« C’est maintenant que l’on fête la naissance de Souleiman » : l’odyssée des bébés prématurés de Gaza

 

Évacués vers l’Egypte en novembre 2023 alors qu’ils n’étaient que des nourrissons en sursis, une partie des prématurés de l’hôpital Al-Shifa de Gaza a regagné l’enclave palestinienne fin mars. Parmi eux, le petit Souleiman a retrouvé une mère qui ne l’avait vu qu’en vidéo depuis sa naissance.

Elle attend. Elle guette, le visage marqué par l’anxiété. Sur les images capturées par les journalistes locaux dans le hall de l’hôpital Nasser de Khan Younès, Ola Hijji finit par craquer. Ses larmes coulent lorsqu’elle ne voit pas son fils parmi le premier groupe d’enfants franchissant les portes, ce 30 mars. Elle le cherche pourtant, désespérément, jusqu’à ce qu’on lui indique que trois enfants sont entrés par une porte latérale, sans avoir encore été enregistrés.
Souleiman est bien là. Lorsqu’elle l’aperçoit, elle le saisit, couvre son visage de baisers et ne le lâche plus. « Tout était si confus, les émotions de joie se mêlaient à la tristesse. Mais j’ai dû retrouver mon calme pour le serrer dans mes bras », confie Ola Hijji, jointe par Le Monde au téléphone, comme tous les témoins de cet article : Israël interdit l’accès à la bande de Gaza à la presse étrangère depuis trente mois.
Revenu dans l’enclave palestinienne par Rafah, dans le cadre d’un rapatriement sanitaire coordonné par l’Unicef, Souleiman, 2 ans et 5 mois, est encore trop petit pour mesurer le poids de son histoire et de celle de sa mère, dont la vie a été brisée par la guerre d’anéantissement de l’enclave palestinienne, menée durant deux ans par Israël après les massacres du Hamas, le 7 octobre 2023.

Survivants d’une « zone de mort »
Souleiman faisait partie de ces bébés prématurés nés peu après le début de l’offensive israélienne, dont les images avaient fait le tour des médias. On y voyait une enfilade de corps minuscules, certains emmaillotés dans des draps maintenus par du sparadrap pour conserver leur chaleur, alignés sur des matelas à même le sol de l’hôpital Al-Shifa.
A l’époque, le plus grand complexe médical de Gaza, assiégé et bombardé, était qualifié de « zone de mort » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Privée d’électricité pour les incubateurs, l’équipe médicale avait rassemblé 33 nouveau-nés dans une salle d’opération à l’abri des tirs intensifs, tentant de les maintenir en vie avec les moyens du bord. « Le chauffage était inexistant et l’oxygène totalement insuffisant. Nous luttions pour leur survie, mais nous manquions de tout, même d’eau potable pour préparer le lait. Nous avons perdu cinq enfants à ce moment-là », se souvient Muhammad Abu Salmiya, directeur médical de l’établissement.

Cette photo, diffusée par le docteur Marwan Abou Saada, montre des bébés palestiniens prématurés à l’hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, le 12 novembre 2023. MARWAN ABOU SAADA VIA AP

Le 20 novembre 2023, les 28 survivants étaient sauvés in extremis lors d’une évacuation à haut risque vers l’Egypte. Près de deux ans et demi plus tard, les voilà faisant le chemin inverse. Du moins, une partie d’entre eux : sept sont décédés peu après leur arrivée en territoire égyptien, où ils ont été enterrés. D’autres y sont restés avec leurs parents, passés par Rafah avant qu’Israël n’en ferme totalement l’accès, en mai 2024, isolant du monde une population gazaouie alors soumise au pilonnage quotidien de son armée.
Les bébés frêles d’autrefois sont aujourd’hui de petits enfants chevelus. Les journalistes locaux ont immortalisé leurs retrouvailles avec leurs familles : des parents en pleurs, poussant des cris de joie, et des petits ahuris, parfois effrayés de rencontrer ces adultes pour la première fois. Beaucoup portent des lunettes, séquelles de problèmes de rétine liés à leur prématurité. Pour Ola Hijji, 37 ans, le vide a duré deux ans et demi. Entre les déplacements forcés et l’absence totale d’électricité et d’Internet, consécutive à la destruction des infrastructures par l’armée israélienne, elle n’a pu voir son fils que trois fois en vidéo. Elle a même ignoré qu’il était en vie pendant les cinq premiers mois.

Une naissance dans le chaos
Son calvaire commence le 31 octobre 2023, pendant que la ville de Gaza, où elle vit, est écrasée par les bombes. Au huitième mois d’une grossesse déjà compliquée, une hémorragie la surprend. L’hôpital Al-Shifa, le plus proche, saturé, refuse de l’accueillir faute de médecins. Elle se retrouve à la rue avec son mari, persuadée qu’elle va perdre son bébé, jusqu’à ce qu’un inconnu accepte de les conduire à l’hôpital Al-Helou où elle subit une césarienne dans un décor de cauchemar : « A côté de moi, une femme a accouché au sol. Une autre est morte en couches sous mes yeux avec son fœtus de 5 mois. »
Pesant 1,5 kilogramme à la naissance, Souleiman est arraché des bras de sa mère et emmené immédiatement à Al-Shifa, le seul hôpital disposant d’incubateurs dans le Nord. Ola Hijji, sommée de partir pour libérer la place, se réfugie chez ses parents, tandis que son mari et ses six autres enfants restent dans leur immeuble familial de Zeitoun, dans l’est de la ville de Gaza. Quelques jours plus tard, un missile israélien s’y abat, tuant son fils Adnan, 14 ans, et 35 autres de ses proches. « Adnan était si déçu de ne pas avoir pu voir son petit frère après sa naissance », confie Ola Hijji, la voix étranglée par la douleur. Elle n’a pas pu dire adieu à son fils, l’hôpital Al-Ahli Arabi, où le corps a été emmené, étant alors, lui aussi, assiégé. Comme la majorité des habitants du nord de l’enclave, la famille Hijji est contrainte de fuir vers Rafah, au sud, poussée par les incursions de l’armée israélienne. Ola Hijji parcourt 14 kilomètres à pied deux semaines à peine après sa césarienne.
Ce n’est qu’au bout de cinq mois de recherches, aidés par des journalistes, que les Hijji, qui croyaient Souleiman mort, apprennent qu’il est au Caire. Grâce au dévouement d’un infirmier, surnommé le « docteur Bilal » par les familles, le lien avec les enfants a pu être maintenu durant cette période de séparation. Bilal Tabassi, 37 ans, infirmier de l’unité de soins intensifs de l’hôpital Nasser, a accompagné les bébés au Caire et est resté à leurs côtés jusqu’à leur retour.

« De la ville à la vie primitive »
« Les nouveau-nés dans un état critique étaient soignés dans un hôpital d’El-Arich, tandis que les autres se trouvaient au Caire, où j’étais et où ils ont fini par être tous regroupés, raconte au Monde le soignant, qui s’efforçait de rassurer des familles désespérées. Dès que possible, j’envoyais des nouvelles, des photos ou des vidéos. Mais certaines familles étaient presque impossibles à joindre. Pour l’une d’elles, il m’a fallu neuf mois avant de réussir à établir le contact. Les parents ignoraient que leur enfant était en vie. »
L’infirmier est resté bloqué en Egypte dans un orphelinat avec ces enfants qui grandissaient à ses côtés. « Je les ai pris alors qu’ils n’avaient que quelques jours. C’était la mission d’un père : les soigner et les ramener en bonne santé. Entre la pression, le stress et la peur pour ma propre famille restée à Gaza sous les bombes et dans la famine, ce fut une épreuve terrible », confie le père de deux enfants. Epuisé, il a désormais rejoint ses proches qui, comme plus d’1 million de Gazaouis, s’entassent dans le camp de tentes d’Al-Mawassi, dans le sud du territoire, dans des conditions qualifiées d’« inhumaines » par les Nations unies.
« Il est passé de la ville à la vie primitive », témoigne, de son côté, Ola Hijji. Son fils Souleiman a quitté la capitale égyptienne pour s’installer à huit sous une tente plantée à Nousseirat, dans le centre de l’enclave. « Il est arrivé avec le teint tout blanc. Je lui ai dit : “Attends un peu, tu vas devenir couleur charbon comme nous à force de rester dehors” », poursuit-elle dans un éclat de rire nerveux. « Toutes les femmes de la famille l’embrassent et se le disputent. Comment voulez-vous qu’il sache que c’est moi, sa mère ? », continue Ola Hijji, qui, en dépit de la misère et de la déscolarisation de ses autres enfants, déborde de joie : « C’est maintenant que l’on fête la naissance de Souleiman. »
Malgré un accord de cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre 2025, les bombardements et les tirs de l’armée israélienne persistent dans la bande de Gaza avec plus de 710 morts et 1 900 blessés depuis cette date. Le territoire étouffe toujours sous le blocus. Autrefois doté de plus de 110 couveuses, l’hôpital Al-Shifa n’en compte plus qu’une trentaine. Cet effondrement des capacités se heurte à une réalité dramatique : sous l’effet de la malnutrition et du stress de la guerre, les naissances prématurées et la mortalité périnatale se multiplient dans une enclave au système de santé à bout de souffle ; une alerte relayée par plusieurs organisations, dont Physicians for Human Rights et Amnesty International.

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 11 avril 26

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