A Gaza, six mois après le cessez-le-feu, la phase deux du plan de paix de Trump dans les limbes

 

Une décharge située à côté d’un campement abritant des Palestiniens déplacés à Deir Al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 16 avril 2026. ABDEL KAREEM HANA/AP
L’armée israélienne consolide son emprise dans l’enclave et 750 Palestiniens ont été tués ces six derniers mois. L’aide humanitaire demeure en deçà des besoins, et les négociations sur le désarmement du Hamas piétinent.

C’est sous les cris terrorisés des enfants que le professeur Ayman Rihan a emporté Ritaj dans ses bras pour l’emmener à l’hôpital. Les vidéos qu’il a partagées par téléphone avec Le Monde le montrent tenant le corps inerte de l’enfant de 9 ans au regard figé et à la bouche débordante de sang (les autorités israéliennes interdisent l’accès de l’enclave à la presse internationale depuis deux ans et demi). Mais à l’hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, qu’Ayman a dû rejoindre sur une charrette tirée par un âne, faute de véhicules disponibles, la petite fille a été déclarée morte.
Le matin du 9 avril, Ritaj Rihan a reçu une balle dans la bouche alors qu’elle suivait son cours de mathématiques sous une tente faisant office de classe, dans une école improvisée de Beit Lahya. Les tirs venaient de la zone contrôlée par l’armée israélienne, selon les témoins. Contactée à plusieurs reprises par Le Monde, l’armée n’a pas répondu.
« La scène me hante. Je ne suis pas capable de retourner à l’école, mon fils non plus. La moitié des élèves ne vient plus », témoigne l’enseignant traumatisé, contacté à distance comme tous les témoins de cet article. Les parents de Ritaj, eux, ne se remettent pas du choc. « Ma fille venait de reprendre les cours après plus de deux ans d’interruption due à la destruction des écoles. Mais les Israéliens ne veulent pas que nos enfants s’éduquent, ils veulent les tuer », confie, effondrée, sa mère, Ola, qui a perdu sa propre mère et sa sœur dans des bombardements israéliens durant la guerre d’anéantissement déclenchée après les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre 2023.
Ritaj Rihan fait partie des dernières victimes d’un bilan macabre qui ne cesse de s’alourdir. Près de 760 personnes ont péri sous le feu de l’armée israélienne depuis le 10 octobre 2025, date d’entrée en vigueur de l’accord de cessez-le-feu entre le Hamas et Israël. Du côté israélien, cinq soldats sont morts, selon l’armée. Au total, plus de 72 200 Palestiniens ont été tués à Gaza depuis le 7 octobre 2023, selon les autorités de l’enclave, des chiffres corroborés par les organisations internationales.
La mort de l’enfant a fait réagir le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk. Tout comme celle du journaliste d’Al-Jazira, Mohamed Washah, tué par un drone israélien dans la ville de Gaza, le 8 avril, ou celle de Majdi Alsan, un conducteur abattu deux jours plus tôt à l’est de Khan Younès alors qu’il transportait des employés de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Vendredi 17 avril, deux chauffeurs de camion employés par l’Unicef pour livrer de l’eau potable à des familles ont aussi été tués dans le nord de l’enclave. « Le schéma incessant des tueries reflète un mépris continu pour les vies palestiniennes, facilité par une impunité généralisée », déclarait M. Türk le 10 avril.

« Se déplacer est devenu une activité mortelle »
Ce constat cinglant intervient six mois après le lancement du plan de paix de Donald Trump, dont l’administration a annoncé la seconde phase dès le 14 janvier. Pourtant, si la première étape s’est achevée avec la remise du dernier otage israélien par le Hamas, la clause exigeant l’arrêt immédiat des hostilités par les deux parties n’a pas été respectée par Israël.
« Se déplacer est devenu en soi une activité mortelle. Des cas de Palestiniens tués par les forces israéliennes alors qu’ils marchaient, conduisaient ou se tenaient à l’extérieur sont recensés presque chaque jour », a poursuivi M. Türk, qualifiant de « crime de guerre » le ciblage des civils en raison « de leur proximité avec la soi-disant “ligne jaune” ». Retranchées derrière ce tracé, à l’est de la bande de Gaza, les troupes d’occupation tirent sur toute personne s’en approchant, tandis que les populations vivant à proximité s’exposent à des balles perdues, ce qui les contraint à se déplacer perpétuellement.
Alors qu’elle est censée se retirer progressivement de l’enclave dans le cadre de la « phase 2 », parallèlement à la démilitarisation du Hamas, qui gère la partie ouest de l’enclave, l’armée israélienne contrôle encore près de 60 % du territoire.
Ce versant oriental fait désormais office de zone tampon entre la bande de Gaza et l’Etat hébreu ; l’armée israélienne y rase méthodiquement toute infrastructure subsistante. Une enquête du quotidien israélien Haaretz du 26 mars vient étayer les craintes de voir cette « ligne jaune » se transformer en frontière durable : le journal a documenté, images satellites à l’appui, la construction de 32 bases militaires et d’une barrière de 17 kilomètres.
La cristallisation du conflit enlise les discussions sur la deuxième phase du plan de Donald Trump, lequel observe le silence sur le dossier. Bloqué au Caire, le Comité national – composé de technocrates palestiniens – n’est toujours pas autorisé par Israël à entrer dans l’enclave pour y exercer son rôle d’administrateur transitoire. Les négociations sur le désarmement du Hamas, pierre angulaire de la deuxième étape du plan – elles se tiennent au Caire entre les responsables du mouvement islamiste et le haut représentant pour Gaza au sein du Conseil de la paix, Nickolay Mladenov –, achoppent notamment sur la remise des armes légères encore entre les mains du Hamas et des autres groupes armés de Gaza. Leur arsenal lourd a été anéanti par vingt-quatre mois de guerre, selon le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.
Le Hamas, au pouvoir dans l’enclave depuis 2007, refuse de se désarmer, estimant que la feuille de route soumise par M. Mladenov revient à exiger sa reddition sans garantir le respect par l’Etat hébreu des engagements de la phase 1. En tête de liste : l’arrêt des violations répétées du cessez-le-feu et de l’entrave systématique des convois humanitaires, pourtant censés affluer sans limite.

Pathologies de la misère
Dans une interview au média égyptien Cairo News le 17 avril, lors des pourparlers au Caire avec le Hamas, le diplomate bulgare a indiqué que le « principal obstacle » à l’arrivée de l’aide à la population gazaouie et au secteur de la santé est imputable aux « restrictions israéliennes », notamment par le biais de la classification des « produits à double usage » (civil et militaire), qu’il qualifie de « prétexte ».
La situation humanitaire commençait à peine à s’améliorer avant qu’Israël ne prenne des mesures sécuritaires draconiennes lors du lancement de son offensive contre l’Iran avec les Etats-Unis, le 28 février. Jusqu’au 10 avril, seul le point de passage de Kerem Shalom, situé au sud de l’enclave, était ouvert, générant congestion, obstacles logistiques et hausse des cargaisons refoulées. Les Israéliens ont été contraints de rouvrir celui de Zikim, après quarante jours de fermeture, sous la pression du haut représentant pour Gaza, indique un diplomate au fait du dossier.
L’entrée de l’aide fournie par les Nations unies a chuté de 37 % entre le premier et le second trimestre suivant l’entrée en vigueur du plan de paix, selon l’OCHA, le bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU. Depuis six mois, les autorités de l’enclave ont recensé une moyenne quotidienne de 227 camions – répartis entre les secteurs privé et humanitaire –, loin des 600 rotations jugées nécessaires. « Les besoins sur le terrain sont loin d’être satisfaits, mais la raison ne peut se réduire à une question de volumes. Il s’agit également de diversité, d’accessibilité, de prévisibilité et de la mesure dans laquelle notre travail est facilité », déclare Jens Laerke, porte-parole de l’OCHA.
La reconstruction du territoire, dont près de 80 % des immeubles ont été détruits selon l’ONU, est, elle, désormais conditionnée au désarmement du Hamas selon un calendrier de huit mois établi par M. Mladenov. La grande majorité des 2,2 millions de Gazaouis, dont plus d’un million se concentrent toujours dans le camp d’Al-Mawassi au sud, en bord de mer, vit sous des tentes, exposés aux intempéries et à la chaleur, entourés de montagnes de détritus et de débris. Les infections cutanées, telles que la gale et les poux, ravagent la population, désormais en proie aux infestations de rongeurs.
Ces pathologies de la misère viennent saturer un système de soins déjà moribond, qui ne survit que grâce aux hôpitaux de campagne gérés par les ONG internationales. Selon le dernier rapport du ministère de la santé de l’enclave, seuls 16 hôpitaux sur 38 restent partiellement opérationnels, alors que les pénuries frappent 50 % des médicaments essentiels et 61 % des traitements anticancéreux. Privés de diagnostics faute d’IRM, tous détruits, et manquant de spécialistes, les services de chirurgie vitale ont fini par s’éteindre.
Les évacuations médicales via le terminal de Rafah n’interviennent qu’au compte-goutte. Seuls 520 patients ont pu sortir de Gaza pour être traités à l’étranger depuis le 1er février, sur les plus de 21 000 personnes nécessitant un transfert d’urgence hors de l’enclave. « Le génocide continue, mais à un rythme plus lent, et surtout dans l’indifférence de la communauté internationale. Plus personne ne parle de Gaza. Pendant ce temps, les Israéliens nous offrent l’enfer qu’ils nous ont promis pour nous pousser à partir », affirme le journaliste palestinien francophone Rami Abou Jamous, qui vit toujours à Gaza.

Marie Jo Sader
Le Monde du 20 avril 2026

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