« On paye même des taxes sur notre occupation » : en Cisjordanie, comment Israël asphyxie tous les pans de l'économie

 

Les conditions de travail se précarisent encore à l’orée des barrages et arrestations arbitraires. L’ensemble de la population en est victime. Ici, des travailleurs palestiniens agricoles lors de la récolte des olives, près d'Hébron, en Cisjordanie occupée, le 13 novembre 2025.© Mosab Shawer/Middle East Images/ABACAPRESS
Face à la colonisation toujours plus féroce d’Israël, des organisations syndicales et des associations tentent de constituer des poches de résistance. Économie réduite en cendres, pouvoir d’achat inexistant, répression constante, la situation sociale en Cisjordanie sombre dans la catastrophe.

Composer avec la violence des raids de colons, les licenciements abusifs, le manque constant d’argent et la folie sécuritaire héritée du système d’apartheid en place a beau être une obligation depuis six décennies, les Palestiniens vivant en Cisjordanie occupée atteignent les limites de leur système. Comment pourrait-il en être autrement. Responsable d’un génocide dans la bande de Gaza, Tel-Aviv accélère son projet colonial : déclassification des registres fonciers, ouverture des ventes de terres aux Israéliens et aux étrangers, extension du « contrôle » aux zones A et B.
Sa ligne de mire est claire : l’annexion totale de la Cisjordanie, occupée illégalement depuis 1967. En résulte, au sein de la société palestinienne confinée sur un territoire qui se réduit de jour en jour, un « paysage militant très morcelé, avec des dynamiques et des réalités différentes ». Ce constat provient de Verveine Angeli, syndicaliste française à la retraite.
Avec une délégation de la centrale syndicale française Solidaires, elle s’est rendue sur place, fin janvier, afin d’y rencontrer une dizaine de syndicats, organisations non gouvernementales (ONG) et associations disséminées dans les territoires palestiniens et israéliens. L’Humanité a eu accès en exclusivité aux témoignages récoltés lors de ce voyage.

« On assiste à une asphyxie systématique »
Du côté palestinien, les conditions de survie ne cessent donc d’être fragilisées. Le taux de pauvreté y dépasse déjà les 50 %. « On assiste à une asphyxie systématique des droits des Palestiniens en Cisjordanie », alertait Volker Türk, à la tête du Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies (ONU), début janvier.
Sous l’impulsion de Bezalel Smotrich, ministre des Finances fasciste, Israël a systématisé, ces dernières années, la retenue des milliards de dollars de recettes fiscales perçues pour le compte de l’Autorité palestinienne. Au total, Tel-Aviv doit au moins l’équivalent de 4 milliards de dollars à cette dernière, selon les estimations du Centre pour la démocratie et les droits des travailleurs en Palestine (DWRC). Les finances publiques se retrouvent ainsi asséchés, causant la détérioration des – déjà fragiles – services publics locaux, comme du pouvoir d’achat des colonisés.

« Les recrutements gelés »
En réponse, une galaxie militante tente de sauver le peu de structures sociales toujours debout. Les syndicats indépendants palestiniens, à distance de l’Autorité palestinienne, se retrouvent ainsi en première ligne. « Des revendications qu’on peut retrouver partout dans le monde – sur la question des salaires, du recrutement, de la sauvegarde des services publics – prennent une dimension différente dans un contexte de colonisation, résume Linda Sehili, secrétaire nationale de Solidaires finances publiques. Des organisations syndicales ont dû, en complément, développer des systèmes parallèles. »
De la distribution de nourriture au prêt de sommes d’argent, quand les conditions sont réunies, ces syndicats deviennent des acteurs vitaux. Des gestes primordiaux, alors que les indemnités chômage et les droits à la retraite sont, pour nombre de travailleurs, un horizon inatteignable. « L’économie palestinienne appartient à l’économie israélienne, résume Hania (les prénoms des témoins palestiniens ont été modifiés), une membre de la National Palestinian Union (NPU). On paye des taxes sur notre occupation. »
Avant le 7-Octobre, au moins 170 000 travailleurs de Cisjordanie étaient autorisés à travailler sur le territoire israélien. Depuis, seuls 40 000 travailleurs, dont 10 000 avec des permis de travail, tentent de passer la frontière. Fauchée, l’Autorité palestinienne, elle, n’autorise les employés du service public à ne travailler que trois jours par semaine. Le ministère des Finances est quant à lui chargé d’annoncer, chaque mois, combien ils vont pouvoir payer les fonctionnaires.
« Au-dessus d’une paie de 2 000 shekels (544,76 euros en monnaie israélienne, N.D.L.R.), l’Autorité palestinienne retient une plus grande partie du salaire, ajoute Ouardia, une membre de l’administration du DWRC. Le nombre d’employés publics a diminué et les recrutements sont gelés, sauf pour le secteur de la santé et de l’éducation. »
« En Palestine, nous devons nous battre contre l’occupation et contre le Capital », résume amèrement Yassid, membre de la Fédération des syndicats indépendants de Palestine (GFIU). Les salaires du public comme du privé pourraient être revalorisés pour accuser le coup face à des prix calqués sur le pouvoir d’achat en Israël, ils sont rarement versés à temps voire s’évaporent. Des membres de la Postal services Workers union – Palestine (PPSWU) expliquent devoir travailler sans être rémunérés. Certains attendent trois à quatre mois avant de voir la couleur de leur salaire. Quand celui-ci tombe enfin, il s’avère dérisoire.

« Israël nous empêche de nous déplacer librement entre les villes »
Un chef du bureau de poste rencontré par Solidaires a par exemple dû se contenter de 450 shekels (122 euros) pour tenir le mois. À titre de comparaison, le salaire moyen brut en Israël se situe entre 12 000 (3 267 euros) et 15 000 shekels (4 084 euros). Une situation intenable pour les travailleurs palestiniens, déjà éreintés par la pression des autorités israéliennes. « Le courrier peut rester bloqué jusqu’à un mois en Israël, officiellement pour raisons de sécurité », fustige Saïd, un membre de la branche située à Hébron.
Les conditions de travail se précarisent encore à l’orée des barrages et arrestations arbitraires. L’ensemble de la population en est victime. « La difficulté pour se déplacer entre les zones et les fermetures de checkpoint nous oblige à travailler environ 17 à 18 heures d’affilée », raconte ainsi Ichrak, psychologue et militante syndicale.
Un contrôle total des forces d’occupation, qui déteint sur bien d’autres secteurs, tel que celui de l’énergie. « Nous avons pu observer de grands réservoirs d’eau sur des maisons palestiniennes, se souvient Murielle Guilbert, codéléguée générale de l’Union syndicale Solidaires, présente dans la délégation. C’est à ce détail que l’on voit qui est raccordé au réseau ou pas, et donc, qui est Israélien ou pas. »
Le raccordement au courant électrique procède de la même logique. L’écrasante majorité de l’électricité consommée en Cisjordanie est produite en Israël, qui n’hésite pas à privilégier ses colonies. Les électriciens font plus largement face à une vague de chômage, leurs travaux en Israël ayant été annulé suite au 7-Octobre. En réaction, le syndicat Palestinian Electric Union a mis en place des temps de formation professionnelle, en plus de la distribution de paniers repas pour les plus précarisés.

La déliquescence des pouvoirs publics
Fierté du peuple palestinien, l’éducation repose aujourd’hui sur des ruines. Face au manque de moyens alloués aux écoles, les enseignants employés en Cisjordanie occupée ont déclenché un mouvement de grève en 2025. Parmi les revendications : la création de meilleures grilles de salaires – les enseignants sont, en moyenne, les moins bien rémunérés du secteur public avec environ 60 % de leur salaire versé à la fin du mois.
Aidés par un paysage syndical parmi les mieux organisés localement, ces derniers s’étaient déjà mis en grève en 2016 et 2021. Depuis, les problèmes systémiques persistent et l’émulation s’est éteinte. Nombre d’enseignants désertent ainsi les écoles et partent travailler à l’usine. La rémunération y est plus stable.
Un impératif pour nombre d’habitants, encouragés durant plusieurs années à contracter des prêts pour contribuer au développement économique des territoires palestiniens. L’objectif des autorités était de les inciter à acheter une voiture ou une maison, arguant que le remboursement serait une commodité grâce au travail en Israël pour le privé et la sécurité de l’emploi pour les fonctionnaires.
La pandémie du Covid-19, conjuguée à l’enclavement israélien, ont réduit en miettes cette politique, comme les rêves qui y étaient attachés. Ne reste que la cruelle réalité des remboursements. De quoi laisser dire à Majd, membre du Centre de recherche et de développement Bisan, que « la Palestine est un microcosme de toutes les injustices au monde ». Comment lui donner tort.

Tom Demars-Granja
L'Humanité du 09 mars 2026

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