« Benyamin Nétanyahou éloigne Israël de ses alliés européens et américains comme jamais par le passé »

 

Le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, à Jérusalem, le 21 avril 2026. ILIA YEFIMOVICH VIA REUTERS
Plus les guerres conduites par l’Etat hébreu s’accumulent, plus son isolement grandit, explique dans sa chronique Gilles Paris, éditorialiste au « Monde ».Publié aujourd’hui à 14h30  
Quand les Israéliens se rendront aux urnes, en octobre, ils auront à se prononcer sur l’un des bilans de Benyamin Nétanyahou : l’isolement croissant de l’Etat hébreu. Le premier ministre israélien l’avait admis en septembre 2025, alors que la reconnaissance symbolique de l’Etat de Palestine progressait aux Nations unies. Plus les guerres conduites par Israël s’accumulent, et plus cet isolement grandit.
Les images dévastatrices pour Israël s’ajoutent les unes aux autres, comme celle publiée le 19 avril qui montre un soldat israélien frappant à coups de masse une statue du Christ jetée à terre dans un village chrétien conquis du sud du Liban. Elles peuvent être allégoriques, à l’instar de la couverture choc du magazine italien L’Espresso, le 10 avril. Cette une met en scène l’arbitraire qui règne en Cisjordanie, résumé par la confrontation entre un colon armé et une Palestinienne. L’effet de ces images est toujours le même : elles éloignent l’Etat hébreu de ses alliés européens et américains comme jamais par le passé.
A l’occasion de la Journée du souvenir des victimes de la Shoah, le 13 avril, le premier ministre israélien a pris les devants en rejetant la responsabilité de cet isolement sur une Europe qui aurait selon lui « tant oublié depuis l’Holocauste ». Cette Europe « aujourd’hui rongée par une profonde faiblesse morale », au dire du responsable israélien, « perd le contrôle de son identité, de ses valeurs et de son engagement à protéger la civilisation contre la barbarie ».

Contorsions
Ce discours s’est inscrit en droite ligne de la stratégie de sécurité nationale publiée par l’administration de Donald Trump en décembre 2025. Mais il est intervenu après la déroute électorale essuyée par celui qui faisait figure de contre-exemple idéologique européen pour Benyamin Nétanyahou, le premier ministre hongrois. Viktor Orban était le seul au sein de l’Union européenne (UE) à recevoir son homologue en dépit des mandats d’arrêt lancés par la Cour pénale internationale pour la conduite de la guerre à Gaza, après les massacres du 7 octobre 2023 perpétrés par le Hamas palestinien. Son successeur, Péter Magyar, a annoncé que cette exception appartenait désormais au passé.
Benyamin Nétanyahou est convaincu que de nombreux pays sont prêts à toutes les contorsions pour éviter une remise en cause de l’accord d’association entre l’UE et Israël, pourtant justifiée par le mépris des droits humains de ce dernier. Il se montre d’autant plus méprisant qu’il a toujours privilégié l’alliance politique et militaire avec les Etats-Unis.
Deux jours après le réquisitoire du premier ministre israélien, au Sénat des Etats-Unis, une majorité écrasante d’élus démocrates (40 sur 47) a cependant voté contre la vente de bulldozers employés par l’armée israélienne. Des engins devenus synonymes de la politique de destruction mise en œuvre à Gaza, en Cisjordanie et au Liban sud. Ces démocrates n’ont toutefois pas pu bloquer cette vente, soutenue par 59 élus majoritairement républicains. Mais leur vote témoigne du rejet grandissant de l’Etat hébreu, nourri par les guerres israéliennes, les outrances des suprémacistes à qui Benyamin Nétanyahou a ouvert les portes du pouvoir, leur messianisme dangereux et les tentations illibérales du premier ministre.
Longtemps cantonnée à la gauche de la gauche et incarnée par le sénateur indépendant Bernie Sanders, la critique d’Israël devient une norme au sein du Parti démocrate, y compris parmi de potentiels candidats à l’élection présidentielle de 2028. Le 17 avril, l’ancien maire de Chicago Rahm Emanuel a estimé que le temps est venu de mettre fin à l’exceptionnalisme dont a longtemps bénéficié Israël, et que les contribuables américains n’ont plus à subventionner sa défense. Qu’un cacique ayant appartenu aux administrations Clinton et Obama puisse désormais le dire publiquement en dit long sur ce glissement.

Contributions toxiques
Le premier ministre israélien n’est pas pour rien dans l’effritement de ce qui a longtemps constitué un atout précieux pour Israël, un soutien quasi unanime et bipartisan. En 2015, il était venu défier au Congrès le président Barack Obama, à l’invitation du Grand Old Party, en tentant de faire échec à son projet d’accord international encadrant le programme nucléaire iranien, déchiré par Donald Trump trois ans plus tard.
Alors ambassadeur d’Israël à Washington, Ron Dermer, un fidèle de Benyamin Nétanyahou, avait théorisé en 2021 la rupture avec un Parti démocrate traditionnellement soutenu par une écrasante majorité d’électeurs de confession juive, au bénéfice d’une alliance privilégiée avec l’électorat évangélique lié au Parti républicain, dont une partie affiche un sionisme chrétien. Cette rupture a fait depuis une victime de marque : l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), longtemps considéré comme le groupe de pression par excellence. Ses contributions financières aux campagnes électorales apparaissent désormais toxiques pour de nombreux candidats démocrates.
Ce repli sur les chrétiens conservateurs américains montre pourtant ses limites, la dégradation de l’image d’Israël n’épargnant plus l’électorat républicain. Les avis négatifs y sont devenus majoritaires pour les moins de 50 ans. Et l’alignement de Donald Trump sur la volonté de Benyamin Nétanyahou de lancer une attaque d’ampleur contre l’Iran pourrait ne pas résister à la volonté du président des Etats-Unis de s’extraire de ce qui est devenu, comme prévu, un bourbier.
Lorsqu’il avait pris acte de la situation dans laquelle se trouve Israël, en septembre 2025, Benyamin Nétanyahou avait prôné pour y remédier non pas un réexamen de ses choix, mais une quête d’autarcie, baptisée « super Sparte », de manière à anticiper une remise en cause de l’aide militaire américaine. Avec cette recherche d’une autonomie stratégique, les Israéliens n’en auraient pas fini avec leur isolement avant longtemps.

Gilles Paris
Le Monde du 22 avril 2026



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