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| Des tombes provisoires, à Tyr, au Liban, le 8 avril 2026. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE » |
Une lamentation lancinante s’élève d’un terrain de sable ouvert au vent, à quelques centaines de mètres de la mer, à Tyr, ville côtière du sud du Liban. Agenouillée devant une tombe de terre, une femme en pleurs égrène prières et mots d’affection. Vingt-huit autres sépultures sont alignées dans ce cimetière provisoire, ouvert pendant la guerre. Des numéros – et parfois une photographie – tiennent lieu d’identification. Profitant de la fragile trêve au Liban, qui a interrompu la guerre entre Israël et le Hezbollah depuis vendredi 17 avril, d’autres silhouettes se recueillent. A Tyr, le deuil et le choc sont partout.
Hussein a les larmes aux yeux. Venu spécialement de Beyrouth, il prie sur la tombe d’Ali Al-Khaled, un collègue depuis plus de vingt ans au sein des forces de sécurité. « Le 8 avril, Ali a cru que la trêve régionale dans la guerre entre l’Iran et les Etats-Unis s’étendait au Liban. Il a voulu repartir chez lui, à Marwahine [un village sunnite]. Il a été tué en route par l’armée israélienne, avec son frère, qui était un civil », explique ce militaire, qui ne donne que son prénom car il n’est pas autorisé à parler à la presse. Les deux frères sont enterrés l’un près de l’autre ; des drapeaux libanais sont plantés dans le sol.
L’espoir d’une accalmie a aussi coûté la vie à Ali Amer, 19 ans, visage poupin. Hassan Hammoud fume une cigarette, assis près de la tombe, comme s’il était en conversation avec son ami défunt : « Ali était chauffeur. Il a été tué le 8 avril, quand il est arrivé à Qlaylé », un village chiite proche de Tyr. Il sera enterré chez lui « lorsque la situation sera plus claire ».
Des défunts pourraient rester enterrés dans ce cimetière provisoire plus longtemps : ceux originaires des villages de la bande frontalière libanaise qu’Israël entend occuper, et où son armée procède à des destructions malgré la trêve. Ramiyé, dont était originaire Zeinab Saleh, est situé dans cette zone. Sa fille, Mariam, qui vient de revenir à Tyr, dépose des fleurs sur la tombe. Sa mère, malade, morte le 21 mars, a été enterrée à la hâte dans ce cimetière. Un drapeau d’Amal, parti chiite dont la famille est sympathisante, est planté près de sa tombe. « Ma mère reposera un jour à Ramiyé. Et j’y retournerai, veut croire Mariam. Même si c’est, moi aussi, dans un linceul, j’y retournerai un jour. L’occupation israélienne sera combattue et défaite. »
Message sanglant
La mort flotte aussi autour des décombres sur le front de mer de Tyr, un endroit d’ordinaire animé, avec ses restaurants. Jeudi 16 avril, quelques minutes avant minuit, heure de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, l’armée israélienne a bombardé cinq immeubles, dont il ne reste plus que des gravats. Une odeur de brûlé et de la poussière se dégagent du site ce samedi 18 avril, alors que les recherches se poursuivent. Des secouristes aux traits tirés surveillent le mouvement des machines excavatrices, qui retournent les débris. « Pour les morts, nous n’avons pas trouvé de corps entiers. Nous travaillons tout doucement, pour extraire les bouts de corps », explique Mohamed Chtaily, l’un des conducteurs.
Directeur de l’hôpital Jabal-Amel, à Tyr, où des blessés et des dépouilles ont été transférés, le docteur Wael Mroueh confirme que des tests ADN sont nécessaires pour l’identification des défunts. Lundi 20 avril, le bilan provisoire s’élevait à 24 morts. « Ces frappes ont fortement ébranlé les habitants de Tyr et leur moral. Elles ont eu lieu quelques instants avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, dans une région considérée comme sécurisée », explique le médecin. Le personnel continue de dormir dans l’établissement, comme il l’avait fait pendant la guerre. « Tout le monde croit que le conflit va reprendre à l’expiration du cessez-le-feu de dix jours », ajoute-t-il.
Dans son magasin, endommagé, attenant au site des frappes, Nasser Al-Khatib, Palestinien né à Tyr, liste le nom des familles qui vivaient dans les immeubles bombardés. « On se connaissait tous. J’ai grandi ici », explique-t-il, sous le choc. « C’est un acte criminel, qui montre le vrai visage d’Israël. Un symbole a été visé : en temps de guerre, Tyr est la ville refuge des habitants de la zone frontalière », estime Mohamed Al-Ali, un ami venu aider le commerçant à nettoyer sa boutique aux étagères couvertes de poussière. Plusieurs habitants se disent convaincus que la frappe était un message sanglant adressé au président du Parlement et chef du parti Amal, allié au Hezbollah, Nabih Berri, dont Tyr est un fief.
« Une même tristesse »
Située au sud du fleuve Litani, Tyr est difficile d’accès : les ponts traversant le cours d’eau ont été bombardés par l’armée israélienne durant la guerre. Depuis le début de la trêve, les militaires libanais s’affairent à les remettre en état. Lundi 20 avril, les travaux, au niveau de Qasmiyeh, sur la route côtière, ont été interrompus pour mener des recherches. Les corps de deux hommes portés disparus depuis le 16 avril ont été retrouvés.
Ce samedi, non loin de Tyr, à Zrariyé, des tirs de kalachnikov retentissent pendant quelques minutes. Sept combattants du Hezbollah, originaires du village entouré de vallées, sont enterrés. Une foule nombreuse participe aux funérailles. « Nous partageons une même tristesse », affirme Louma Moghieddine, toute jeune vingtenaire, en deuil. Son père, Reda, a été tué dans une frappe avant l’aube, le 9 avril, avec neuf autres personnes. La famille a alors fait un aller-retour pour l’enterrer le jour même. « La guerre, c’est un face-à-face, ce n’est pas tuer des gens dans des maisons loin du front », accuse sa fille. Selon une source informée, « Reda faisait partie du réseau des institutions sociales du Hezbollah, mais il n’était pas un combattant ».
Zrariyé fut jadis une place forte de la gauche, avant que le parti Amal ne prenne l’ascendant, talonné par le Hezbollah. Trois autres natifs du village, combattants du mouvement allié de Téhéran, ont été tués pendant le conflit. Ils ont été enterrés dans le « carré des martyrs » du cimetière. A Zrariyé, une trentaine de maisons ont été détruites. Louma n’est pas encore revenue vivre sur place, alors que la trêve est fragile.
Laure Stephan
Le Monde du 21 avril 2026

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