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| Des Palestiniens récupèrent des livres dans les décombres d’un centre culturel à la suite d’une frappe israélienne à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 18 novembre 2023.© Mohammed ABED / AFP |
« La bibliothèque est aussi importante que la mer, l’air que l’on respire, le café du matin : elle est notre lien avec le lieu. Le génocide est là pour nous forcer à vivre uniquement dans nos souvenirs. » Ces mots, ce sont ceux de Mariam F. (le nom a été modifié), écrivaine palestinienne actuellement réfugiée à Deir al-Balah dans la bande de Gaza. Elle a assisté à la destruction des lieux d’écriture et de lecture qu’elle fréquentait à Gaza qui ont été ciblés, de façon méthodique et systématique par l’armée israélienne. C’est ainsi toute la culture du livre et ses institutions qui sont, depuis le 7 octobre 2023, laissées à l’état de gravats.
Les offensives menées par Israël ont en effet causé la ruine des principaux établissements du livre dans la bande de Gaza, en dehors de tout droit international. Une équipe d’universitaires, bibliothécaires, écrivains et artistes – en France mais aussi à Gaza même – s’est constituée pour répertorier et cartographier ces pertes, dans le cadre du collectif Reading in Gaza, dirigé par Dominique Dupart (université de Lille). L’Humanité magazine a pu consulter cette base de données qui donne le vertige. Bibliothèques, librairies, imprimeries, médias, presse, près de deux cents lieux ont subi des dommages, complets ou partiels.
Tous les types d’établissements ont ainsi été ciblés, montrant le caractère systématique des frappes. La bibliothèque de l’université Al-Aqsa a ainsi été incendiée, tout comme celle d’Al-Isra, détruite le 17 janvier 2024. Les bibliothèques municipales sont aussi touchées mais également les établissements spécifiques comme ceux pour les enfants. Certains lieux emblématiques de la vie du livre à Gaza ont été visés comme la librairie Samir Manṣour, haut lieu fréquenté du quartier Rimal détruit pour la deuxième fois le 10 octobre 2023, ou la bibliothèque associative du centre culturel Ḥaydar Abd Al-Shafi, fondée en 1972, dont la destruction le 8 septembre 2025 a entraîné la disparition de 18 500 ouvrages – livres de jeunesse, mémoires de maîtrise et thèses de doctorat.
Un héritage plus lointain de politiques répressives
Au-delà des ouvrages, c’est plus subtilement le réseau des institutions du livre et ses activités qui ont été déstructurés en profondeur comme le souligne Dominique Dupart : « Les bibliothèques sont en réalité détruites plusieurs fois, non seulement les collections de livres mais aussi les lieux de vie, d’étude, de citoyenneté. » Ahmad Ashour a dirigé, pendant treize ans (2011-2024), un réseau de 22 bibliothèques à Gaza, dans le cadre du Tamer Institute for Community Education – qui œuvre à la promotion de la lecture dans la société de Gaza. Il souligne ce rôle essentiel : « Les bibliothèques à Gaza n’étaient pas simplement des lieux pour emprunter des livres et partir. Non, elles étaient le lieu de rencontres. »
Ces lieux, comme la bibliothèque Ḥaydar Abd Al-Shafi, qu’il a fréquentée avant sa destruction, étaient le cadre de lectures, de discussions, mais aussi de concerts selon les principes de l’éducation populaire. « Nous échangions ensemble autour de Michel Foucault, Albert Camus, ou d’un livre comme « le Maître ignorant », de Jacques Rancière, des ouvrages qui ont pour but d’éveiller la volonté d’apprentissage. »
Les bibliothèques de Gaza font en réalité partie d’un maillage complexe qui a été directement affecté par les bombardements : certaines reposent sur des donations privées quand d’autres sont administrées par des associations ou des municipalités. L’Unrwa, organisme des Nations unies, en supervisait plusieurs, et a fait l’objet d’une attaque ciblée de la part d’Israël – son siège principal, situé à Jérusalem-Est, a été démoli le 20 janvier 2026.
Les attaques contre les bibliothèques s’inscrivent dans un héritage plus lointain de politiques répressives – blocus, censures – datant d’avant le 7 octobre, par des restrictions d’ordre matériel ou idéologique comme l’explique Ahmad : « La culture à Gaza a toujours été dans une situation très spéciale, car notre action était coordonnée par trois pouvoirs qui cherchaient à contrôler notre travail : le Hamas, l’Autorité palestinienne et l’occupation israélienne. Il a toujours été difficile d’organiser des événements, de se procurer des livres et même du papier ou de l’encre, depuis la fin de ma licence en 2009. »
Ces destructions entrent dans la définition des actes génocidaires tels que rapportés par la commission d’enquête des Nations unies, dans l’atteinte à l’intégrité mentale d’une population et de sa culture éducative ou écrite. Pour Anne-Christine Habbard, présidente de l’ONG Academic Solidarity with Palestine, ces attaques sont délibérées : « Le travail que nous faisons en collaboration avec des juristes sur les questions d’éducide et de scolasticide montre combien le fait de cibler le système éducatif participe d’une tentative de destruction d’une population. »
Pour Mariam, à Gaza, il y a bien une continuité entre la destruction de ces lieux et la déshumanisation des Palestiniens par les hauts cadres de l’armée israélienne : « Netanyahou a déclaré qu’il fallait couper l’eau et l’électricité car nous serions des animaux sous forme humaine : il a besoin, en détruisant les cafés, le pain et les bibliothèques, d’effacer les images de civilité et d’humanité chez les Gazaouis », affirme-t-elle.
Cet effacement culturel est plus visible encore dans le cadre des bibliothèques familiales et personnelles, elles aussi détruites dans les bombardements. Mariam et Ahmad ont ainsi tous deux perdu leur bibliothèque et leurs ouvrages, parfois hérités de longue date. Pour Mariam, dont la maison a été détruite le 13 octobre 2023, ses livres – comme ceux de Mahmoud Darwich, de Sahar Khalifa ou son livre de langue le « Lisân al-’Arab » – sont un territoire perdu : « Ma bibliothèque est importante parce que c’était la mienne, dans ma maison, dès le premier livre que j’ai posé sur l’étagère. C’est ainsi que l’on ancre ses pas dans un lieu. » Pour Ahmad, les livres de Karl Marx ou de Dostoïevski hérités de son oncle sont eux aussi garants de son identité : « J’ai toujours protégé les livres, ils ont fait ma façon de penser et d’exister. Je les ai perdus. La mémoire, pour fonctionner, il lui faut aussi des objets. »
Faire perdurer la culture écrite à Gaza
Malgré les destructions, nombreuses sont les initiatives à s’être développées ces deux dernières années à Gaza. La lecture elle-même, à échelle individuelle comme le décrit Mariam – qui publie ses textes en ligne sur Raseef 22, Daraj Mediaou Facebook – reste un refuge essentiel : « Nous sommes tous dans une très grande prison et la lecture me permet d’imaginer, de vivre le moment, tout en découvrant que nous ne sommes pas les seules victimes sur cette planète. »
La vie culturelle et éducative se poursuit également sous les tentes et au milieu des décombres : Mariam dirige par exemple un groupe appelé « Nous » qui, dans les camps de déplacés, permet aux femmes de s’exprimer, mais aussi de peindre et d’écrire. L’ONG Academic Solidarity with Palestinea également mis en place des cours à distance, mobilisant des centaines d’enseignants dans le monde, en fournissant un soutien à la fois pédagogique et matériel – par la distribution de milliers de cartes eSIM contournant les blocus d’Internet.
Ces initiatives ont pour but, comme l’explique Anne-Christine Habbard, de permettre une continuité des activités : « Les Gazaouis ont un très haut niveau académique et veulent mener leurs études jusqu’au bout. On les aide par exemple à récupérer des outils comme les logiciels antiplagiats pour faire un travail exigeant. Pour eux, l’idée, c’est qu’on peut leur prendre leurs oliviers, leurs terres ou leurs immeubles, mais pas leur doctorat ou leur master. »
La vie culturelle est ainsi une façon pour les Gazaouis de lutter contre l’humiliation subie et briser une image exclusivement associée au conflit. « La pire chose est que la guerre devienne ta seule histoire, nous avons d’autres activités que de survivre et de subvenir à nos besoins », explique Mariam. Pour Ahmad, témoigner de la vie culturelle permet aussi de lutter contre l’image déformée de tout un peuple et de renouer avec son identité : « L’histoire des destructions des bibliothèques devrait être un exemple très fort, très solide, concernant notre identité culturelle. Parce que, dans les médias, c’est toujours le conflit entre le Hamas et Israël, alors que nous avons une vie culturelle très riche. C’est à travers nos témoignages que nous pouvons fixer ce lien, réconcilier le passé et le présent. »
Documenter les preuves
Ce sont surtout les preuves des destructions, les traces des lieux et les pratiques qu’il est essentiel de documenter. Ce travail est au cœur de Reading in Gaza, pour produire un « contre-discours médiatique » et des « preuves physiques et des témoignages », selon Dominique Dupart. D’où une cartographie rigoureuse, élaborée avec des bibliothécaires et les Gazaouis, documentant sous forme de fiches les lieux, leur histoire, la nature de leurs fonds et les dommages.
Caroline Mansuy, bibliothécaire et membre de la CGT à la BNF, a rejoint le projet pour cette raison : « Ce qui me tenait à cœur en tant que bibliothécaire, c’était que les informations soient vérifiées. Je suis en relation avec une Palestinienne à Gaza qui documente ce qu’elle peut, au milieu des dangers, vérifiant chaque information. »
L’Association des bibliothécaires de France (ABF) a diffusé récemment un appel à bénévoles en janvier 2026 auquel Cécile Perrin a répondu, selon les mêmes exigences : « Pour moi, c’est le cœur du métier, à savoir trouver, archiver, structurer et rendre visibles les informations. » Mais le gouvernement et les ministères de tutelle (Affaires étrangères, Culture, Enseignement supérieur), comme les directions des institutions (BNF, universités) sont aux abonnés absents, abandonnant le sujet de Gaza contrairement à l’Ukraine ou la Syrie, ce qui oblige, selon Dominique Dupart, à travailler dans « les marges d’un bénévolat collaboratif ».
L’enjeu est de taille puisque c’est une part centrale de l’histoire vivante de la Palestine, passée et présente, à documenter et protéger, les ruines de Gaza étant les nôtres selon Ahmad Ashour : « Je pense que les ruines des bibliothèques à Gaza, ce ne sont pas seulement les ruines de nos maisons, ce sont aussi les ruines morales et politiques du monde entier. Ce sont celles de tout le monde. »
Kevin Pelladeaud
L'Humanité du 24 avril 26
Traduction de l’arabe : Zine S.

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