Dans la bande de Gaza, l’enfer de la « ligne jaune »

Des blocs de béton jaunes amovibles utilisés par l’armée israélienne pour délimiter sa ligne de retrait temporaire à l’intérieur de la bande de Gaza, à Khan Younès, dans le sud de l’enclave palestinienne, le 9 décembre 2025. TARIQ MOHAMMAD APAIMAGES/SIPA
Les Palestiniens vivant à proximité de l’axe derrière lequel l’armée israélienne s’est repliée sont exposés aux tirs des forces d’occupation et aux incursions nocturnes des gangs à sa solde.

« Que vont devenir les enfants ? Leur mère était tout pour eux. » Au bout du fil, Moussa Warshagha, 30 ans, est désorienté. Il peine à aligner les mots, sa voix couverte par les pleurs de son petit, Ibrahim, 2 ans, qui réclame sa maman. Basma, la femme de Moussa, a été tuée la veille, le 22 février, sous les yeux de deux de leurs fils, Ayman, 7 ans, et Nafez, 4 ans, à Beit Lahya, dans le nord de la bande de Gaza.
Selon le récit de la famille, les enfants marchaient au côté de leur mère lorsqu’elle a été touchée par une balle au ventre et s’est effondrée. Lorsque Moussa est arrivé à l’hôpital Al-Shifa, où son épouse âgée de 27 ans avait été transportée, il était trop tard. « Basma a eu les intestins détruits, car il s’agissait d’une balle explosive », confie le père de famille contacté à distance, comme tous les témoins de cet article, Israël interdisant depuis vingt-neuf mois l’accès de la bande de Gaza à la presse étrangère.
Déplacée de force à plusieurs reprises, comme l’ensemble de la population, la famille Warshagha était revenue à Beit Lahya après l’accord de cessez-le-feu du 9 octobre 2025. Plus de 600 Gazaouis ont été tués par Israël depuis cette date.
Le danger est particulièrement élevé pour ceux qui vivent près de la « ligne jaune », l’axe, matérialisé par des blocs de béton de la même couleur, à l’est duquel l’armée israélienne s’est repliée en octobre 2025. Basma et ses enfants se trouvaient à environ 500 mètres de ce tracé, côté ouest, lorsqu’elle a été touchée. Pour la famille, aucun doute : les tirs venaient de la partie est, depuis « la colline près de l’hôpital indonésien, qui surplombe Beit Lahya ». Les soldats y ont établi une base, d’où « ils ont une vue dégagée sur toute la zone », précise Moussa Warshagha. « Je ne sais pas bien à quoi vous faites référence », répond un porte-parole de l’armée israélienne, interrogé par Le Monde sur le cas de la mère de famille.
La zone à l’est de la ligne jaune, interdite d’accès aux Palestiniens, couvrait au moment du cessez-le-feu 53 % du territoire. Selon les habitants, les forces d’occupation repoussent régulièrement la ligne vers l’ouest, augmentant ainsi leur zone de contrôle. « D’après nos calculs, les Israéliens occupent désormais 61 % de la bande de Gaza. Chaque jour, ils déplacent les blocs jaunes et, au réveil, des habitants découvrent qu’ils sont du mauvais côté de la ligne, et sont contraints de se redéplacer », affirme au Monde Amjad Shawa, directeur du réseau des ONG palestiniennes à Gaza. « Si l’on exclut toutes les zones inhabitables, nous pouvons déduire que les 2,2 millions d’habitants vivent actuellement sur moins de 90 kilomètres carrés », ajoute-t-il, alors que la petite langue de terre de 365 kilomètres carrés était déjà, avant son anéantissement, l’une des régions les plus densément peuplées du monde.

Sous la domination du Hamas
Le versant côtier ouest, où la population est confinée, est qualifié de « zone rouge » par Israël. Il reste sous la domination du Hamas, dans l’attente de l’arrivée du comité de technocrates palestiniens, basé au Caire, qui est censé gérer Gaza sous la tutelle du Conseil de la paix de Donald Trump, mais qu’Israël empêche pour l’instant d’entrer dans l’enclave. Toute personne vivant en zone rouge qui s’approche de cette frontière mouvante s’expose aux tirs des troupes d’occupation.
L’armée israélienne affirme au Monde que des éléments du Hamas tentent régulièrement de la franchir et que ses soldats ne font que se protéger. « Il y a eu de très rares incidents où des civils ont été tués, mais il n’y en a pas eu depuis plusieurs mois », assure un porte-parole. Une déclaration en contradiction avec les comptes rendus des médias arabophones et les communiqués des hôpitaux de l’enclave qui font régulièrement état de civils touchés par des tirs après s’être approchés de la ligne. Parmi les dernières victimes : Salman et Mohammed Al-Zawarah, deux cousins de 13 et 15 ans, tués le 25 janvier à Beit Lahya par un drone israélien alors qu’ils ramassaient du bois, combustible de substitution pour cuisiner et se chauffer dans le contexte du blocus infligé au territoire palestinien.
L’armée israélienne assure ignorer que de nombreux habitants sont ainsi exposés à la mort simplement parce que leur tente ou ce qu’il reste de leur maison se situe à proximité de la ligne jaune. Pourtant, du nord au sud, les habitants vivant près du tracé que le collaborateur du Monde présent à Gaza, Ahmad Albaba, a interrogés décrivent la même réalité : des tirs quotidiens venus de l’est, sans avertissement ni explication.
« C’est continu, tous les jours, de 8 heures à 16 heures environ, puis ça se calme un peu avant le coucher du soleil », relate par téléphone Abdallah Al-Fajm, 23 ans, sur fond de crépitement d’armes automatiques. Il vit sous une tente à Khan Younès, à 150 mètres de la ligne jaune, avec son épouse et leur enfant. Comme la plupart des familles, Abdallah décrit un climat de terreur, avec des éclats de balles tombant à leurs pieds et déchirant parfois les tentes. Fehmi Abou Meiden, installé lui aussi à 150 mètres du tracé dans le camp d’Al-Boureij, au centre de l’enclave, raconte qu’il a dû se cacher avec sa famille toute la nuit, à cause de tirs incessants.
La nuit, le suhoor, repas pris avant l’aube pendant le ramadan, est rythmé par des explosions que les habitants identifient comme le dynamitage de maisons. « Le plafond de notre abri, déjà presque entièrement brûlé, se fissure avec les déflagrations et des morceaux de pierre nous tombent dessus. Nous restons ici car nous n’avons nulle part où aller », raconte Oum Bassam Al-Dardaisi, mère de cinq enfants résidant sur la route Salaheddine à Khan Younès. Malgré leur réticence à rejoindre le camp d’Al-Mawassi, au sud, où s’entassent 1 million de personnes dans des conditions « inhumaines » selon l’ONU, des familles à bout de forces finissent par y partir, souvent sans moyen de subsistance ni toit pour se loger.

« Peur des milices »
Dans un rapport daté du 29 janvier, le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) relevait qu’en l’espace d’une seule semaine, 100 familles installées près de la ligne avaient été déplacées en raison des opérations militaires israéliennes à l’est de la ville de Gaza. « Je viens d’être contacté par un ami qui habite la zone pour me demander si je peux l’aider à trouver une tente. C’est devenu trop dangereux, il veut partir avec sa famille », indique Amjad Shawa.
Des habitants se plaignent aussi d’exactions commises par des gangs anti-Hamas. Ces collaborateurs gazaouis de l’Etat hébreu, qui vivent avec leur famille dans la zone est, pénètrent parfois en zone rouge, pour y kidnapper des adversaires ou dépouiller des cadavres d’individus tués par l’armée israélienne. Les habitants rapportent ces incursions, souvent nocturnes, avec prudence. « La peur des milices est plus grande que celle de l’armée israélienne », affirme Ramadan Abou Sakran, journaliste vivant dans le secteur de Chadjaya.
Le 10 février, dans ce quartier est de Gaza réduit en champs de ruines, Ramadan a été pris en embuscade par six hommes liés à Rami Hilles, ancien membre de la sécurité de l’Autorité palestinienne devenu chef d’une milice opposée au Hamas dans le nord de l’enclave. « Ils étaient sur les toits, équipés de projecteurs et d’armes. Ils tiraient sur toute personne qui bougeait. Je me suis réfugié dans une mosquée et j’ai attendu jusqu’au lendemain, après leur retrait, pour pouvoir retrouver ma famille », témoigne le journaliste.

Bâtiments rasés méthodiquement
Contacté par Le Monde, l’OCHA reconnaît l’existence « de telles menaces » le long de la ligne jaune mais aussi « ailleurs à Gaza ». « Elles nous préoccupent énormément », précise un porte-parole onusien. Combinées aux opérations israéliennes, elles contribuent à isoler davantage les habitants de ces régions qui sont déjà privés de tout soutien des ONG, réticentes à s’aventurer dans cette zone jugée trop dangereuse. Pourtant, l’ONU dénombre environ 14 133 familles (soit près de 85 000 personnes) vivant en bordure de la « ligne jaune ». En manque d’eau, de nourriture et d’abris, les familles doivent se déplacer pour accéder à l’aide. « Personne ne vient nous voir, et personne ne sait que nous vivons ici. Il n’y a aucune initiative, personne ne sait rien de nous », se lamente Oum Bassam Al-Dardaisi.
L’armée israélienne soutient que ses opérations dans l’est de la bande de Gaza ont pour but de détruire les tunnels du Hamas et d’autres « infrastructures de terreur », et de se défendre contre les violations présumées du cessez-le-feu.
Une enquête visuelle du Monde, publiée le 4 décembre 2025, a toutefois révélé que l’armée rase méthodiquement les bâtiments encore debout dans cette partie de l’enclave. Les troupes israéliennes sont censées la quitter graduellement, durant la seconde phase du plan Trump, qui a officiellement débuté le 14 janvier. Israël est soupçonné de vouloir y créer une zone tampon lui permettant de contrôler le reste du territoire palestinien à distance. « Nous ne sommes pas autorisés à nous prononcer sur les plans prévus pour l’avenir de la bande de Gaza », indique un porte-parole de l’armée.
Déclenchée en représailles aux massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, qui ont fait quelque 1 200 morts, l’offensive israélienne, qualifiée de « génocide » par une commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, a fait près de 72 100 victimes gazaouies selon les autorités de santé locales.

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 06 mars 2026



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