit aussi qu’il mourra libre au Liban. Ce qui importe aussi à Abdallah, c’est de ne pas être mort en prison et d’être rentré chez lui. Après, combien de temps vivra-t-il ? Je n’en sais rien, et lui-même ne le sait pas.

Marie-José Sirach
L'Humanité du 07 avril 2026

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