Mazen Shaqoura, représentant pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, passe en revue les violations du droit international humanitaire perpétrées par Israël durant la dernière guerre contre le Hezbollah.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a publié, vendredi 24 avril, un rapport sur les trois premières semaines de la guerre au Liban entre Israël et le Hezbollah. Intitulé « Morts et déplacement au Liban », il documente plusieurs frappes israéliennes au cours desquelles des familles entières ont été tuées. De telles attaques sont susceptibles de constituer de graves violations du droit international humanitaire, selon le HCDH. Mazen Shaqoura, le représentant pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de cette institution onusienne, en rappelle plusieurs principes.
Les destructions en cours dans la bande frontalière libanaise
L’armée israélienne mène des destructions massives de bâtiments dans des villages de la région frontalière libanaise, qu’elle entend transformer en zone « stérile », c’est-à-dire ne pouvant plus héberger aucune infrastructure du Hezbollah. Israël a unilatéralement imposé une zone tampon dans le sud du Liban, bordée par une « ligne jaune ». Ce périmètre représente environ 6 % de la superficie totale du pays du Cèdre. A ce jour, seule une partie de cette zone est physiquement occupée par des soldats ; mais tous les villages qui s’y trouvent sont interdits d’accès aux civils.
La magnitude des destructions de maisons et d’édifices civils « fait désormais ressembler Bint Jbeil [un village du sud du Liban] à Beit Hanoun [localité du nord de la bande de Gaza, dans la zone tampon occupée par Israël], où tout a été détruit par les forces israéliennes. Un tel niveau de destruction n’a aucune justification et ne correspond à aucune nécessité militaire, quand bien même des armes seraient présentes, estime Mazen Shaqoura. Faire disparaître des villages entiers est une punition collective. La zone a été vidée de sa population, ce qui constitue une grave violation du droit international humanitaire. »
Les attaques contre les journalistes
Selon le HCDH, neuf journalistes ont été tués par des frappes israéliennes au Liban depuis le 2 mars, date de la reprise des hostilités entre Israël et le Hezbollah, interrompues par une trêve qui fait l’objet de multiples violations. La reporter Amal Khalil, qui travaillait pour Al-Akhbar, un quotidien de gauche, proche du Hezbollah, a été tuée dans une frappe israélienne dans le sud du Liban, le 22 avril, malgré le cessez-le-feu.
« Cibler et tuer des journalistes est une grave violation du droit international humanitaire, qui leur confère un statut protégé, rappelle Mazen Shaqoura. La ligne politique ou l’affiliation d’un média n’a pas d’incidence sur ce statut. Les journalistes ne perdent leur protection que s’ils participent aux hostilités. »
Parmi les autres journalistes tués figure Ali Choeib, correspondant historique, dans le sud du Liban, de la télévision du Hezbollah Al-Manar. Il avait été « menacé à de multiples reprises », relève M. Shaqoura. L’armée israélienne a revendiqué son meurtre, le 28 mars : elle l’a décrit comme un « terroriste » appartenant à la force d’élite Radwan du Hezbollah, sans apporter de preuves. « Un journaliste demeure un civil jusqu’à preuve du contraire. Comme à Gaza, les forces israéliennes lancent de nombreuses accusations ; elles ont la responsabilité de les prouver. » Le HCDH appelle à une enquête indépendante sur les morts de journalistes.
Les attaques contre les secouristes
Près de 100 secouristes et soignants ont été tués dans des frappes israéliennes depuis le 2 mars. Les divers groupes de secouristes opérant sur le terrain comprennent la Croix-Rouge libanaise, la défense civile, rattachée à l’Etat, l’association Al-Rissala, liée au parti chiite Amal, et le Comité islamique de la santé, affilié au Hezbollah.
« Tous, même ceux qui ont une affiliation politique, bénéficient d’une protection spéciale, selon le droit international humanitaire, précise M. Shaqoura. Ils le perdent s’ils participent au conflit, utilisent des installations médicales ou des ambulances à des fins militaires. » L’armée israélienne a plusieurs fois accusé les secouristes affiliés au Hezbollah de transporter des armes dans les ambulances, lors du conflit de 2024 ou celui de 2026. Au terme de son enquête sur la guerre de 2024, le HCDH « a conclu que ces accusations étaient infondées ». Celles émises lors de la guerre de 2026 « doivent faire l’objet d’une investigation ».
« La mission des secouristes doit être facilitée, et non empêchée. Le fait qu’ils opèrent dans des véhicules et avec des uniformes clairement identifiés devrait rendre la marge d’erreur proche de zéro, poursuit M. Shaqoura. Si un secouriste est visé alors qu’il est en mission, porte un uniforme et n’est pas partie au conflit, cela équivaut à un meurtre intentionnel. » Des ambulances transportant des combattants blessés du Hezbollah « ne peuvent pas être des cibles. Tout combattant doit pouvoir être soigné ».
La journée sanglante du 8 avril
Ce jour, qu’il appelle le “jour du carnage”, Mazen Shaqoura est en voiture, lorsqu’une première frappe se produit « à moins de 200 mètres » de lui, dans le quartier de la corniche Mazraa, à Beyrouth. Une centaine d’autres suivront, en l’espace de dix minutes, sur des quartiers résidentiels de la capitale et d’autres régions du pays, faisant 376 morts, selon l’Organisation mondiale de la santé, dont 99 femmes et 31 enfants. Ces attaques ont été condamnées par le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres.
Plus de 1 200 personnes ont en outre été blessées. L’armée israélienne affirme avoir tué ce jour-là plus de 250 combattants du Hezbollah, mais elle n’a pas produit de liste détaillée, se contentant de nommer une poignée de « commandants » dans les jours suivants. Le ministère de la santé libanais ne différencie pas civils et combattants dans les morts d’hommes adultes qu’il recense.
Le HCDH enquête sur les pertes humaines sur tous les sites bombardés le 8 avril, afin de déterminer le statut de chaque victime. « Quand un immeuble est rasé et que ses habitants sont tués ou blessés, quand bien même un combattant se serait trouvé dans le bâtiment, c’est une punition collective, martèle Mazen Shaqoura. Ce n’est pas un dommage collatéral. »
Sur la période allant du 2 au 22 mars, au moins 118 enfants ont été tués au Liban, note le rapport publié vendredi 24 avril. Le document ne porte pas sur les pertes israéliennes (16 soldats tués depuis le 2 mars). Il dénonce toutefois les tirs de roquettes perpétrés par le Hezbollah sur des zones résidentielles israéliennes durant les trois premières semaines de la guerre, qui ont fait des blessés parmi les civils et causé des dégâts matériels.
Par Laure Stephan
Le Monde du 28 avril 2026

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