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| Dans le centre-ville de Tyr, au sud du Liban, un bâtiment abritant une branche de l’institution al-Qard al-Hassan a été frappé par l’armée israélienne.© Sylvain Mercadier |
Sur la corniche de Tyr, la capitale du Liban du Sud, de rares badauds contemplent la mer agitée par une tempête hivernale. Bien que l’armée israélienne ait appelé les habitants du pays à évacuer la zone, nombreux sont ceux qui ont choisi de rester, par défi, mais aussi par manque d’options. « Et nous irions où ? Il n’y a pas assez d’abris pour tout le monde à Beyrouth. Et si les Israéliens reproduisaient une Nakba en occupant nos terres, nous ne pourrions plus rentrer ! » lance Zainab, une Libanaise croisée avec ses jeunes enfants. « Dans la semaine, mes petits restent à l’école même si les cours ne sont plus dispensés. C’est plus sûr pour eux là-bas », ajoute-t-elle.
À quelques encablures, le centre-ville de Tyr est presque désert. Au coin d’une rue, des immeubles gisent en ruine, frappés par l’armée israélienne quelques jours plus tôt. « Les Israéliens visaient les services financiers al-Qard al-Hassan, nous explique Ahmed, un responsable média du Hezbollah. Affiliées au parti chiite, ces institutions offrent des prêts et des microcrédits à ses clients. Il n’y a pas eu de victimes, car l’immeuble avait été évacué. » En s’effondrant, l’immeuble a grandement endommagé les bâtiments attenants dont des appartements, une école et des commerces.
« Il y a des problèmes dans de nombreuses structures d’accueil »
Fidèle à sa « doctrine Dahiyeh », qui consiste à détruire toutes les infrastructures civiles, ici liées de près ou de loin au Hezbollah, l’armée israélienne entend asphyxier son ennemi et les populations qui le soutiennent. Alors que près de 1 million d’habitants ont déjà fui leurs maisons pour tenter de se réfugier plus au nord, des milliers de Libanais mais aussi de réfugiés palestiniens et syriens ont décidé de rester chez eux.
« Nous sommes les enfants de cette terre et personne ne nous fera fuir », martèle Abdallah, un pêcheur tyrien rencontré en bord de mer. S’il refuse de partir, il est conscient du danger et appréhende de retourner travailler. « En mer, nous sommes des cibles et les Israéliens ne se priveront pas de nous attaquer comme ils l’ont fait à Gaza », considère-t-il.
Devant l’afflux toujours plus considérable de déplacés à mesure que les ordres d’évacuation israéliens se succèdent, l’État libanais, déjà fébrile, semble dépassé par la situation. Les capacités d’accueil de tant de civils en détresse ne sont tout simplement pas gérables face à l’urgence, alors que d’abondantes pluies s’abattent sur le pays.
« Il y a des problèmes dans de nombreuses structures d’accueil, au point que des familles ont même décidé de retourner chez elles ! » déplore Tarek Mazraani, un ingénieur fondateur du comité pour la reconstruction des villes du Liban du Sud. Dans un communiqué paru la semaine dernière, le comité a déploré les conditions de vie inacceptables sur les sites d’accueil de déplacés : « Certaines personnes sont traitées comme des prisonniers : visites et sorties interdites, aide insuffisante et interdiction de préparer leurs propres repas à l’intérieur des centres. »
Quelques centres manquent effectivement d’eau, d’électricité, de toilettes et de produits d’entretien, ce qui fait craindre la propagation de maladies et d’épidémies parmi les personnes déplacées. Selon Tarek Mazraani, les déplacés rechignent à dévoiler publiquement les conditions dans lesquelles ils sont accueillis de peur de perdre leur place. « L’État devrait mener des inspections dans les différents centres pour faire en sorte que les conditions de vie y soient satisfaisantes », ajoute-t-il au nom de son comité.
« La municipalité fournit un repas par jour aux déplacés. C’est trop peu et le reste d’entre eux se retrouvent livrés à eux-mêmes », décrit Kassem Istanbouli, le responsable de l’association artistique Tiro. Ce dernier a accueilli près de 40 déplacés venus des villages de la frontière dans le cinéma qu’il gère au cœur de la vieille ville de Tyr.
Israël sans lignes rouges
Habitué à ces cycles de violence, Kassem Istanbouli considère que son pays vit un conflit perpétuel avec son voisin depuis des décennies : « La guerre n’a pas repris fin février puisqu’elle ne s’était pas arrêtée. Pendant ces deux années de cessez-le-feu, Israël a bombardé le Liban à de multiples reprises », soutient-il. Durant cette période, la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) a noté plus de 15 000 violations de l’accord de cessez-le-feu par l’armée israélienne pour quelques dizaines seulement par le Hezbollah, qui n’a cependant pas amorcé son désarmement comme le texte le stipulait.
Face à la situation humanitaire qui empire, Israël se borne à poursuivre son offensive. Une vaste opération terrestre est finalement ordonnée ce lundi avec près d’un demi-million de réservistes mobilisés sur le front nord. L’objectif de l’armée israélienne est clair : « Démanteler les infrastructures militaires du Hezbollah en s’inspirant de l’opération menée à Gaza. » Pendant ce temps, le pilonnage des villages du Sud, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth ne faiblit pas au rythme des survols incessants de drones et d’avions de chasse israéliens.
Ce déploiement militaire disproportionné s’accompagne bel et bien de tactiques de guerre héritées de l’offensive sur Gaza, dans laquelle les victimes civiles sont surreprésentées par rapport aux conflits classiques. En plus des institutions liées au Hezbollah, le ministre de la Défense israélien, Israël Katz, a annoncé que les ambulances et plusieurs centres de secours devenaient des cibles légitimes car ils sont, selon lui, employés par le mouvement islamiste pour y dissimuler combattants et équipements. Plus de 850 civils dont près de 90 enfants ont péri sous les bombes israéliennes depuis le début du mois.
« Il y a un véritable sentiment d’impunité de la part des autorités israéliennes qui se traduit par une violence toujours plus forte sur les populations et les infrastructures civiles. Même la Finul n’est plus à l’abri », analyse Ali Mourad, professeur de droit. Ce conseiller du premier ministre libanais condamne les nombreux incidents qui ont émaillé la frontière ces dernières semaines aux cours desquels plusieurs soldats de la force de l’ONU ont été blessés par des tirs de missiles.
Pays et parti dans l’impasse
Alors que les négociations peinent à s’instaurer entre Beyrouth et Tel-Aviv, l’impasse politique reste totale au Liban, avec un État qui a pour mission depuis deux ans de démanteler l’appareil militaire du Hezbollah. Or une telle opération entraînerait forcément une confrontation musclée voire fratricide entre l’armée libanaise et la formation chiite. « L’armée n’est pas prête à prendre ce risque et, même si elle le voulait, il y a un manque de confiance de la part de la communauté internationale et d’Israël, qui ne sont pas convaincus qu’un cessez-le-feu mènera à une réelle démilitarisation du parti », note Ali Mourad.
Parallèlement, le professeur de droit note que le Hezbollah est lui aussi coincé par sa fuite en avant militaire : « Le contrat social avec ses sympathisants est sur le point d’être rompu. Le Hezbollah n’est pas parvenu à défendre le Sud et la population est chassée de chez elle. Les services sociaux qu’ils garantissent sont compromis et les sacrifices de la population deviennent trop importants. » Dans ce cas de figure, le mouvement islamiste est-il enfermé dans un schéma de confrontation, au prix de la destruction d’une partie du pays ? « Ils pensent qu’ils peuvent arriver à des résultats alors qu’ils n’ont plus d’allié régional solide comme par le passé », estime Ali Mourad.
Dans cet imbroglio militaro-politique, les résidents du Liban du Sud paieront durablement le prix de la guerre. L’arrivée des chars dans les villages libanais aura probablement raison des derniers irréductibles civils encore accrochés à leur terre.
Sylvain Mercadier
L'Humanité du 16 mars 2026

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