Dans son rapport annuel, Amnesty dénonce « le plus grand défi de notre époque » : celui des attaques contre le multilatéralisme, le droit et la société civile, menées au profit d’un « ordre mondial raciste et patriarcal ». Mais l’ONG évoque aussi les résistances plus que jamais nécessaires.
Guerres illégales menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran et le Liban, génocide à Gaza, crimes commis par la Russie de Vladimir Poutine ou les Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan : il est souvent difficile d’analyser les tenants et les aboutissants de ce chaos planétaire. Celui d’un « ordre mondial raciste, patriarcal, inique et hostile aux droits fondamentaux », écrit en préambule l’ONG Amnesty International dans son rapport annuel publié ce 21 avril.
Traditionnellement intitulé « la Situation des droits humains dans le monde », ce document de près de 500 pages revêt pour l’année 2025 un caractère particulier en raison de la multiplication des guerres et des crimes, à des fins de domination politique et économique brutale des grandes puissances, États-Unis en tête.
« Ce qui rend cet instant fondamentalement différent est que nous ne parlons plus seulement d’une érosion aux marges du système, mais d’une attaque directe contre les fondements mêmes des droits humains et l’ordre international fondé sur des règles, menée par les acteurs les plus puissants à des fins de contrôle, d’impunité et de profits », dénonce la secrétaire générale de l’ONG, la Française Agnès Callamard. Selon elle, l’humanité se trouve « face au plus grand défi de notre époque », face aux attaques menées « par des mouvements transnationaux hostiles aux droits fondamentaux et par des gouvernements prédateurs déterminés à asseoir leur domination au moyen de guerres illégales et d’un chantage économique éhonté ».
Complaisance européenne
Une nouvelle étape a été franchie depuis le début de l’année 2026, avec la guerre contre l’Iran, au mépris de toutes les règles de droit. Pour l’ONG, il s’agit d’un des « résultats de ce glissement vers le mépris de la loi », notamment avec « la guerre ouverte contre les populations et les infrastructures civiles ». Si l’ONG ne le cite pas nommément, on ne peut que penser à l’éléphant dans la pièce : Donald Trump, et les « plus de 150 exécutions extrajudiciaires » commises en bombardant des navires, sans oublier « l’acte d’agression contre le Venezuela ». Quant à son allié criminel Benyamin Netanyahou, Amnesty pointe la poursuite du « génocide contre la population à Gaza » et le « système d’apartheid imposé aux Palestiniens ».
Bien entendu, les dirigeants états-unien et israélien n’ont pas l’apanage des exactions. Amnesty dénonce ainsi les responsabilités de la Russie de Vladimir Poutine dans la guerre d’agression contre l’Ukraine, les crimes des FSR au Soudan, armés par les Émirats arabes unis, ou bien les exactions commises dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), notamment par le M23.
L’ONG évoque aussi la complaisance des dirigeants du monde, et notamment de l’Union européenne, qui « ont cédé lâchement face aux attaques états-uniennes contre le droit international », et n’ont rien fait pour mettre fin aux crimes contre l’humanité perpétrés par les dirigeants israéliens.
« Despotes et prédateurs »
Certes, l’ordre international hérité de 1945, avec l’institution phare qu’est l’ONU, est loin d’être parfait : impuissance, inaction parfois, verrouillage du Conseil de sécurité par les grandes puissances. Malgré cela, les règles fondées sur le multilatéralisme et le droit international constituent des avancées majeures dans l’histoire de l’humanité. Et ces imperfections ne peuvent masquer le fait que « les despotes et prédateurs proposent à la place un nouvel ordre mondial (qui) bafoue et renonce à la justice raciale, de genre et climatique, (qui) rejette la solidarité internationale », et dont « les fondements consistent à réduire au silence la dissidence, manipuler la loi et déshumaniser toutes les personnes considérées comme « différentes » », pointe Agnès Callamard.
L’ONG ne se limite pas à une longue liste désespérante des guerres et autres exactions. Elle relève l’espoir que portent les manifestants, la société civile qui résistent : ceux de la Gen Z dans une dizaine de pays, ceux qui se sont levés face à l’ICE aux États-Unis, les manifestations massives contre le génocide à Gaza. Et parfois quelques États, à l’instar de l’Espagne en Europe ou de l’Afrique du Sud, qui ont engagé la procédure à la Cour pénale internationale contre Israël.
En France aussi, les droits et libertés menacés
On aurait tort de croire que la France est préservée : dans son rapport qui dresse la situation des droits humains dans tous les pays du monde, le nôtre n’est guère brillant. À l’instar du comité contre la torture des Nations unies, qui alertait voici un an sur l’usage d’armes à létalité réduite qui blessent et mutilent, Amnesty International fait part de « sa vive inquiétude sur la fragilité des droits et libertés en France ». À un an de l’élection présidentielle, la présidente d’Amnesty France, Anne Savinel-Barras, pointe du doigt « la virulence du débat politique et médiatique, en particulier les attaques racistes et les invectives contre l’État de droit ». Technologies de surveillance, remise en question de la justice, criminalisation des défenseurs de l’environnement ou des droits des Palestiniens – des faits qui émanent aussi de membres du gouvernement – sont également cités…
Benjamin König
L'Humanité du 20 avril 2026

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