Le film de Pierre Carles « L’Affaire Abdallah » retrace et révèle, témoignages à l’appui, l’acharnement judiciaire des autorités françaises contre le militant communiste libanais. Mais aussi la cabale relayée par bon nombre de médias d’alors. Un documentaire édifiant, en salle le 8 avril.
Le 25 juillet 2025, Georges Ibrahim Abdallah, le plus vieux prisonnier politique détenu en France, est libéré après avoir passé plus de quarante années en prison. À son arrivée à l’aéroport de Beyrouth, c’est une foule chaleureuse qui l’attend, tandis que son village natal s’apprête à célébrer comme il se doit le retour du frère, du voisin, du camarade.
Quarante années ont passé depuis les débuts de ce que d’aucuns nommeront « l’Affaire Abdallah ». Deux générations plus tard, il y a ceux qui se souviennent et ceux qui n’étaient pas nés.
Le film de Pierre Carles remet en lumière cet épisode incroyable, reconstituant, témoignage après témoignage, images après images, le puzzle d’une histoire qui démarre à l’aune des années 1980 dans un Liban envahi par Israël, un conflit qui se propage jusqu’en France et se solde par la condamnation de George Ibrahim Abdallah. Étiqueté terroriste, il ne sera jamais présumé innocent. Rappel des faits.
« En réalité, nous n’avions aucune piste »
En 1982, un diplomate américain et un agent du Mossad sont tués devant leur domicile parisien. Le 24 octobre 1984, George Ibrahim Abdallah, militant communiste libanais, membre des Farl (Fractions armées révolutionnaires libanaises, qui ont revendiqué les deux attentats) est arrêté en possession de « vrais-faux papiers » d’identité. Il est condamné à quatre ans de prison.
En 1986, une série d’attentats ensanglante Paris. Ils sont revendiqués par le CSPPA (Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes, organisation à la solde des Iraniens, déterminée à semer la mort en France en raison de son soutien à l’Irak), qui exige, entre autres, la libération des militants des Farl, et donc d’Abdallah.
À partir de là s’enclenche l’impitoyable mécanique judiciaire qui le maintiendra en prison durant plus de quatre décennies. « Je me suis dit qu’au fond, mettre en avant la piste Abdallah ne ferait pas de mal, même si ça ne faisait pas de bien. En réalité, nous n’avions aucune piste » avouera des années plus tard Robert Pandraud, qui fut ministre délégué à la Sécurité de 1986 à 1988.
Les autorités françaises sous la pression états-unienne
Le film agit comme une contre-enquête, factuelle et solide. En remontant jusqu’aux prémices de l’affaire, il démonte point par point la mécanique idéologique à l’œuvre, orchestrée par les autorités françaises sous la pression de l’administration états-unienne.
Par la simplicité du dispositif adopté, Pierre Carles éclaire également le suivisme de la plupart des médias français qui, à l’exception de « l’Humanité » et de quelques journalistes indépendants, ont relayé de nombreux éléments sans les vérifier et ont participé de fait à cette « fabrique du mensonge ».
Si les médias « mainstream » n’en sortent pas grandis, les dirigeants politiques français au pouvoir durant ces quatre décennies non plus. Les nombreuses demandes, comme la loi le prévoit, de remise en liberté d’Abdallah ont toutes reçu une fin de non-recevoir. Quel que soit le gouvernement en place, tous se sont pliés aux désidératas de la Maison-Blanche. Si Hollande, par inadvertance, le reconnaît, on savoure la mémoire défaillante de Fabius, alors ministre des Affaires étrangères : « Georges Abdallah ? Ça ne me dit rien du tout. Je suis désolé, je n’ai aucun souvenir de ça. »
La pertinence du film intervient à cet endroit-là : il propose un travail de mémoire et de justice. C’est une leçon, à l’heure où les politiques les plus réactionnaires et les plus sombres, partout dans le monde, se sentent pousser des ailes. À peine réélu, le nouveau maire RN de Grenay, dans le Pas-de-Calais, s’est empressé de retirer une plaque en hommage à George Ibrahim Abdallah, qui avait été fait citoyen d’honneur de la ville alors dirigée par une maire communiste.
Marie-José Sirach
L'Humanité du 11 avril 2026
L’Affaire Abdallah, de Pierre Carles, France, 1 h 41. En salle depuis le 8 avril.

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