Du Litani au Zahrani, les bombes israéliennes, l’élargissement des ordres d’évacuation et la destruction des infrastructures accélèrent le déplacement des populations. Sur place, secouristes et habitants décrivent une guerre d’usure qui redessine progressivement la carte.
Sur le parvis de l’hôpital gouvernemental Nabih Berri de Nabatiyé, les secouristes parlent avec courage. Comme si témoigner, accepter d’être photographiés relevait d’un acte de résistance, au même titre que de rester dans leur village et de se porter volontaires, en temps de guerre, pour venir en aide aux habitants. « Quand on part en mission pour évacuer des blessés ou récupérer des corps, l’armée israélienne bombarde juste à côté de nous », témoigne Hassan. Boucher de métier et secouriste de l’association Al-Rissala pour les secours sanitaires, il ne cherche pas à dramatiser. Il décrit une routine : « Parfois, on ramène 4 corps dans un sac en plastique. »
Ce mardi, à 13 heures, deux secouristes de Nabatiyé ont été tués dans une frappe directe. Ici, même les ambulances ne protègent plus. Les interventions se font sous les bombes, parfois suivies de ces « doubles frappes » visant ceux qui viennent porter assistance aux premières victimes. Sur le terrain, la guerre ne dessine plus de ligne claire. Elle s’étend, diffuse, imprévisible. Soudain, des détonations assourdissantes interrompent les témoignages. « Six roquettes… parties de chez nous », confie Abbas. Notre tournée sur le terrain s’arrête là.
« C’est pour qu’on ne revienne pas chez nous »
Le tour des quartiers pour aller à la rencontre de ceux qui restent n’est plus possible. Retour à Beyrouth, en catastrophe. Le long du trajet, les traces de la guerre sont visibles partout : routes coupées, ponts effondrés, villages désertés. Le bombardement du pont de Qasmiyé, le 22 mars, a laissé une impression durable.
À Saïda, les déplacés y voient une rupture. « Ils coupent le Sud du reste du pays », s’indigne Ahmad, venu de Bazourieh, dans le district de Tyr. « Ce n’est pas seulement pour des raisons militaires. C’est pour qu’on ne revienne pas chez nous. »
Depuis début mars, les ordres d’évacuation s’étendent au-delà du Litani, principal fleuve du Liban du Sud. Le territoire se rétrécit, physiquement et mentalement. Les cartes militaires deviennent une expérience concrète. Au cours des dernières vingt-quatre heures, l’offensive a franchi un nouveau seuil de violence. Après une nuit de pilonnage intense sur la banlieue sud de Beyrouth, les frappes se sont déplacées vers des zones résidentielles jusqu’ici épargnées, comme à Bechamoun ou dans le Keserwan, dans les hauteurs au sud-est de Beyrouth, où une dizaine d’explosions ont été entendues.
Des débris d’un missile iranien ont été interceptés. Dans le Sud, à environ 40 kilomètres de la capitale, la stratégie d’isolement s’accélère avec la destruction systématique des derniers points de passage sur le Litani, notamment le pont de Dalafa. Au sol, le verrou stratégique de Khiyam, à quelques kilomètres de la frontière israélienne, qui domine les axes vers la plaine de la Bekaa, est désormais le théâtre de combats urbains acharnés. Les troupes israéliennes y tentent une percée par les quartiers sud de la ville, sous un déluge d’artillerie.
« Ils redessinent la carte »
Côté israélien, certains responsables parlent d’imposer une « nouvelle réalité » à la frontière, évoquant un contrôle jusqu’au Litani. Sur le terrain, cette perspective n’est plus abstraite. « On comprend que ce n’est pas temporaire, glisse Abou Ali, qui refuse de quitter Nabatiyé. Ils redessinent la carte. »
Ce que décrivent les habitants est désormais assumé politiquement. Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a conditionné le retour des déplacés libanais à la sécurité du nord d’Israël, affirmant que l’armée maintiendrait une « zone de sécurité » jusqu’au Litani et que « là où il y a de la terreur et des missiles, il n’y aura plus de maisons ni d’habitants ». Dans la même ligne, le ministre des Finances d’extrême droite, Bezalel Smotrich, a appelé à faire du Litani « la nouvelle frontière » avec le Liban.
Ces déclarations sont désormais traduites en actes. Selon le général libanais Khalil Al Jamil, l’offensive israélienne a changé d’échelle depuis le 22 mars. Cinq divisions sont engagées sur différents axes — à l’est autour de Khiyam et Chebaa, au centre vers Bint Jbeil et Taybé, à l’ouest en direction de Naqoura — dans une progression par secteurs. L’objectif ne serait plus seulement de contenir, mais de contrôler une bande de territoire de plusieurs kilomètres au nord de la frontière, dans une logique de zone tampon.
Dans ce contexte, la destruction des ponts, l’extension des ordres d’évacuation au-delà du Litani jusqu’au Zahrani, au sud de la ville portuaire de Saïda (45 km au sud de Beyrouth), et la pression exercée sur les populations civiles apparaissent comme les éléments d’une même dynamique : isoler le Sud, empêcher le retour des habitants et installer durablement une nouvelle réalité territoriale.
À Saïda, troisième ville du Liban, à majorité sunnite, des familles entières arrivent, épuisées, certaines après plus de vingt heures de trajet pour parcourir quelques kilomètres. La ville est saturée. « On est déjà à notre capacité maximale, explique le maire, Moustafa Hijazi. Cela représente entre 13 000 et 14 000 personnes réparties dans 24 centres d’hébergement. Deux nouveaux centres ont été ouverts hier ». À cela s’ajoutent environ 16 000 déplacés accueillis de manière informelle dans la ville. Dans les écoles transformées en centres d’accueil, la pression est palpable : matelas serrés dans les couloirs, familles entassées dans des salles de classe. « La situation se complique. L’aide de base n’est plus à la hauteur des besoins, poursuit-il. Les agences internationales ont vu leurs budgets réduits de 70 à 75 %. »
« Les guerres ne se fatiguent-elles jamais de nous ? »
Dans ce vide, les ONG locales et la solidarité des habitants prennent le relais, notamment pour assurer les repas. Fatima, déplacée de Hariss, serre ses papiers dans un sac en plastique. « On est partis pour quelques jours… maintenant, on ne sait plus ». Sa maison, ses souvenirs, tout est resté derrière. « J’ai peur qu’il n’en reste rien. » Un coordinateur humanitaire dans une école transformée en centre d’hébergement confie : « On improvise. L’État est absent. »
Beaucoup parlent d’un sentiment de « déjà-vu ». Après 2024, certains avaient reconstruit, replanté leur terre, tenté de reprendre une vie normale. À Alma el-Chaab, village frontalier du sud-ouest du Liban, situé à quelques kilomètres de la frontière avec Israël, près de la côte méditerranéenne, les derniers habitants ont quitté les lieux le 10 mars dans un convoi d’environ 45 voitures escorté par la Finul, la force intérimaire des Nations unies déployée au sud du pays. Le maire, Chadi Sayah, raconte un départ imprévu : « On ne s’attendait pas à quitter nos villages. J’ai dépensé 28 000 dollars pour reconstruire ma maison, installer des panneaux solaires… On pensait pouvoir rester, surtout avec le déploiement de l’armée libanaise. »
Dans ces localités, le malaise est profond. À Alma el-Chaab, des habitants avaient bloqué les routes pour empêcher le retrait des soldats libanais. « On ne voulait pas être laissés seuls », raconte Elie Boeri. À Qlayaa, village frontalier du sud-est du Liban, situé à quelques kilomètres de la frontière israélienne dans le secteur de Marjayoun, Ronith n’est pas partie. Elle raconte des journées où le temps semble figé. « Les jours n’ont plus de sens. On vit dans un coin de la maison, près de l’abri. » Le moindre bruit déclenche une tension. « L’histoire se répète… » dit-elle. Elle pense à 2006. « La région est la même, les bombardements sont les mêmes… Ce qui a changé, c’est nous. » Vingt ans ont passé, mais la peur reste intacte. « Les guerres ne se fatiguent-elles jamais de nous ? »
L’incompréhension s’est accentuée dans le village après la mort du prêtre Pierre El-Rai, tué le 21 mars lors d’un double bombardement alors qu’il secourait des paroissiens. « On ne comprend pas. Ce n’est pas notre guerre », lâche un habitant. Depuis, plusieurs villageois évoquent des avertissements directs d’Israël appelant les localités chrétiennes frontalières à ne pas accueillir de « personnes étrangères » – compris comme des habitants chiites des villages voisins. De quoi alimenter les questionnements : ces frappes visaient-elles réellement des cibles militaires, ou adressaient-elles un message pour pousser les habitants à partir ?
Pour les secouristes à Nabatiyé, la question ne se pose plus. Il faut intervenir, malgré tout. Fouad, ambulancier, montre la photo de sa fille de 6 ans, qu’il n’a pas vue depuis trois semaines : « Elle m’a appelé de Beyrouth pour savoir si j’étais sous les bombardements. À son âge, elle comprend déjà le sens du sacrifice. »
Devant son ambulance, sur ce même parvis de l’hôpital gouvernemental, il se tourne vers l’horizon. « C’est pour ça qu’on reste, explique-t-il.Pour ne pas perdre nos terres, pour ne pas perdre le Sud. » Autour de lui, les routes disparaissent, les villages se vident, les repères s’effacent. Et avec eux, une autre question s’installe. Et si, cette fois, le départ devenait irréversible ?
Mirna Bassil
L'Humanité du 24 mars 2026

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