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| « La Dame endormie », cette statuette d'argile d'environ 12 cm a été découverte dans l'hypogée néolithique d'Hal Saflieni (Malte).© Rob Koopman/Wikimedia Commons |
Vient de paraître en librairie Une préhistoire des femmes (La Découverte), le nouveau livre d’Anne Augereau, archéologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Néolithicienne, elle analyse la place des femmes et la domination masculine dans les sociétés du lointain passé.
Comment expliquez-vous un nouvel intérêt pour les femmes préhistoriques ? S’agit-il d’une projection de nos débats contemporains sur cette lointaine époque ?
Cet intérêt me semble d’abord refléter un questionnement sur nos propres sociétés, où l’égalité entre les sexes est encore loin d’être atteinte. Il conduit logiquement à s’interroger sur l’ancienneté de cette situation : les femmes ont-elles toujours été opprimées ? Les relations entre les sexes ont-elles toujours été hiérarchiques ? Pour certains, ces questions sont porteuses d’espoir.
Si la condition des femmes avait été plus favorable dans les sociétés préhistoriques, si elles y étaient considérées comme les égales des hommes, alors le patriarcat – qui n’aurait pas toujours existé – apparaîtrait comme plus facile à renverser. Cette perspective conduit à projeter sur ces temps lointains l’image d’une femme émancipée et indépendante, de la même manière qu’au XIXᵉ siècle on projetait celle de femmes cantonnées à la grotte, entourées d’enfants. Mais la femme préhistorique au foyer comme la working woman relèvent de deux stéréotypes, certes opposés, mais produits par un même mécanisme de projection anachronique.
La rareté des données sur la préhistoire rend ces projections d’autant plus faciles. Les scientifiques ont donc une responsabilité particulière dans ce débat : même si toute connaissance scientifique est, comme on le souligne souvent, « située » – c’est-à-dire produite dans un contexte historique susceptible d’influencer la recherche –, cela doit fournir les outils permettant d’aborder ces questions avec la plus grande rigueur, en se rapprochant autant que faire se peut de l’objectivité.
Que sait-on exactement de l’émergence de la domination masculine ? Existait-elle à la préhistoire ? À quelle période et comment ?
L’étude de la préhistoire se heurte à deux écueils : d’une part, l’absence de sources écrites ; d’autre part, la rareté des données matérielles – quelques objets en silex, en os ou en terre cuite, de rares vestiges d’habitat, ainsi que des ossements animaux et humains, pour l’essentiel.
Pourtant, la recherche a accompli d’importants progrès, et ces matériaux modestes permettent aujourd’hui d’aborder des questions longtemps jugées inaccessibles, notamment celles liées aux rapports de genre. Les déformations osseuses provoquées par des gestes répétés montrent, par exemple, que ce sont majoritairement les hommes qui manipulent les armes létales, comme la sagaie ou l’arc.
Les analyses chimiques indiquent que les femmes sont souvent plus mobiles que les hommes, ce qui peut s’interpréter dans le cadre de mariages patrilocaux, où les épouses rejoignent le groupe du mari. Les données génétiques montrent qu’en moyenne les femmes deviennent mères plus jeunes que les hommes, depuis au moins 300 000 ans.
Dès son émergence, la préhistoire a été traversée par des enjeux politiques et idéologiques.
L’anthropologie et l’ethnographie des sociétés de chasseurs-cueilleurs et d’éleveurs identifient ces éléments – monopole masculin des armes, circulation des femmes, précocité du mariage et de la parentalité féminine – comme autant de mécanismes associés à la domination masculine. Les données disponibles pour la préhistoire convergent pour indiquer que celle-ci est probablement très ancienne.
Vous écrivez que les liens entre politique ou idéologie et préhistoire sont encore d’actualité. Expliquez-nous.
Dès son émergence, au XVIIIᵉ siècle, puis sa reconnaissance comme discipline scientifique au XIXᵉ siècle, la préhistoire a été traversée par des enjeux politiques et idéologiques. Cette dimension est d’autant plus marquée que les données archéologiques sont rares, fragmentaires et souvent peu explicites, laissant une large place à l’interprétation, parfois même à l’imaginaire.
Dès les débuts de la discipline, des controverses idéologiquement marquées sont apparues. Le débat sur les origines de l’humanité en offre un bon exemple, à travers l’opposition entre le zoologiste et anthropologue Armand de Quatrefages (1810-1892) et le préhistorien Gabriel de Mortillet (1821-1898).
Le premier, conservateur, défendait une origine unique de la lignée humaine, position qui permettait de maintenir une forme de compromis entre le récit biblique et les avancées scientifiques. Le second, socialiste et anticlérical, soutenait au contraire une conception polygéniste, estimant que la diversité physique et culturelle des groupes humains ne pouvait s’expliquer que par l’existence de plusieurs lignées.
Si ces positions reposaient sur des arguments scientifiques, elles reflétaient aussi les clivages politiques de leur temps, à un moment où progressistes et défenseurs de l’Église et de l’ordre moral s’affrontaient, à l’aube de la IIIe République.
Ces controverses montrent que la préhistoire n’a jamais été un terrain neutre. Aujourd’hui encore, elle est régulièrement mobilisée pour penser – ou contester – l’ancienneté des rapports de genre et du patriarcat, voire pour en situer l’émergence à la fin de la préhistoire, au néolithique, avec l’apparition de la sédentarité et de l’agriculture, parfois présentées comme l’origine de tous les maux contemporains.
Qu’apporte la recherche scientifique à la problématique du genre sur la très longue durée ?
Elle permet d’élargir et de compléter le panorama déjà bien documenté pour les périodes plus récentes. Aborder le genre sur la longue durée aide à en comprendre les mécanismes profonds, les racines, les conditions de mise en place et les évolutions.
Car si la domination masculine apparaît comme un phénomène largement répandu, l’anthropologie et l’histoire montrent que ses formes et son intensité varient selon les sociétés, les époques et les contextes. C’est précisément cette variabilité que la recherche préhistorienne cherche aujourd’hui à explorer, même si l’éloignement chronologique limite parfois la finesse des analyses.
Nous en sommes désormais à une étape où les grands cadres ont été posés et les méthodes affinées. Il devient possible d’aller plus loin, en distinguant les groupes d’individus selon l’âge, le sexe, l’origine, l’alimentation ou les activités, afin de produire des analyses plus nuancées et plus précises.
Comment définir une archéologie du genre d’un point de vue épistémologique ?
J’aurais tendance à qualifier l’archéologie du genre que je pratique d’intersectionnelle et matérialiste. Elle consiste à distinguer des groupes d’individus en croisant différents types d’indices matériels – l’âge, les activités, le costume, les origines, l’alimentation – et de tenter de reconstituer la biographie des membres qui les composent.
Pour moi, la binarité du genre n’existe pas : ni aujourd’hui, ni dans le passé, les catégories « masculin » et « féminin » ne rendent compte à elles seules de la complexité des rapports sociaux de genre. Aussi, lorsque les données le permettent, il ne s’agit pas seulement de distinguer hommes et femmes, mais de mettre en évidence des groupes d’hommes et des groupes de femmes, aux parcours et aux statuts différenciés.
On sait, par exemple, que certaines femmes néolithiques présentent des modelages osseux comparables à ceux de coureurs d’endurance : qui étaient-elles, et occupaient-elles la même place sociale que les autres ? Étudier le genre dans la très longue durée, ce n’est pas chercher des modèles à imiter, mais démontrer que les rapports de domination ont une histoire. Et ce que l’histoire a produit, les sociétés peuvent aussi le défaire.
Anna Musso
L'Humanité du 09 mars 2026
Une préhistoire des femmes
Par Anne Augereau
Depuis quelques années, les femmes préhistoriques suscitent un intérêt inédit de la part du grand public et des médias. Cet intérêt résonne avec les débats contemporains sur la place des femmes, sur le chemin parcouru et celui qui reste à accomplir pour atteindre l'égalité des sexes. Pour la préhistoire, l'enjeu est d'identifier quand et comment le patriarcat a émergé, de repérer les éventuels points de bascule et, ce faisant, de connaître notre passé pour mieux agir sur le présent. Préoccupation politique et progrès de la connaissance se rejoignent ici et s'enrichissent mutuellement.
Dès lors, une question s'impose avec acuité : la domination masculine existait-elle à la préhistoire ? Si oui, depuis quand et sous quelles formes ? Des données permettent aujourd'hui de documenter différents aspects de la vie des individus préhistoriques (unions, maternité, santé, alimentation, activités, affichage du statut et du pouvoir, apprentissage du genre, phénomènes de violence...), avec des degrés de précision variables selon les effectifs disponibles et les régions du monde.
En s'appuyant sur l'ensemble des ressources archéologiques accessibles pour une vaste zone – de l'océan Atlantique à l'Oural et du bassin arctique jusqu'à la Méditerranée –, cet ouvrage met en lumière les dynamiques fondamentales des relations entre hommes et femmes du Paléolithique moyen au Néolithique.
De manière inédite à une telle échelle, ce livre dresse un état des connaissances sur la condition des femmes préhistoriques, à travers une démarche résolument ancrée dans une réflexion sur le genre.


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