Liban - « La résilience chrétienne » : Un concept au service de l’ennemi et de ses agents !

 

Alors que la confrontation s’intensifie à la frontière sud du Liban, le conflit ne se limite pas au champ militaire, mais s’étend à des récits concurrents, chacun ayant sa propre fonction politique. Parmi ces récits, le discours de la « résilience chrétienne » dans les villages frontaliers se distingue comme un contre-modèle à ce qui est présenté comme « l’issue inévitable » des choix de résistance dans les villages chiites. Cependant, ce discours, une fois déconstruit, révèle une structure idéologique plus complexe qu’une simple description de la réalité.

La présence continue des villageois chrétiens sur leurs terres est présentée comme la preuve de la possibilité d’une « résilience sans résistance », par opposition au déplacement des villages chiites, présenté comme une conséquence directe de la présence de la résistance en leur sein. Cette comparaison ignore, intentionnellement ou non, que ce que l’on appelle la « géographie militaire » n’est pas une donnée fixe ou neutre, mais résulte, en partie, de décisions prises sur le terrain par la partie attaquante elle-même. Israël ne se contente pas d'agir en fonction des contraintes géographiques, mais contribue activement à les remodeler en choisissant des zones d'escalade et des zones de confinement, notamment en épargnant certains villages chrétiens de bombardements intensifs. Dès lors, la « résilience » se trouve liée aux objectifs de l'ennemi, qui vise à infliger de lourdes pertes à la résistance.

Un problème plus profond réside toutefois dans l'utilisation du concept même de « résilience » hors de son contexte historique. La résilience ne se limite pas au simple maintien sur place ; elle exprime un attachement au territoire face à la menace de déplacement, c'est-à-dire une relation de confrontation avec une puissance cherchant à imposer le déplacement ou l'assujettissement. En ce sens, la résilience ne se mesure pas à son résultat apparent (rester sur place ou être déplacé), mais à sa nature même d'acte de résistance ou d'élément d'une équation conflictuelle.

De ce point de vue, il devient nécessaire de se demander : que reste-t-il du concept de « résilience » lorsqu'il est reproduit dans un contexte où certaines zones sont partiellement exclues de la confrontation par une décision de l'agresseur brutal ? Si la conduite militaire israélienne gère la violence de manière discriminatoire, en tenant compte de la structure politique interne, notamment de l'influence de forces chrétiennes de droite telles que les Forces libanaises et le parti Kataeb dans ces villages et villes, ainsi que du rôle des institutions religieuses et politiques, alors la « résilience » n'est plus un concept indépendant, mais dépend des équilibres imposés par l'ennemi lui-même. Dans ce contexte, le rôle de l'establishment politique libanais est également frappant : la présidence et le gouvernement font preuve d'un parti pris flagrant en exprimant leur préoccupation pour les villages chrétiens tout en ignorant la tragédie vécue par des centaines de milliers de personnes déplacées dans les villages chiites dévastés. Cette disparité institutionnelle renforce le discours sélectif autour de la « résilience » et creuse les divisions sectaires et sociales au sein de la société libanaise.

Dans ce cas précis, le concept n'est pas employé pour décrire un acte de résistance, mais plutôt pour conférer une dimension morale à une situation qui résulte, en partie, des politiques de l'adversaire et de ses alliés au sein du pays. Ici, la « résilience » perd son sens premier d'attachement à la terre face au déplacement forcé et devient un instrument du conflit interne, servant à exacerber les divisions au lieu d'exprimer un destin commun face à l'agression extérieure.

Dans ce contexte, la clé réside dans la manière dont Israël mène ses opérations. Son action ne se fonde pas uniquement sur une logique militaire (tout en reconnaissant l'absence de résistance dans les villages chrétiens), mais s'inscrit également dans des calculs politiques et psychologiques plus vastes. Les schémas de destruction reflètent une interprétation israélienne de la structure interne libanaise, marquée par de profondes divisions et une montée en puissance sans précédent d'un groupe de forces politiques historiquement liées à l'Occident et alliées aux sionistes. Ces forces tentent désormais de les rejoindre aux trois quarts du siège de la résistance, s'appuyant sur une structure autoritaire née à un moment historique où le rapport de forces a basculé en faveur des ennemis américains et sionistes. En ce sens, la disparité des cibles n'est pas une simple coïncidence sur le terrain, mais bien un élément de la gestion du conflit par la fragmentation de la sphère sociale libanaise. Toutefois, cette « discrimination » demeure fragile et conditionnelle, comme le démontre le ciblage de certains habitants, dont le prêtre de Qlaiaa, confirmant que cette politique – si elle existe réellement – ​​n'est pas une garantie, mais plutôt un outil circonstanciel au service de calculs changeants.

Dans ce contexte, la « résilience chrétienne » est instrumentalisée à des fins de politique intérieure, servant à instaurer une dichotomie implicite : « une communauté rationnelle qui se protège » contre « une communauté imprudente qui s’attire les foudres de la destruction ». Cette dichotomie ravive les stéréotypes sectaires, mais la présente dans un langage moderne : celui du réalisme, de la responsabilité et de la priorité donnée à « l’intérêt du peuple » plutôt qu’aux « aventures militaires ». Or, ce langage masque un processus de tri social et politique qui redessine les frontières de la division sectaire au sein de la société libanaise.

De plus, ce discours remplit une fonction psychologique manifeste. Il ne se contente pas d’expliquer les événements, mais remodèle la conscience de son auditoire : il cherche à semer le doute au sein du mouvement de résistance, à le rendre responsable de ses souffrances et à le pousser à remettre en question l’efficacité de ses actions. Certains militants de gauche repentis jouent un rôle encore plus insidieux que les alliés historiques d’Israël, répétant sans cesse le refrain du « coût et de la destruction » pour minimiser et saper l’efficacité de la résistance.

Le danger réside non seulement dans l'aggravation des divisions politiques, mais aussi dans la redéfinition des concepts qui façonnent la conscience collective. Ainsi, la « résilience » est érigée en caractéristique propre à un groupe, et la « rationalité » est assimilée à l'évitement de la confrontation, tandis que la soumission au pouvoir est présentée comme une option réaliste. Inversement, la résistance est dépossédée de sa légitimité par son lien avec son coût humain et matériel et par sa représentation comme un outil extérieur, au mépris du contexte qui l'impose.

En ce sens, la division actuelle n'est pas une simple divergence d'opinions, mais s'inscrit dans une structure plus vaste qui remodèle la conscience collective : d'un conflit avec un ennemi extérieur, elle devient une lutte interne autour de l'interprétation de cet ennemi et de la question de savoir si l'affronter est une nécessité ou un fardeau. Dès lors, le danger ne se limite plus aux actions militaires, mais s'étend à la lutte idéologique, médiatique et morale. Il devient impératif de démanteler le discours de l'ennemi et de ses agents internes et de dévoiler leurs objectifs dans le cadre de la lutte pour une véritable prise de conscience populaire et nationale et une résilience sur la voie de la victoire.

Par le Dr Tannous Chalhoub
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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