La coupe dans laquelle les États-Unis doivent boire

 

Des tirs de missiles iraniens contre des bases américaines dans le Golfe (source : internet)
Thomas Schelling, l'un des plus grands penseurs de l'économie et des sciences politiques du XXe siècle et auteur de la théorie de la « coercition et de la dissuasion stratégique », soutient que le pouvoir ne réside pas dans la destruction de l'ennemi, mais dans la maîtrise de ses anticipations quant à l'avenir ; autrement dit, dans la capacité à lui faire croire que la poursuite de la confrontation lui coûtera bien plus cher qu'une retraite.
En ce sens, la coercition n'est pas un acte ponctuel ni un coup isolé, mais un processus délibéré et progressif, où chaque étape porte un message implicite : « Nous pouvons aller plus loin », tout en laissant toujours la porte ouverte à un retrait.
Forts de cette compréhension, nous pouvons interpréter le tournant de 2018, lorsque les États-Unis se sont retirés de l'accord nucléaire signé en 2015 sous la présidence d'Obama, adoptant ce que l'on a appelé la « stratégie de pression maximale » ou la « stratégie de coercition ». Cette stratégie reposait sur le recours à de multiples instruments : sanctions économiques, financières et pétrolières ; sanctions secondaires contre les pays et entités coopérant avec l’Iran ; isolement diplomatique ; menaces militaires ; et renforcement de la présence militaire au Moyen-Orient. Toutefois, cette accumulation d’instruments ne s’est pas traduite par une coercition effective au sens défini par Schilling, car Washington n’a pas accompagné cette escalade d’une perspective politique claire ni d’une offre de négociation crédible qui aurait constitué une issue rationnelle pour l’Iran.

La force ne réside pas dans la destruction, mais dans la maîtrise des attentes de l'adversaire.
C'est précisément là que la faille structurelle de la stratégie américaine a commencé à se manifester. Le recours excessif à la force économique, sans alternative diplomatique, a transformé la pression, d'un moyen de modifier les comportements, en une guerre d'usure perpétuelle et sans issue. En l'absence d'un consensus international décisif et de canaux de communication maintenus entre l'Iran et les autres grandes puissances, la capacité de cette pression à infléchir les calculs de Téhéran s'est érodée. Les comportements fondamentaux de l'Iran sont restés inchangés et son programme nucléaire s'est poursuivi, privant ainsi la coercition américaine de sa condition essentielle : la capacité de susciter chez l'adversaire des attentes crédibles susceptibles de modifier son comportement.
Dans ce contexte, la seconde guerre israélo-américaine contre l'Iran a révélé les conséquences de cette faille. Au lieu d'instaurer une nouvelle dynamique de dissuasion, les frappes ont permis à l'Iran de démontrer une remarquable capacité à en atténuer les effets, voire à prendre progressivement le contrôle du conflit. Il ne s'agissait plus de réagir à des pressions extérieures, mais de créer un schéma de confrontation auto-entretenu, caractérisé par une continuité et une expansion au fil du temps. Ce changement s'est manifesté sous de multiples formes d'usure : militairement, par le ciblage de bases et de capacités dans la région ; économiquement, par la pression exercée sur les structures des adversaires et de leurs alliés et le contrôle du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, point de passage stratégique mondial ; et politiquement, par la remise en cause de l'image de l'hégémonie américaine, bâtie pendant des décennies sur l'idée de la capacité à remporter une victoire rapide. Ici, le temps lui-même devient une arme du conflit.
À ce stade, l'équation que les États-Unis tentaient d'imposer s'inverse. Si, selon Schilling, la coercition repose sur le fait de contraindre l'adversaire à reconnaître que le coût de la poursuite de l'action est supérieur au coût du retrait, alors ce qui se dessine aujourd'hui est une tentative iranienne d'inverser ce principe : faire en sorte que le coût du maintien des États-Unis sur la voie de la confrontation soit supérieur au coût de leur retrait ou d'une modification de leur comportement.

Sans perspective politique toute initiative militaire se transforme en une guerre d'usure sans fin.
En ce sens, ce que l'on appelle « le lendemain » ne peut être compris comme une phase d'après-guerre, mais plutôt comme une prolongation du conflit, menée avec d'autres moyens. C'est « le lendemain de la guerre », où le conflit se mue en un processus prolongé de remodelage des rapports de force. Dans ce contexte, l'Iran ne semble pas chercher à briser les États-Unis d'un seul coup, mais plutôt à les entraîner dans la logique des coûts cumulatifs que Washington s'efforce depuis longtemps d'imposer à ses adversaires.
Et c'est précisément là que le constat devient évident : la stratégie mise en place pour soumettre l'Iran par la coercition a, du fait de la perturbation de ses propres conditions, engendré une contre-coercition. Les États-Unis ne sont plus les seuls à déterminer les limites de l'escalade ni ses conséquences ; ils font désormais face à un adversaire capable de gérer le conflit dans un cadre ouvert.
« C'est le même sort, mais cette fois-ci dans le sens inverse.»

Kamal Jaafar
Le 27 mars 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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