Pourquoi la guerre américano-israélienne échouera-t-elle ?

 

L'une des principales approches intellectuelles pour comprendre ces guerres réside dans la perspective présentée par le penseur palestinien Edward Said dans son ouvrage « L'Orientalisme ». Il y explique que la plupart des politiques occidentales au Moyen-Orient ne sont pas uniquement motivées par des calculs de puissance militaire ou d'intérêts stratégiques, mais aussi par des perceptions culturelles profondément ancrées. Ces perceptions appréhendent la région à travers un prisme réductionniste, la rendant vulnérable à une subjugation rapide et à une remodelage sous l'influence d'une volonté extérieure. Ce schéma a maintes fois conduit à de graves erreurs stratégiques.

Cette perspective critique n'est pas propre à Said ; elle s'inscrit dans de vastes traditions intellectuelles qui rejettent le colonialisme et la domination étrangère. Le penseur martiniquais Aimé Césaire a démontré dans son œuvre majeure, « Discours sur le colonialisme », que le colonialisme n'était pas un projet civilisateur, comme le prétendaient ses partisans, mais bien un système de violence et d'asservissement fondé sur la déshumanisation des peuples soumis. De même, le médecin et militant Frantz Fanon affirmait dans son ouvrage « Les Damnés de la Terre » que les peuples sous domination étrangère développent, au fil du temps, diverses formes de résistance politique et culturelle, car le contrôle imposé par la force ne saurait étouffer la volonté de libération. Le penseur kenyan Ngũgĩ wa Thiong'o, dans son livre *Décoloniser l'esprit*, soulignait que l'hégémonie s'exerce non seulement par la force militaire, mais aussi par le contrôle de la langue et du savoir, et que la véritable libération commence par le démantèlement de ces structures intellectuelles qui justifient la domination extérieure.

Considérées conjointement, ces idées révèlent que les guerres planifiées sur la base d'une vision suprématiste des autres peuples se heurtent non seulement à des facteurs militaires ou politiques, mais aussi à de profondes limites intellectuelles et morales. Les sociétés réduites, dans le discours colonial, à de simples « théâtres du chaos » sont en réalité des entités historiques complexes dotées d'une remarquable capacité de résilience et d'auto-organisation. C’est pourquoi les pressions extérieures deviennent souvent un facteur de mobilisation, renforçant la conscience collective d’indépendance et de dignité, ce qui rend les projets hégémoniques à court terme incapables d’atteindre leurs objectifs à long terme.

À chaque étape de l’histoire moderne, certains décideurs des grandes puissances se sont persuadés que la supériorité militaire et technologique suffisait à remporter rapidement les guerres. Cette conviction semble logique à première vue, au regard du rapport de forces matérielles : armées modernes, budgets militaires colossaux, supériorité aérienne et en matière de renseignement, et vastes alliances internationales. Pourtant, l’histoire contemporaine révèle un paradoxe récurrent : les guerres menées avec une telle confiance aboutissent souvent à des résultats qui ne permettent pas d’atteindre leurs objectifs politiques.

La capacité de faire la guerre ne signifie pas nécessairement la gagner.
Cette leçon s'est répétée maintes fois au cours des dernières décennies, de la guerre menée par les États-Unis en Asie du Sud-Est au conflit prolongé en Asie centrale. À chaque fois, il est apparu clairement que la seule supériorité militaire est insuffisante pour imposer une nouvelle réalité politique à des sociétés à l'histoire complexe et capables de s'adapter aux pressions extérieures. Aujourd'hui, certaines politiques occidentales au Moyen-Orient semblent suivre la même voie, traitant une fois de plus la région comme un terrain à remodeler par la force militaire.
Dès lors, une question se pose : pourquoi les guerres menées contre les forces de résistance en Iran, au Liban et dans le reste de la région semblent-elles être entravées par des limitations évidentes qui les empêchent d'atteindre leurs objectifs stratégiques ? La réponse ne réside pas dans un facteur unique, mais plutôt dans un ensemble interdépendant de facteurs militaires, politiques, économiques et idéologiques qui rendent ces guerres bien plus complexes que ne l'imaginent leurs concepteurs.

Premièrement : Les limites de la puissance militaire
Le premier facteur concerne la nature même de la guerre. Les guerres contemporaines au Moyen-Orient ne sont plus de simples conflits conventionnels entre armées régulières opposées, mais des guerres hybrides combinant actions militaires conventionnelles et capacités asymétriques. Dans un tel contexte, la supériorité militaire absolue perd de son efficacité, car l'adversaire ne combat pas comme l'espère la partie la plus forte.
L'expérience récente a montré que les forces locales peuvent élaborer des stratégies défensives et offensives fondées sur la flexibilité et l'adaptation à l'environnement géographique et social. La guerre n'est plus seulement une confrontation en rase campagne, mais un réseau complexe d'opérations militaires, logistiques et psychologiques. Dans ce contexte, la volonté politique et la résilience deviennent aussi importantes que la possession d'armements sophistiqués.
De plus, le développement technologique n'est plus le monopole d'une seule puissance. Les technologies militaires autrefois réservées aux grandes armées sont désormais accessibles, à des degrés divers, à un nombre croissant d'acteurs. Cela signifie que l'écart de capacités militaires, bien que persistant, ne suffit plus à lui seul à résoudre un conflit.

Deuxièmement : La complexité de l'environnement géographique et stratégique
Le deuxième facteur est lié à la nature même de la région. Le Moyen-Orient se caractérise par une structure géopolitique qui rend toute guerre d'envergure extrêmement risquée. Les États et les sociétés de la région sont interconnectés de manière complexe, et les conflits locaux recoupent souvent de multiples intérêts régionaux et internationaux.
Dans un tel contexte, toute escalade militaire risque d'étendre le conflit plutôt que de le contenir. Une guerre qui débute dans une zone spécifique peut rapidement se propager à d'autres théâtres d'opérations, que ce soit par le biais d'alliances régionales ou de réactions populaires et politiques. Cela rend la planification d'une guerre courte et décisive extrêmement difficile.
De plus, la structure sociale et politique de la région ne permet pas toujours de dissocier le conflit militaire du contexte sociétal plus large. Lorsque les sociétés subissent d'importantes pressions extérieures, celles-ci se transforment souvent en une force de mobilisation interne qui renforce la cohésion des forces mêmes que l'on est censé affaiblir.

Troisièmement : Le facteur politique
Les guerres ne se mesurent pas uniquement à leurs résultats militaires, mais aussi à leurs conséquences politiques. Une puissance peut remporter des victoires militaires incontestables sans pour autant parvenir à instaurer un système politique stable servant ses objectifs. C’est ce qui s’est produit lors de plusieurs conflits majeurs au cours des dernières décennies.
Un contrôle militaire temporaire n’équivaut pas nécessairement à la capacité de remodeler la structure politique d’une société entière. De telles opérations requièrent une large acceptation sociale et une légitimité politique, difficiles à imposer par la force extérieure. Si ces conditions ne sont pas réunies, la guerre se transforme en un conflit prolongé qui épuise la partie la plus forte sans atteindre ses objectifs ultimes.
Au Moyen-Orient, ce défi est particulièrement manifeste, car les sociétés de la région sont très sensibles aux interventions étrangères en raison d’une longue histoire de colonialisme et de conflits régionaux. Cette histoire rend tout projet de remodelage de la région par la force vulnérable à une forte résistance politique et sociale.

Quatrièmement : Le coût économique
Le facteur économique représente une autre dimension non moins importante. Les guerres modernes sont extrêmement coûteuses, non seulement en termes de dépenses militaires directes, mais aussi en raison de leur impact sur l'économie mondiale et la stabilité financière des pays impliqués.
L'expérience a montré que les guerres prolongées peuvent devenir un fardeau économique considérable, même pour les grandes puissances. Plus un conflit dure, plus ses coûts financiers et humains augmentent, et plus les pressions internes sur les gouvernements qui le mènent s'accroissent. Souvent, la question qui se pose dans ces pays n'est plus de savoir comment gagner la guerre, mais comment y mettre fin.
Dans le cas du Moyen-Orient, ce facteur est encore complexifié par l'importance de la région pour l'économie mondiale, tant en termes de ressources énergétiques que de sa position géographique au sein du réseau commercial international. Toute guerre de grande ampleur peut entraîner des perturbations économiques qui s'étendent bien au-delà de la région elle-même.

Cinquièmement : Transformations du système international
Le monde d’aujourd’hui est bien différent de celui des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Le système international est devenu plus multilatéral et le pouvoir absolu d’une seule puissance d’imposer sa volonté sans tenir compte des positions des autres a diminué.
Cette transformation n’implique pas nécessairement l’émergence d’un parfait équilibre des puissances entre les grandes puissances, mais elle signifie que les décisions militaires majeures sont désormais liées à des calculs internationaux plus complexes. Chaque guerre majeure dans une région sensible peut affecter les relations entre les puissances mondiales et ouvrir la voie à des développements imprévus.

Sixièmement : La dimension intellectuelle et stratégique
Outre les facteurs militaires, politiques et économiques, il existe une dimension intellectuelle non moins importante. Certaines politiques étrangères restent influencées par des conceptions dépassées du Moyen-Orient, considérant la région comme un espace facilement remodelable grâce à une puissance militaire suffisante.
Or, cette vision ignore que les sociétés ne sont pas des entités statiques susceptibles d'être modifiées par des décisions extérieures. Ce sont des systèmes sociaux complexes qui réagissent aux pressions de manière imprévisible. Plus les stratégies reposent sur des images simplistes de la réalité, plus le risque d'erreurs d'appréciation est grand.

Septièmement : Répéter les erreurs du passé
Si l'on examine les expériences des grandes guerres de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle, un schéma récurrent se dessine. Chaque fois qu'une superpuissance s'engage dans un conflit, persuadée que sa supériorité militaire lui assurera une victoire rapide, elle découvre peu à peu que la réalité est bien plus complexe que prévu.
Ce fut le cas en Asie du Sud-Est, où la guerre s'est transformée en un conflit interminable qui a épuisé la puissance belligérante. Le même scénario s'est reproduit plus tard en Asie centrale, où la guerre s'est prolongée pendant des années sans atteindre la stabilité politique qui était son objectif affiché. À chaque fois, il apparaît clairement que l'erreur ne résidait pas dans les capacités militaires, mais dans une mauvaise appréciation de la nature même du conflit.
Les guerres fondées sur des hypothèses simplistes concernant d'autres sociétés aboutissent souvent à des conséquences imprévues. La puissance militaire peut détruire des infrastructures et engendrer des bouleversements territoriaux rapides, mais elle ne peut, à elle seule, remodeler l'histoire politique et sociale de peuples entiers.

Conclusion
Une analyse des facteurs militaires, politiques, économiques et intellectuels combinés révèle que les guerres au Moyen-Orient ne peuvent être comprises uniquement à travers le prisme de la puissance militaire. La supériorité en matière d'armement et de technologie ne garantit pas l'atteinte des objectifs stratégiques si la réalité politique et sociale est bien plus complexe que les hypothèses sur lesquelles la guerre s'est fondée.
C'est pourquoi les guerres qui débutent avec une grande confiance aboutissent souvent à une réalité totalement différente de celle prévue. Les sociétés considérées comme faibles ou facilement soumises font souvent preuve d'une remarquable capacité de résilience et de réorganisation en temps de crise. Avec le temps, le conflit met autant à l'épreuve la volonté des deux camps que leur force militaire.
La leçon récurrente de la guerre moderne est que la puissance militaire, aussi grande soit-elle, ne peut à elle seule imposer des solutions politiques durables. L'histoire n'est pas écrite par les seules armes, mais par une interaction complexe entre pouvoir, légitimité et réalité sociale. Plus les stratégies ignorent cette complexité, plus elles risquent de répéter les erreurs du passé au lieu d'en tirer des leçons.

Karim Haddad
Le 18 mars 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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