Bombardements d’Israël au Liban : « Nos conditions de vie sont très difficiles, on n’a pas le minimum de survie »

 

« Nous étions dans une école pour déplacés, mais au bout de deux semaines, on est venu nous dire qu’Israël allait bombarder l’école et qu’il fallait partir. En fait, ils nous avaient menti », témoigne un habitant.© Nicolas Cleuet / Le Pictorium
Les villages du Sud sont en grande partie détruits par les bombardements de Tel-Aviv. Dans la ville de Khiam et ses alentours, les combats se poursuivent sans interruption. La résistance du mouvement islamique pratique une technique de guérilla pour harceler l’armée israélienne qui répond en dressant les communautés les unes contre les autres.

Tout est calme, trop calme. Sur la route qui mène au village d’Ebel es-Saqi, dans le gouvernorat de Nabatieh, au sud du Liban, on ne croise guère de voitures. La vie semble s’être arrêtée, alimentant toutes les craintes. D’autant que, ici et là, des maisons détruites matérialisent la guerre en cours. Elle enveloppe la région d’un insupportable linceul depuis que les troupes israéliennes, d’abord par air puis au sol, ont pénétré officiellement l’espace libanais.
But avoué, la mainmise sur l’espace au sud du Litani, ce fleuve qui s’écoule à une trentaine de kilomètres au nord de la ligne de démarcation entre Israël et le Liban. C’était le 2 mars. La petite localité où nous nous trouvons se situe juste en face de Khiam, ville symbole de l’occupation israélienne entre 1982 et 2000, point stratégique situé à 800 mètres d’altitude, en surplomb de vallées, essentiel pour qui veut contrôler ce Liban méridional.

Une population devenue invisible
Tout est calme, trop calme jusqu’à ce bruit semblable à une presse géante saturant l’air, rebondissant sur les versants des collines. Une trompette de la mort annonçant l’arrivée d’une armée de géants en marche, dont la mission se résume en trois mots : écraser, tuer, détruire. Israël ne veut plus que des guerres à huis clos. Ebel es-Saqi, peut-être épargnée pour le moment parce que chrétienne et druze, est en réalité la continuation de Khiam par le vallon qui les joint.
Ce côté-là est totalement déserté par une population devenue invisible. « Les Israéliens sont là, pratiquement dans la ville, tonne le maire, Georges Rahal. On ne sait plus où on en est. Va-t-on être bombardé ? Occupés ? » Des 454 maisons, seules 181 sont encore habitées.
Aller d’Ebel es-Saqi à Marjayoun, c’est vouloir battre le record du kilomètre départ arrêté. L’espace entre les deux cités n’offre aucune protection face à Khiam, si loin, si proche. La brume qui s’est installée, empêchant toute visibilité, ajoute à l’angoisse. La moindre forme décelée se transforme en danger imminent, alors que les ouvertures aléatoires dans ce rideau vaporeux déchiré s’apparentent à des fenêtres de tir.
La maison brûlée, aux tuiles brisées, que l’on aperçoit sur le bord de la route transforme la peur immatérielle en réalité concrète. La traversée par une route en contrebas du village chiite de Dibbine représente la partie la plus risquée du tronçon. Les Israéliens pilonnent le secteur régulièrement. Moins d’une heure après que nous sommes passés, un obus s’est abattu sur une bâtisse, faisant huit morts, très certainement des combattants du Hezbollah.
À Marjayoun, c’est la panique. Notre arrivée provoque la colère de certains habitants qui craignent des représailles israéliennes. Les discussions sont vives, presque violentes. « Nos conditions de vie sont très difficiles, on n’a pas le minimum de survie », commente Rabiah Rachid, moktar de Marjayoun, une sorte d’officier public qui résout les conflits locaux. L’homme de 46 ans nous explique qu’au début de la guerre, l’armée de Tel-Aviv « a visé les routes, mais aussi les égouts, les canalisations d’eau et le réseau de fibre optique. Via le Comité international de la Croix-Rouge, nous avons demandé à Israël de nous laisser réparer, mais nous n’avons obtenu aucune réponse ».

« Le modèle de Rafah et de Beit Hanoun à Gaza »
Cette ville représente l’illustration parfaite de stratégie qu’Israël met en place : dresser les communautés libanaises chrétiennes, druzes et même sunnites contre les chiites accusés de soutenir le Hezbollah. Ainsi, Marjayoun, la chrétienne, n’a pas reçu d’ordre d’évacuation, contrairement à la ville chiite Dibbine, limitrophe, reliée aux mêmes réseaux hydrauliques, d’évacuation des eaux usées ou d’Internet. Ceux-là mêmes que les Israéliens ont mis hors service.
Message subliminal : s’il n’y avait pas des chiites près de chez vous, rien ne vous serait arrivé. Message direct, comme nous le révèle le moktar : ceux envoyés par ordinateur au maire ou au représentant de la défense civile : « Ils disent : « Il nous serait facile de vous ordonner d’évacuer. Nous n’avons pas besoin de vous pour nous protéger. Si vous voulez la paix, ne laissez personne entrer dans votre village ». » Le véritable ordre réside dans cette dernière phrase qui signifie qu’aucun résistant ne doit passer. Et tout chiite devient donc suspect, dans cet amalgame si cher aux armées d’occupation.
À Majayoun vivaient justement plusieurs familles de confession chiite. Quand le message israélien est arrivé – « On ne veut aucun chiite » –, une délégation de villageois s’est rendue chez eux pour leur demander de partir. « On savait bien qu’ils n’avaient rien à voir avec le Hezbollah, confie le moktar Rabiah Rachid. Mais ils ont cru que c’était notre volonté et ne sont pas partis. » Peu de temps après, trois maisons dans lesquelles était logée cette petite communauté ont été visées, scellant son destin.
À la fin de cette opération, l’armée israélienne « s’installera dans une zone de sécurité à l’intérieur du Liban, sur une ligne défensive contre les missiles antichars, et maintiendra le contrôle sécuritaire de toute la zone jusqu’au Litani », a indiqué, le 31 mars, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. « Toutes les maisons des villages (libanais) adjacents à la frontière (avec Israël) seront démolies, conformément au modèle de Rafah et de Beit Hanoun à Gaza », précisait-il.

« Nous étions beaucoup de combattants communistes »
« La présence du Hezbollah n’est qu’un prétexte pour nous envahir », lance Ezzat Rachidi, 72 ans, responsable du Parti communiste libanais à Khiam. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, « nous étions beaucoup de combattants communistes pour défendre notre terre », se souvient-il. En plus de milliers de tués, plus de 300 militants avaient alors été enfermés dans la sinistre prison de Khiam, où les collaborateurs réunis au sein de l’Armée du Liban sud pratiquaient la torture sous la supervision des militaires israéliens qui, fins spécialistes de méthodes expérimentées sur les Palestiniens, n’hésitaient pas à intervenir directement.
« Le gouvernement n’a pas joué son rôle unificateur face à l’ennemi pour défendre le pays. Dans ces conditions, la résistance devient légale. »
En 2006, les combats ont été intenses à Khiam. De nombreux chars israéliens ont été détruits et le conflit s’est soldé par une victoire du Hezbollah. La guerre de 2024 a été plus dure encore. Les villages frontaliers sont presque tous rasés comme nous l’avions constaté. Le cessez-le-feu proclamé le 27 novembre 2024 n’en avait que le nom.
En février, la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) avait signalé plus de 10 000 violations israéliennes du cessez-le-feu depuis le début de l’accord. Pendant cette période, plus de 370 Libanais ont été tués. Les casques bleus sont d’ailleurs eux-mêmes victimes des attaques israéliennes. Trois d’entre eux, indonésiens, sont morts fin mars.
Selon l’ONU, plus de 1 million de Libanais ont été déplacés depuis le 2 mars. « Ce qui se passe dans le Sud a été programmé par Israël depuis 1948, soutient Elias Jaradé, le député (indépendant) de Marjayoun. Le gouvernement n’a pas joué son rôle unificateur face à l’ennemi pour défendre le pays. Dans ces conditions, la résistance devient légale. » Une résistance qui a pris la forme d’une guérilla, le Hezbollah préférant déployer de petites unités qui harcèlent les forces israéliennes, les empêchant de s’installer en toute sécurité à défaut de stopper leur avancée.
Ce qui n’a pas manqué de surprendre les dirigeants israéliens, persuadés que le parti de Dieu n’avait pu reconstituer ses forces. Or, ses missiles continuent à atteindre les villes de Tel-Aviv et Haïfa, au cœur d’Israël. « C’est une résistance mobile », souligne Walid Charara, journaliste à Al-Akhbar.

Avions de chasse et tirs de chars
À Majayoun comme à Ebel es-Saqi, toute une partie de la population libanaise est devenue persona non grata. Et pour ceux qui ne comprennent pas, l’armée israélienne ne recule devant rien. En cette période de Pâques – vendredi saint –, tous les habitants se sont rassemblés devant le parvis de l’église de Qlayaa. « Ici, on est entre les soldats israéliens à Khiam et les combattants du Hezbollah de l’autre côté », assure Ronith Daher, originaire du lieu. Elle travaille à Beyrouth, mais a préféré rester avec ses parents. Au fronton, une photo du père Pierre Al Rahi. « Il s’est sacrifié pour nous. »
Alors que le village avait reçu un ordre israélien d’évacuation, le prêtre avait eu l’outrecuidance de s’y opposer. Il avait demandé aux croyants de rester pour défendre la terre, mais « pacifiquement, sans armes », rappelle Ronith alors qu’un avion de chasse franchit le mur du son pour maintenir la population dans un état de terreur. Le 9 mars, un char a tiré à deux reprises sur une maison, entraînant la mort de Pierre Al Rahi. L’armée israélienne avait publié ce jour-là un communiqué affirmant que l’attaque visait des combattants du Hezbollah. « Mensonges », avait alors répliqué Hanna Daher, le président du conseil municipal de Qlayaa.
Les pressions exercées par Israël portent parfois leurs fruits. À l’entrée des localités, des sortes de polices municipales ont été mises en place pour filtrer les passages. L’armée libanaise ne maintient qu’un nombre très limité de soldats et s’est même retirée des territoires les plus frontaliers. Ainsi, nous avons été refoulés à Rachaya el-Foukhar. Certains villages chrétiens estiment que toute communauté musulmane est un danger.

« Comme à chaque fois nous reviendrons et nous reconstruirons »
Jamal Awad El Ahmad, 60 ans, est un éleveur sunnite de Ouazzani. Les traits tirés, une barbe de plusieurs jours, il a finalement trouvé refuge avec sa famille à Souk al-khan pour fuir les bombardements. Il a laissé ses vaches et ses chèvres pour d’abord s’arrêter à el-Mari, village à majorité druze où vivent également des familles chrétiennes.
« Nous étions dans une école pour déplacés, mais au bout de deux semaines, on est venu nous dire qu’Israël allait bombarder l’école et qu’il fallait partir. En réalité, on nous avait fait la même annonce trois jours auparavant en nous disant qu’une attaque aurait lieu une heure après. Nous avions refusé de quitter les lieux. En fait, ils nous avaient menti. », témoigne-t-il. Pour les faire déguerpir, l’eau a été coupée, puis les insultes ont commencé et les véritables sentiments sont apparus. « On nous a dit : « Vous avez trop d’enfants, vous faites trop de bruit, on ne peut plus vous supporter » », raconte-t-il, attendant désormais assis sur une chaise, fumant cigarette sur cigarette.
« Depuis que j’ai 7 ans, je n’arrête pas d’être déplacée. Nous reviendrons et nous reconstruirons. »
À l’inverse d’el-Mari, d’autres ont choisi de résister, de ne pas céder aux tentatives de division. « Depuis que j’ai 7 ans, je n’arrête pas d’être déplacée », confie Zeinab Rachid, la soixantaine, dans l’école de Hasbaya, une ville à majorité druze qui a décidé d’accueillir 25 familles venues de Khiam. Elle et son mari, Abbas, ne veulent plus faire le compte de tout ce qu’ils ont vécu, de guerre en guerre, de destruction en destruction. Ils préfèrent rester optimistes. « Comme à chaque fois, nous reviendrons et nous reconstruirons encore plus joliment. Ça rend fou les Israéliens », rit-elle.

Attiser la haine entre les communautés
Le village de Hebbarié, à majorité sunnite, est aussi de ceux qui refusent les oukases israéliens. « Nous sommes comme des patients en soins intensifs. On ne sait pas si demain on sera guéri ou si on mourra », commente le maire de cette commune, Mohammad Abou Assalé, qui nous reçoit chez lui, en présence de plusieurs habitants. De nombreux missiles ont visé les abords du village. Une soixantaine de familles sont parties mais près de 35 autres, chiites, sont arrivées, en provenance de Kfar Chouba et Kfar Hamam.
L’édile ne s’en laisse pas conter. « Les Israéliens essaient de faire croire qu’ils ne s’en prennent qu’aux chiites, mais notre expérience montre qu’ils détestent tout le monde. » Younes Ibrahim, qui remue d’impatience sur le canapé, intervient : « Ils essaient de faire croire qu’ils n’ont de problème qu’avec le Hezbollah, mais en 1982 ils se battaient contre la résistance nationale. L’ennemi est un ennemi, il n’épargne personne. »
Silencieux jusque-là, Rajai Abou Hammine s’anime : « Ce qui les intéresse, c’est d’attiser les haines entre les communautés. » À Hebbarié, aucun contrôle n’a été mis en place. « Nous sommes des gens de gauche, glisse-t-il en plissant les yeux. On ne va pas empêcher des résistants de circuler pour contrer l’ennemi, même si on ne partage pas toutes leurs idées. »

Pierre Barbancey
L'Humanité du 07 avril 2026

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