Dans la nuit de samedi à dimanche, à Tamoun, l’armée israélienne a massacré une famille palestinienne. Seuls deux enfants ont survécu. Aucune charge ne pèse contre les auteurs de ce crime. Dans ces territoires soumis aux actions des militaires et des colons. L’ONU dénonce des expulsions massives d’une ampleur inédite.
À Tamoun, la prière du midi résonne. Dans la cour carrelée de la maison des Bani Odeh, des dizaines de Palestiniennes veillent silencieusement, ce mardi, et se succèdent par petits groupes dans la pièce principale de la maison. Elles chuchotent un « Allah Yarhamhoum » (condoléances en arabe palestinien) à Najah Bani Odeh. Visage fier noyé dans un mouchoir, la septuagénaire raconte des minutes entières son amour pour Ali, son fils aîné de 37 ans, abattu par des dizaines de balles israéliennes au cours de la nuit de samedi à dimanche dans une rue de cette ville d’ordinaire paisible.
Ce père de famille rentrait alors avec sa femme, Waad, et ses quatre fils Mohammad, Othman, Khaled et Mustafa, d’une escapade à Naplouse, où ils avaient fait des emplettes pour l’Aïd el-Fitr et la fin du mois de ramadan. À quelques minutes de route de leur foyer, la famille a été visée par des tirs des forces d’occupation israéliennes. Seuls Khaled, 12 ans, et Mustafa, 10 ans, ont survécu en se protégeant des tirs derrière le corps de leurs parents assis sur les sièges avant de la voiture.
Au milieu des pleureuses, le plus âgé des deux enfants survivants, regard dans le vide, raconte : « On a tourné à gauche et on a entendu les premiers tirs, beaucoup de tirs. Ma mère a hurlé et elle est morte. Quand les balles se sont tues, j’ai ouvert la porte de la voiture et j’ai vu les soldats. Ils sont venus, m’ont attrapé par les cheveux, et m’ont frappé à même le trottoir. » Sur le visage de son frère Mustafa, qui est assis à ses côtés, des éclats de balle ont ouvert une plaie rouge et fait de petites coupures. Voix adulte dans un corps d’enfant, Khaled ajoute : « Je veux que chaque personne impliquée soit tenue pour responsable. »
« Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser »
Les deux mois précédents, Ali Bani Odeh était employé sur un chantier de construction de l’autre côté du mur de séparation, près de Tel-Aviv. Comme à des milliers de Palestiniens, Israël lui a retiré son permis de travail au lendemain du 7 octobre 2023 – mais il continuait d’y travailler illégalement. « Ali est revenu plein d’amour, a embrassé ses sœurs, nous nous sommes assis en famille et nous avons pris le déjeuner, raconte sa mère. Mohammad, 5 ans, disait souvent : « Mamie, je suis un oiseau. » Il était vif, aimant, attentionné. »
Najah Bani Odeh demeure dans l’incompréhension. Entourée de sa famille, elle s’exclame : « Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser. Où sont les droits de l’homme ? Où sont les droits des enfants ? Nous voulons la justice, un procès, que les responsables rendent des comptes. » Une vidéo prise le soir de la mort de son fils montre deux Jeep militaires emporter la voiture criblée de balles de la famille Odeh.
Sollicitée par l’Humanité, l’armée israélienne nie la présence de soldats sur place cette nuit-là et nous redirige vers la police des frontières. Dans une réponse transmise le lundi 16 mars, le porte-parole de la police explique qu’une unité d’élite menait une opération spéciale à Tamoun afin « d’arrêter des terroristes présumés impliqués dans des activités liées à des engins explosifs ». La voiture de la famille Bani Odeh aurait, selon lui, désobéi aux ordres d’arrêt et accéléré : « Les agents, percevant une menace immédiate, ont ouvert le feu. » Si la police annonçait alors qu’un « examen par les autorités compétentes » était en cours, mardi soir, aucun des officiers de police impliqués dans les tirs n’a été entendu, a relevé le journal israélien Haaretz. Les personnes interviewées dans cet article nient également avoir été approchées.
« Ils auraient pu simplement l’arrêter »
Sur les lieux de la fusillade, des flaques de sang sont encore visibles sur une dizaine de mètres, ainsi que des morceaux de chair projetés sur des poteaux électriques. À la vue du virage serré emprunté par la voiture des Odeh, l’hypothèse d’une accélération avancée par la police paraît improbable. « Vers minuit et demi entre samedi et dimanche, j’ai vu ici de nombreux Israéliens habillés en civil, ils conduisaient des voitures avec des plaques vertes (celles des véhicules conduits par les Palestiniens en territoires occupés – NDLR) », témoigne celui que nous appellerons Yazan, résident du quartier qui souhaite garder l’anonymat par peur de représailles des services de renseignements israéliens. « Après la fusillade, j’ai vu les voisins ramasser les balles, je pense qu’il y en avait plus de 200 », ajoute-t-il.
Il pointe trois endroits du doigt, de part et d’autre du virage, affirmant y avoir vu des forces de police spéciale embusquées. « Je pense qu’ils étaient venus arrêter quelqu’un près d’ici, que la voiture est arrivée à ce moment-là et qu’ils ont cru qu’il essayait de s’échapper », suppute-t-il. À quelques mètres, un « hajj » palestinien (formule arabe pour désigner les anciens) observe la rue de son balcon.
Ahmad Mahmoud Odeh, 93 ans, affirme avoir été réveillé par des bruits de tir et a prudemment gagné son balcon, cette nuit-là, pour en apercevoir la source. « Je savais qu’ils étaient là pour arrêter quelqu’un, à mon avis ils ont tiré sur la voiture sans sommation. Ils auraient pu simplement l’arrêter pour vérifier qui conduisait », s’indigne-t-il de sa voix grave vieillie par le temps. À son tour, il désigne deux endroits où il affirme avoir aperçu des forces israéliennes discrètement positionnées, identiques à ceux indiqués par Yazan. « J’ai vu beaucoup de sang ce soir-là », souffle-t-il.
Scène d’horreur
Le Croissant rouge palestinien de Tamoun a répondu à l’appel d’un habitant en pleine nuit et a immédiatement dépêché deux ambulances sur les lieux. L’un des employés de l’organisation accepte de témoigner depuis les locaux, situé à une dizaine de minutes en voiture, sous couvert d’anonymat.« On a été appelés à propos d’une fusillade vers 1 heure et demie du matin dimanche », confirme Hassan, dont le prénom a été modifié. À l’arrivée des ambulances, la route est bloquée par des forces armées israéliennes. « On ne voyait pas la voiture, il faisait nuit noire. Des soldats nous ont d’abord amené deux enfants qui étaient en état de choc et nous ont demandé de les ausculter », poursuit-il.
Les soldats auraient ensuite annoncé la mort du reste des passagers de la voiture puis demandé aux travailleurs de santé un délai d’une demi-heure pour ouvrir la zone et récupérer les corps. « Toutes les lumières étaient éteintes, mais ils nous ont demandé d’éteindre les flashs de nos téléphones et de ne pas prendre de photos », rapporte Hassan, qui totalise quinze ans de service comme ambulancier en Cisjordanie occupée et dit n’avoir jamais reçu ce type de demande auparavant.
À l’ouverture de la voiture, il découvre une scène d’horreur : Ali, le père, « le cerveau à l’air », et Waad, la mère, criblée de balles ainsi, qu’un enfant qu’elle tient encore dans les bras.
Les Nations unies craignent un nettoyage ethnique
Le ministère des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne (AP) a condamné dimanche soir dans un communiqué publié sur Telegram un « massacre » qualifié d’« exécution extrajudiciaire » qui viserait à « expulser de force » les Palestiniens de leurs terres.
Le lendemain, Salim Faqha, Palestinien de 17 ans, a été abattu par les forces israéliennes près de Ramallah, selon le ministère de la santé de l’AP, portant le nombre de victimes palestiniennes tuées par l’armée ou les colons israéliens en Cisjordanie occupée à 1 071, dont 233 enfants, depuis le 7 octobre 2023.
L’ONU a dénoncé le 17 mars le déplacement d’une « ampleur inédite » de 36 000 Palestiniens en un an en Cisjordanie et à Gaza, « qui soulève des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique ». Volker Türk, haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, a appelé Israël « à cesser immédiatement et complètement la création et l’expansion des colonies, à évacuer tous les colons et à mettre fin à l’occupation » des territoires palestiniens occupés.
Léonor Varda
L'Humanité du 18 mars 2026

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire