L’agression militaire américano-israélienne débutée le 28 février 2026, présentée à ses débuts comme une intervention visant à contenir une menace nucléaire et à « apporter la démocratie » à l’Iran, a, dès les premiers jours, largement débordé les objectifs annoncés.
Ce ne sont pas uniquement les personnalités du régime ou les installations stratégiques qui ont été visées, mais aussi les fondements mêmes d’une société : ses écoles, ses hôpitaux, ses universités, ses logements, son économie, son héritage et son histoire. Une guerre qui, au-delà du territoire iranien, s’attaque aux éléments constitutifs du patrimoine de l’humanité1.
Le premier choc survient avec la frappe contre une école de filles à Minab, au sud d’Iran, le 28 février, qui a laissé 170 morts. Plus de 600 écoles ont été endommagées ou détruites. L’éducation, censée être protégée en toutes circonstances, devient une cible directe de la guerre.
Dans le même mouvement, les structures de santé sont touchées. À Téhéran, les hôpitaux Gandhi et Khatam ont été frappés, suivis par d’autres attaques visant des centres médicaux, des établissements psychiatriques, des installations pharmaceutiques2.
L’Institut Pasteur de Téhéran, fondé en 1920, est aussi cruellement bombardé. Dans un système déjà affaibli par les sanctions, chaque frappe réduit la capacité de soigner. Les déclarations américaines évoquant des frappes contre les centrales électriques, les ponts et les infrastructures vitales traduisent une stratégie d’asphyxie.
Les hôpitaux ne pourraient fonctionner que 72 heures avec des générateurs. Ensuite, tout s’arrêterait ou presque : les services de réanimation, les machines de dialyse, les soins intensifs. Priver une population d’électricité, c’est aussi la priver d’eau potable, de chaîne du froid, de conditions sanitaires minimales. C’est ouvrir la voie à des pénuries, à des crises alimentaires, à des risques de famine et d’épidémie
Les universités, elles aussi, sont atteintes. L’Université Sharif de technologie, l’Université de technologie Amir Kabir, l’Iran University of Science and Technology, l’Université Shahid Beheshti et l’Université technologique d’Ispahan figurent parmi les établissements touchés. Il s’agit d’universités majeures, parmi les plus prestigieuses du pays, reconnues à l’échelle internationale et bien classées au niveau mondial.
Au moins 30 universités sont endommagées. Là où se tenaient des amphithéâtres et des laboratoires remplis d’étudiants, ne restent que des bâtiments éventrés. Dans un pays qui compte plus de 3 millions d’étudiants, dont 55 à 60 % de femmes, ces frappes visent directement une génération entière engagée dans la production du savoir, de la science et de la pensée.
Ces destructions traversent les vies. Kamran, doctorant iranien à Paris, témoigne : « J’ai vu au milieu de la nuit du 5 au 6 avril les images de la destruction de l’université Sharif. J’y ai passé une partie de ma vie, c’était ma seconde maison. Votre « guerre humanitaire » est criminelle, Messieurs ».
Mojghan, profitant de quelques minutes d’accès à internet, écrit de Shiraz : « Ma patrie brûle, j’ai du mal à respirer, la vie d’avant me manque. » Ghazal, étudiante iranienne arrivée en France depuis quelques mois, confie : « Ma famille a été obligée de quitter l’appartement familial, détruit par des bombes dites “ciblées”. » Derrière les chiffres, il y a des voix et des vies déplacées que les médias en France montrent peu. Les Iraniens sont déshumanisés.
Dans le même temps, les infrastructures économiques sont frappées. La zone pétrochimique de Mahshahr, pilier de l’économie iranienne, est touchée. Les conséquences dépassent le site lui-même : pollution de l’air, contamination des sols, risques écologiques majeurs. Des milliers de travailleurs perdent leur emploi. À leurs côtés, les travailleurs journaliers, dont la survie dépend d’un revenu quotidien, sont parmi les premiers touchés. Les couches les plus défavorisées, les plus vulnérables, sont celles qui paient le prix le plus lourd de cette guerre.
Les zones résidentielles, elles aussi, paient un lourd tribut. Plus de 100 000 habitations auraient été endommagées ou détruites. Derrière ce chiffre, il y a des familles déplacées, des vies déracinées, des existences basculées dans la précarité. La guerre entre dans l’espace le plus intime : celui du foyer.
Et au-delà du présent, c’est le passé lui-même qui est menacé. L’Iran, terre d’histoire millénaire, abrite des sites majeurs du patrimoine mondial. Une trentaine d’entre eux a été endommagée. Le palais du Golestan à Téhéran, dont les origines remontent à l’époque safavide et qui fut transformé sous les Qajars au XIXe siècle, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2013, a subi des dégâts liés aux ondes de choc : vitres brisées, structures fragilisées.
À proximité, le Grand Bazar, dont certaines parties datent des XVIIIe et XIXe siècles, a également été touché. Le Palais Saad Abad, à Téhéran, Le Chehelsotoun à Ispahan et d’autres joyaux sont aussi endommagés.
La promesse de démocratie avancée pour la justifier s’avère un grand mensonge. La démocratie n’en sort pas renforcée ; elle en est une victime. Dans un contexte de guerre, les exécutions augmentent, les libertés se restreignent, la société civile est mise sous pression.
Accepter qu’un pays souverain soit ainsi attaqué, même lorsqu’il est qualifié d’autoritaire, revient à ouvrir la voie à un affaiblissement profond du droit international. Cela légitime, de fait, le piétinement des règles qui protègent les populations civiles et donne un blanc-seing à des logiques de domination qui s’apparentent à un néocolonialisme décomplexé.
Les exemples récents de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Libye l’ont déjà montré : les interventions militaires menées au nom de la démocratie n’ont pas produit les sociétés libres promises, mais des instabilités durables, des destructions massives et des sociétés fragilisées. La démocratie ne peut être imposée par la force extérieure : elle ne peut naître que de la volonté d’un peuple.
Paradoxalement, cette agression extérieure alimente un autre phénomène : un renforcement du sentiment national, non pas pour soutenir le régime, mais pour défendre la patrie. Comme l’écrivait René Char : « La dignité d’un homme seul, ça ne s’aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat. » Et ici, La dignité de 90 millions de personnes dans un pays agressé devient une force collective, une résistance qui ne peut être brisée par la destruction.
Les motivations géopolitiques s’inscrivent dans une histoire longue. Pour Israël, il s’agit d’affaiblir une puissance régionale perçue comme stratégique et hostile. Pour les États-Unis, le conflit s’inscrit aussi dans le prolongement de la rupture de 1979, lorsque la révolution iranienne a mis fin à leur influence directe et à leur accès privilégié aux ressources pétrolières du pays. Dans ce contexte, la démocratie apparaît moins comme un objectif que comme un discours mobilisé pour légitimer une agression néocoloniale.
Le droit international humanitaire établit pourtant une règle fondamentale : les infrastructures civiles ne doivent pas être ciblées. Lorsque des écoles, des hôpitaux, des réseaux électriques, des habitations ou des sites culturels sont frappés, c’est cette règle qui est mise en cause. Les effets cumulés, sanitaires, économiques, sociaux, culturels, dessinent un tableau d’ensemble inquiétant.
Ce qui est en jeu dépasse les frontières d’un conflit. Ces attaques sont perçues par de nombreux observateurs comme des violations graves du droit international, susceptibles de constituer des crimes de guerre. Ce qui est en jeu n’est pas seulement un conflit. C’est la limite que le monde accepte – ou refuse – de franchir.
Les luttes du peuple iranien pour la justice sociale et la démocratie ne peuvent progresser que dans des conditions de paix.
Tribune - L'Humanité du 07 avril 2026
Par Marmar Kabir, journaliste, essayiste, militante associative.

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