« Une forêt de bruit » de Mosab Abu Toha : écrire des poèmes dans l’enfer de Gaza

 

Une forêt de bruit, de Mosab Abu Toha, traduit de l’anglais (Palestine) par Eve de Dampierre-Noiray, Julliard, 116 pages, 20 euros.
« Une forêt de bruit », recueil publié chez Julliard, témoigne, avec un lyrisme concret bouleversant, de l’énormité du crime de masse depuis longtemps commis contre le peuple de Palestine.
Notre journal est partenaire du Printemps des poètes (du 9 au 31 mars), qui a pour thème cette année « La liberté. Force vive, déployée ». Qui mieux que le poète palestinien Mosab Abu Toha doit être à l’honneur de cette manifestation qui essaime dans toute la France ? « La poésie n’est pas un luxe », écrit Audre Lorde, qu’il cite en exergue de son second recueil. Arrêté, torturé, blessé, forcé à l’exil, le poète était à Gaza durant les deux mois qui ont suivi l’attaque du 7-Octobre. Il en est parti le 2 décembre. Il vit aujourd’hui en exil aux États-Unis avec sa femme et ses trois enfants. Un quart des poèmes ici réunis ont été écrits sous les bombes, entre octobre et décembre 2023.
« Je n’avais pas le temps. Toutes les minutes, sans aucune pose, il y avait un raid, un tir, un bombardement. J’avais tout de même un journal avec moi », nous confiait-il l’an passé à l’occasion de la sortie de son premier recueil Ce que vous trouverez caché dans mon oreille (Julliard). On y apprenait que Mosab ( « le difficile » en arabe), à l’âge de 16 ans, sorti acheter des œufs dans une rue de Gaza, avait été fauché par une bombe ; des éclats d’obus lui trouant le cou, le front, l’épaule. Ce qu’il dit témoigne à chaud des atrocités en cours, tout comme les textes qui ont réussi à sortir de Gaza ces derniers mois, dont nombre des auteurs ont trouvé la mort juste après les avoir composés.
Dans Une forêt de bruit, Mosab Abu Toha (prix Pulitzer du commentaire politique pour une série de reportages publiés dans The New Yorker) voit Gaza par fragments de vies concrètes que la guerre n’a pu réduire au silence : une citerne tombe d’un toit sur une gazinière, une bouilloire siffle dans le vide. Le blanc de la page aveugle, tel l’éclair d’une bombe.
Sa poésie est à double racine, l’une palestinienne, l’autre américaine, avec pour référence Walt Whitman et Allen Ginsberg : « J’ai vu les plus grands cerveaux de ma génération saillir de leurs crânes ouverts »…

L’aïeul chassé de Jaffa en 1948, enterré à Gaza
« Pas besoin de radio : Nous sommes les nouvelles », écrit-il. Mosab nomme l’ordinaire, retient ce qui disparaît, ce qui résiste. Dans cet espace soumis au pire, les pierres oublient « qu’elles étaient dans le mur de la chambre », « qu’elles étaient derrière les cadres de photo », certaines « oublient qu’elles étaient des pierres ». Surgissent d’insolites visions : « dans le camp une rue peut devenir un salon ». Les enfants jouent dans les poèmes, leur vulnérabilité est compensée par la force de vie qui les anime.
Il y a la figure tutélaire récurrente de l’aïeul, chassé de Jaffa en 1948, enterré à Gaza. Cimetière bombardé. Tombe introuvable. Et puis la Palestine, où « nous n’avons pas d’aéroport ni de port, pas de train ni d’autoroute. Aucune route praticable ». Ce peuple n’a plus que des « béquilles et des fauteuils roulants ». À Gaza, deux sorties possibles : Erez ou Rafah. « Pour le visa, il faut un rendez-vous au Caire, à Istanbul, ou à Amman. (Mais pas en Palestine !) »
À mesure que l’on avance dans le recueil, s’invitent d’autres membres de la famille de l’auteur : le frère mort à 16 ans et sa tombe introuvable. En 2024, le cimetière a été rasé par les bulldozers et les chars israéliens. Restent les souvenirs d’enfance, ceux du camp de réfugiés d’al-Shati où Mosab est né en 1992 et dont il regrette la maison au toit de tôles ondulées. La mère, « boussole de sa vie », hante plus d’un poème.
Ne l’a-t-elle pas sauvé la veille de ses 22 ans, en l’appelant à table « quelques secondes avant que l’éclat d’obus ne traverse la fenêtre » où il se tenait ? Aujourd’hui loin des siens, il se sent comme « une table sans pied, un restaurant bruyant sans aucun client, un stylo sans encre ».

L’écrivain capte parfois la mort en direct
Le village palestinien de jadis reprend vie le temps d’un bref poème tandis qu’une petite fille meurt dans une frappe aérienne et que, sur le mur, ses dessins à hauteur d’enfant (à 1,20 mètre du sol) n’atteindront jamais le 1,50 mètre. Où aller ? Même le ciel « est barré par les drones ».
Une forêt de bruit fait entendre les mots sous le son des drones. Gaza est vue autrement que par les chiffres et les images de la télévision. Les souvenirs battent comme un cœur. Ceux de la Nakba (« 1948, l’année où Israël a été fondé après avoir expulsé 800 000 Palestiniens et détruit 530 villages ») sont abrasifs.
L’écrivain capte parfois la mort en direct : un éclat d’obus transperce une poitrine ; « sa bouche est restée ouverte. Il n’avait pas fini de bâiller ». Pendant ce temps, les oiseaux ne savent plus où se poser.

Muriel Steinmetz
L'Humanité du 11 mars 26

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