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| La guerre, qui a démarré le 2 mars dernier, devait, selon les plans des stratèges politiques et militaires israéliens, se dérouler sans anicroche.© Andrew Leyden/ZUMA-REA |
Pour les populations libanaises, le cessez-le-feu de dix jours annoncé le 16 avril au soir, est précieux. Dans la banlieue sud de Beyrouth, des tirs « de célébration » ont retenti pendant une partie de la nuit. Et vendredi, l’autoroute du sud s’est remplie d’une longue file de voitures, les toits chargés de matelas et de meubles. Les Libanais rentrant dans la région sud, ont manifestement décidé d’ignorer les appels de l’armée israélienne à ne pas revenir sur la rive sud du fleuve Litani, près de la frontière israélo-libanaise.
C’est tout le paradoxe de ce qui se passe actuellement au pays du Cèdre. Si les bombardements aériens se sont arrêtés, la situation sur le terrain est d’autant moins stable qu’Israël a affirmé ne pas avoir terminé son « opération » contre le Hezbollah. Le ministre de la Défense israélien, Israël Katz, les a avertis qu’ils devront à nouveau quitter la zone « si les combats reprennent ».
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou avait par ailleurs prévenu jeudi que l’armée resterait présente dans une bande de 10 km de profondeur depuis la frontière pendant la trêve. Ce qui n’a rien d’étonnant. Après le cessez-le-feu décrété le 27 novembre 2024, Israël avait maintenu 5 avant-postes dans des lieux stratégiques, en territoire libanais, contrairement à ce que prévoyait l’accord.
La guerre, qui a démarré le 2 mars dernier, devait, selon les plans des stratèges politiques et militaires israéliens, se dérouler sans anicroche. Ils étaient persuadés que le Hezbollah était à genoux et n’opposerait aucune résistance à l’entrée des troupes dans le sud pour mettre en place une zone de sécurité et une zone tampon.
Les Israéliens étaient d’autant plus confiants qu’ils savaient que l’armée libanaise – dont le rôle est normalement d’empêcher l’invasion de forces étrangères – était dans l’incapacité de les arrêter. Mais la résistance a été plus importante que prévu.
Benyamin Netanyahou n’entendait pas cesser ses opérations au Liban
À Khiam et à Taybeh, deux villes du sud stratégiques par leur position géographique sur des monts qui permettent de contrôler les vallées, les combats ont fait rage. Les soldats israéliens s’y trouvent toujours. Idem le long de la frontière. La petite ville de Bint Jbeil, déjà détruite en 2006, est aujourd’hui encerclée par les troupes israéliennes après des jours et des jours d’affrontements.
En réalité, Benyamin Netanyahou n’entendait pas cesser ses opérations au Liban et voulait terminer le « réaménagement » du Liban au sud du Litani, en plusieurs parties, selon nos informations. Une zone dans laquelle se trouveraient les populations non-chiites, directement sous contrôle israélien. Une seconde zone dans laquelle se trouveraient 18 avant-postes surplombant les vallées, avec présence militaire israélienne. Enfin, une 3e zone d’une profondeur de 5 km environ dans laquelle tous les villages chiites seraient définitivement évacués puis rasés. Ce but n’est pas totalement atteint mais pas non plus oublié par Tel Aviv.
Le cessez-le-feu doit beaucoup à l’intervention de Donald Trump. Non pas que le président états-unien cherche la paix au Liban. Il a surtout besoin d’arrêter la guerre qu’il a déclenchée contre l’Iran, en grande partie dupée par les émissaires israéliens et par Netanyahou lui-même, arrogant et sûr de lui. Si un cessez-le-feu est entré en vigueur en Iran, il est censé se terminer le 21 avril prochain.
D’où la nécessité pour Washington d’aboutir à un véritable accord avec Téhéran, après la rencontre infructueuse à Islamabad le 11 avril. La république islamique a toujours affirmé que, pour elle, ce cessez-le-feu devait inclure le Liban. Les États-Unis et Israël ont toujours nié. Mais la détermination iranienne, couplée au blocage du détroit d’Ormuz et une activité militaire non attendue par Trump, a permis d’intégrer le pays du Cèdre dans le chemin menant à l’arrêt de la guerre.
Tout n’est pas réglé
Les Américains et les Israéliens font maintenant pression sur le gouvernement libanais pas tant pour la paix comme ils font mine de le déclarer mais pour obtenir le désarmement du Hezbollah. Ils entendent pour cela s’appuyer sur le président libanais, Joseph Aoun (et accessoirement ancien chef de l’armée) et Nawaf Salam (ironie, il était juge à la Cour internationale de justice lorsque la question du génocide israélien à Gaza a été portée par l’Afrique du Sud) mis en place avec la bénédiction occidentale en janvier 2025 avec, pour mission officieuse, en finir avec le Hezbollah.
C’est pour cela que les élections législatives, prévues en 2026, ont été repoussées de deux ans avec l’espoir que la formation chiite perdra toute assise sociale. Parallèlement, sous prétexte de la mise en œuvre de deux résolutions de l’Onu (1701 et 1559), ils parlent maintenant de retirer les armes de la formation chiite. Joseph Aoun, a déclaré que les négociations directes à venir avec Israël seront « délicates et cruciales », et appelé à la « responsabilité nationale » durant la phase à venir.
Il a expliqué que le Liban cherche, via les négociations, à « consolider le cessez-le-feu, à assurer le retrait des forces israéliennes des territoires du Sud occupés, à obtenir la libération des prisonniers et à traiter les différends frontaliers en suspens. » Il a ajouté que « l’armée libanaise jouera un rôle essentiel après le retrait des forces israéliennes (…) »
Mais le retrait israélien n’est pas à l’ordre du jour comme l’a expliqué Netanyahou qui cherche à faire un continuum avec le déploiement de ses forces dans les zones frontalières libanaises et syriennes, ainsi qu’à Gaza. Un déploiement qui se fait dans les autres pays, pas en Israël.
On comprend mieux la manœuvre : obtenir la fin de la résistance armée sans donner les véritables moyens à l’armée régulière. « L’armée libanaise est intégrée au CENTCOM (Commandement central des États-Unis, responsable des opérations militaires au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Asie du Sud), tout comme Israël », fat remarquer le politologue libanais Rafi Madoyan. « Par conséquent le Liban ne pourra pas se tourner contre un autre pays lié au CENTCOM. »
Les prochains jours seront cruciaux, tant pour la tenue du cessez-le-feu, qui dépend aussi de l’avancée des discussions entre les États-Unis et l’Iran. Le Hezbollah a prévenu qu’il « gardait le doigt sur la gâchette ». Il a déjà exprimé son opposition à toute négociation directe entre Beyrouth et Tel Aviv.
Le bras de fer est aussi interne. « Si le Hezbollah sort victorieux de cette phase, avec ses alliés il essaiera soit de changer le gouvernement soit d’obtenir un compromis en utilisant la rue », prévient Rafi Madoyan. « Le gouvernement Salam paiera le prix de cette guerre car il n’y aura pas de cohabitation du Hezbollah avec ce gouvernement. »
Pierre Barbancey
L'Humanité du 17 avril 2026

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