Dans un climat d’union sacrée entre la classe politique et la société israélienne, quelques voix dissidentes tentent encore de s’élever contre la nouvelle guerre menée dans la région. Militants pacifistes, élus communistes et arabes dénoncent la faillite morale du pays, la « mentalité de destruction » du régime et les menaces qui pèsent sur eux.
« Nous avons obtenu une victoire historique qui restera pour des générations », déclarait triomphalement Benyamin Netanyahou le 25 juin 2025, au lendemain de la fin de la guerre des Douze-Jours contre l’Iran, avant d’ajouter : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : la menace d’anéantissement par armes nucléaires et celle d’anéantissement par 20 000 missiles balistiques. » Huit mois plus tard, c’est pourtant cette même menace existentielle que le premier ministre israélien brandit pour justifier le lancement d’une nouvelle guerre contre l’Iran, aux côtés des États-Unis.
Un argument qui trouve un large écho au sein d’une société israélienne rapidement rassemblée derrière son gouvernement, dans un réflexe d’union sacrée déclenché dès les premières alertes envoyées sur les téléphones samedi matin. Selon un sondage de l’Institut israélien de la démocratie, 93 % des Israéliens juifs soutiennent l’opération « Lion rugissant », contre seulement 26 % des citoyens arabes d’Israël.
« Prenez soin de vous, car ce gouvernement ne le fera pas pour vous. Il continuera de transformer Israël de Sparte en super-Sparte », a écrit sur X le député communiste Ayman Odeh. Une allusion directe à l’imaginaire guerrier revendiqué par le premier ministre lui-même. En septembre 2025, lors d’une conférence à Jérusalem, Benyamin Netanyahou comparait l’État israélien à la cité grecque, qui résista aux troupes perses aux Thermopyles en 480 avant J.-C.
Une opposition marginale
« Nous sommes prisonniers de cette mentalité israélienne selon laquelle la destruction est la solution à tout », confie Sami Abu Shehadeh, chef du parti nationaliste arabe Balad. Pour les citoyens palestiniens d’Israël, qui représentent environ 20 % de la population, le recours à la force apparaît comme une nouvelle illustration de la fuite en avant sécuritaire du gouvernement, alors même que des discussions sur le programme nucléaire iranien étaient encore récemment saluées par des responsables iraniens et le médiateur omanais. « La manière dont les pays occidentaux piétinent le droit international en soutenant cette guerre tue l’espoir du peuple palestinien. Sans compter que les Israéliens vont encore profiter du détournement de l’attention pour accentuer les destructions en Cisjordanie et à Gaza », estime-t-il.
Au sein de la communauté juive israélienne, les oppositions à la guerre restent marginales et se concentrent principalement dans les milieux militants et activistes. « La « victoire totale » n’existe pas. C’est une illusion née d’une forme de pensée messianique qui a envahi notre société », déplore Mika Almog, cofondatrice d’It’s Time Coalition (« Il est temps »), une coalition de 80 organisations israéliennes créées après l’attaque du 7-Octobre et la guerre qui a suivi à Gaza, avec la volonté de mettre fin à ce conflit et d’en faire le dernier.
« Je ne verserai pas une larme pour Ali Khamenei. Mais croire que sa mort apportera automatiquement la liberté et la démocratie au peuple iranien est une illusion. Yahya Sinwar (ancien leader du Hamas – NDLR) est mort, et pourtant le Hamas n’a pas disparu. Hassan Nasrallah (chef du Hezbollah – NDLR) est mort, et le Hezbollah existe toujours. Comme toujours, les populations paieront le prix le plus élevé de cette guerre, sans aucune garantie d’un avenir meilleur.
Petite-fille de l’ancien premier ministre Shimon Peres, artisan des accords d’Oslo, Mika Almog voit dans cette guerre l’aboutissement d’un long effacement de l’idée de paix dans le débat public israélien. « J’ai grandi avec un discours sur la paix en toile de fond. Celui-ci est mort avec le premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 (assassiné par un extrémiste juif – NDLR), alors qu’il tentait justement de parvenir à un accord de paix. Depuis, nos dirigeants ont laissé disparaître cette idée du débat public. D’une certaine manière, cela nous a menés au 7-Octobre et à ce qui se passe aujourd’hui », analyse-t-elle.
Les manifestations contre la guerre sont désormais presque impossibles. Le 3 mars, une vingtaine de personnes ont été dispersées par la police dans le centre de Tel-Aviv alors qu’elles protestaient contre les frappes israéliennes en Iran. « Des dizaines de policiers nous attendaient au lieu de rendez-vous. Dès le début du rassemblement, ils ont arraché violemment nos pancartes et ont commencé à nous frapper », raconte Itamar, 19 ans, arrêté ce jour-là.
Israël, principale menace régionale
« Au commissariat, ils m’ont accusé de soutenir le terrorisme et ont procédé à une fouille corporelle illégale. Au bout de plusieurs heures, ils m’ont enfermé cinq jours dans une maison d’arrêt, dont j’ai finalement pu sortir dimanche, après que le tribunal a accepté mon appel », poursuit le jeune homme, issu d’une famille ultra-orthodoxe de Bnei Brak et dont le père est officier dans l’armée. « Israël prétend apporter la démocratie ailleurs, alors que c’est un État d’apartheid qui commet un génocide à Gaza et mène des attaques dans toute la région. Aujourd’hui, c’est lui la principale menace au Moyen-Orient », dénonce-t-il.
Comme à Tel Aviv, la police israélienne a dispersé les manifestants à Haïfa, samedi 7 mars. Ils s’étaient rassemblés pour protester et exiger la fin de la guerre contre l’Iran. Parmi eux figuraient le député Ofer Cassif (communiste) et plusieurs membres du Hadash (alliance parlementaire de gauche rassemblant juifs et Arabes, dont fait partie le Parti communiste israélien), brandissant des drapeaux rouges et des banderoles contre l’occupation et l’impérialisme.
Ces rassemblements reflétaient l’opposition croissante de l’opinion publique au conflit et les appels à une solution diplomatique. « Il s’agit d’une protestation contre une guerre de survie politique pour le gouvernement d’extrême droite et les intérêts américains au Moyen-Orient, au prix d’une effusion de sang inutile », a insisté Ofer Cassif.
« Dès que le pays entre en guerre, on nous dit que ce n’est pas le moment de critiquer le gouvernement », soupire Martin Goldberg, militant à Tel-Aviv. « Mais ce nationalisme macabre disparaîtra quand il deviendra évident qu’il n’y aura pas de victoire totale en une semaine ou deux », espère-t-il. Selon lui, le principal bénéficiaire politique de cette guerre restera toutefois le premier ministre. « Quoi qu’il arrive, Benyamin Netanyahou trouvera quelqu’un à blâmer. Il est très doué pour fuir ses responsabilités, avec Donald Trump à ses côtés. Au fond, tout cela ne concerne qu’une chose : le pouvoir — le pouvoir et encore le pouvoir, pour ces deux ego qui envoient des gens à la mort pour rien », conclut-il, dépité.
Charlie Deulme
L'Humanité du 13 mars 2026

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire