Avec le cessez-le-feu en vigueur pour dix jours depuis le 17 avril, des milliers de réfugiés sont revenus chez eux, dans le sud du Liban, pour constater comment l’armée israélienne s’est acharnée à tenter de détruire leur existence. De Nabatiye à Tyr, l’amour de la terre est plus fort que tout.
De Saïda aux collines de Nabatiyé, puis jusqu’au littoral de Tyr, les routes du Liban du Sud racontent un même mouvement : revenir, malgré le danger. Entre embouteillages, maisons détruites et récits opposés, ce n’est pas un retour à une vie normale, mais une traversée.
Il fait 26 degrés et un vent fort soulève une brume blanche. Sur la route vers Nabatiyé, à 80 kilomètres au sud de Beyrouth, la circulation se densifie. Des pick-up surchargés, remplis de matelas, de couvertures, avancent lentement. Dans l’un d’eux, un père est assis sur une chaise en plastique dans la benne, son bébé de deux ans sur les genoux. Trois autres enfants sont allongés à même le métal.
« Cela fait soixante ans que nous vivons la guerre »
Il est 9 heures. Certains roulent depuis plus d’une heure et demie pour quelques kilomètres franchis. Sur le bas-côté, un homme se tient dans le coffre d’un Rapid, ces véhicules typiques du transport local, la porte ouverte. Il sirote son café, écouteurs aux oreilles, pendant que sa femme dort derrière lui. Les pleurs d’enfants fatigués fusent.
Un petit garçon veut descendre pour se dégourdir les jambes. Son père le retient. Plus loin, un autre homme laisse le volant à son fils aîné, prend un gamin dans ses bras et avance à pied, attendant que la voiture le rattrape. La scène se répète. Elle devient familière.
En quittant le littoral, la route grimpe vers les plateaux de « Jabal Amel », le nom que donnent avec affection les habitants du sud à leur bled. Le paysage change : des élégantes villas qui parsemaient autrefois les crêtes, il ne reste que des mille-feuilles de gravats poussiéreux. La ville de Nabatiyé, peuplée de 124 000 habitants avant 2024 selon l’Administration centrale de la statistique (CAS), s’étale entre une modernité bétonnée et des quartiers historiques.
Dans le secteur d’As-Saraya al-Qadimé (l’ancien sérail), un des plus défavorisés de la ville, les ruelles se font plus étroites. Le cœur historique de la cité, respire une nostalgie blessée. Amira y raconte une vie marquée par le bruit des canons. « La résistance, on la transmet à nos enfants avant même leur naissance. Elle est dans le sang, dans le lait. Cela fait soixante ans que nous vivons la guerre. C’est dans notre ADN, on la transmet par les gènes », confie cette octogénaire qui n’a jamais quitté Nabatiyé.
Sawsan, 57 ans, a fui au premier jour des bombardements pour protéger son mari, opéré du cœur. Elle a été accueillie dans une école près de Saïda, 35 km plus au nord, avant de revenir dès le lendemain du cessez-le-feu. « Les maisons se reconstruisent, pas les âmes. Dans mon quartier seulement, huit hommes sont devenus martyrs. » Elle les nomme, un par un.
Imaginer une vie sans explosions
À Nabatiyé el-Tahta, Malak, une veuve de 37 ans, raconte son retour autrement. Son époux est mort lors de la guerre de 2024, après 66 jours de combats. Elle élève seule ses trois enfants. « Je suis partie pour eux. Nous autres, les mères de Nabatiyé sommes des combattantes. Face aux dangers, on protège nos enfants. » Dès l’annonce du cessez-le-feu, dans la nuit du 16 avril, elle les embarque dans sa voiture et prend la route du retour. « L’air de ma ville me manquait. »
Sa maison avait déjà été détruite lors de la guerre de 2024. Elle l’a reconstruite. Aujourd’hui encore, elle est prête à s’y installer, même si elle est endommagée. « S’il le faut, je mettrais du nylon à la place des vitres et je m’installerais. Les vraies pertes, ce sont les vies humaines. La pierre, ça se reconstruit. »
Elle parle de la terre et de ce qu’elle représente. « Cette terre a du sens. Mon mari a donné son sang pour elle. J’aime mes racines. » Dans son récit, l’attachement se mêle à une lecture politique assumée. Elle évoque les tirs de roquettes par le Hezbollah le 2 mars et le contexte des mois précédents. « Ce n’était pas seulement pour venger la mort d’Ali Khamenei. Il y a eu quinze mois de violations du cessez-le-feu de 2024. À un moment, il fallait participer à cette guerre. »
Son voisin dentiste exprime une grande lassitude. À Nabatiyé, son discours est rare. Il appelle à faire confiance à l’État, à cesser de sacrifier les jeunes dans des guerres interminables. « J’ai déboursé 30 000 dollars pour réparer ma maison. Combien de fois devrai-je recommencer ? » Youssef a étudié en Ukraine, vécu de longues années en France et en Allemagne. « J’aurais pu rester là-bas. Je suis revenu pour mon père. » Il exprime son incompréhension : « Pourquoi donner un prétexte à notre ennemi, Israël ? Vous savez que nos martyrs sont des jeunes de 18 à 25 ans. »
À ses côtés, sa fille, médecin de 23 ans, abonde dans le même sens. Elle est revenue de l’étranger en 2024 pour faire du bénévolat dans un hôpital. Elle raconte les urgences, les défilés incessants des blessés, les corps sans vie. « Un jour, une dépouille a été emmenée par des secouristes. C’était un ami de classe, mort sur le front. »
Elle s’interroge : « Comment construire un avenir ici ? Comment vivre sans avoir peur d’une frappe ? » Elle veut simplement penser au lendemain, imaginer une vie sans explosions, sans cette peur constante. « Comment élever des enfants dans un tel contexte ? Comment croire à la paix quand même les secouristes sont assassinés ? »
Plus loin, Inaya, 50 ans, a perdu sa maison en 2024. Elle n’a pas les moyens de la reconstruire. « Nous louons un appartement dans notre propre ville », dit-elle. Une solution provisoire devenue permanente. Ses enfants ont peur. Elle aussi, mais elle ne l’exprime pas.
Malgré les craintes, elle est revenue dès l’annonce du cessez-le-feu. « Même détruite, ma ville reste belle. » Elle parle de Nabatiyé comme d’un lieu auquel on ne renonce pas, malgré les ruines et la fatigue. Rester devient une forme de continuité, presque une nécessité.
À quelques rues de là, Amir, 55 ans, père de cinq enfants, avance lentement sur ses béquilles. Il a été blessé lors d’une frappe « sans avertissement ». « Un éclat m’a déchiré le mollet. » Il raconte la nuit, l’explosion, l’hôpital. Il est parti à Saïda pour rester au plus près de sa ville. « Je dormais dans ma voiture, j’allais de café en café pour utiliser les toilettes. » Vingt minutes après le cessez-le-feu il est revenu en moto. Il a découvert des maisons détruites ou éventrées.
Revenir quand tout est détruit
Entre Nabatiyé et Tyr, le territoire impose ses détours, visibles jusque sur Google Maps. En raison de la destruction des ponts, l’application propose des trajets de plus de deux heures trente, en nous faisant passer par des localités au sud du Litani. Certains détours sont improbables, ils mènent jusqu’aux abords de Kfarkila, à quelques centaines de mètres de la frontière. Un village aujourd’hui occupé par les Israéliens.
Ces axes, proches de la ligne de front sont en réalité à éviter. Nous prenons donc l’autoroute du littoral, mais il faut contourner le pont de Qasmiyé, détruit par les Israéliens. Des pelleteuses de l’armée libanaise sont à l’œuvre pour essayer de remblayer le passage. Mais la traversée reste impossible. Il faut passer par une route agricole, au milieu des bananeraies.
Le trajet s’éternise. À mesure que l’on approche de la cité portuaire de Tyr, les repères se brouillent, puis disparaissent. Plus au nord c’était la dégradation. Ici, c’est la dévastation totale. Sur la corniche qui faisait la fierté de la ville, les immeubles élégants ont laissé la place à des montagnes de gravats.
Le 17 avril, trois minutes avant le silence des armes, quatre immeubles ont été pulvérisés. Ghiya Houman, 24 ans, tient deux sacs remplis de vêtements qu’elle est venue récupérer. « Le quartier est méconnaissable. Mes parents et moi avons perdu des voisins et des amis. »
Selon les derniers chiffres du ministère de la Santé, il y a eu 9 morts et 24 blessés. Plus loin, Israa, 37 ans, arrive avec sa fille pour constater l’ampleur des dégâts. Elle s’indigne en découvrant l’immeuble de la famille Hijazi à plat. Autour, les repères ont disparu. Ici, les bombardements sont perçus comme une volonté de vengeance contre la cité antique. Elle alimente une conviction largement partagée qu’« il est impossible de faire confiance aux Israéliens ».
Hajj Rida, sexagénaire, se souvient d’un autre temps. De cette route qui portait le nom de son père. Aujourd’hui, il n’a même plus les moyens pour faire redémarrer son commerce. « Nous survivons malgré tout ça. On ne perçoit aucune aide de l’État. Nous reconstruirons avec notre propre argent que les banques nous remettent au compte-goutte à hauteur de 500 dollars par mois. »
Le vent de mer soulève la poussière des décombres. Elle s’infiltre dans les yeux, dans la bouche. Sur les routes, les voitures continuent de défiler. Beaucoup d’habitants ne sont que de passage : sentir l’air de leur ville, inspecter leur maison, récupérer quelques affaires, puis repartir.
Le retour n’est que provisoire. Ceux qui restent le font faute de moyens. Les autres repartent. Et l’embouteillage recommence sur le chemin inverse, qui part vers le nord. Entre Nabatiyé et Tyr, les mêmes scènes se dessinent : revenir, même pour quelques petites heures. Un mouvement qui ne marque pas une fin, mais la continuité d’un lien à la terre, malgré l’usure.
Mirna Bassil
L'Humanité du 19 avril 26

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