Comment interpréter la situation libanaise à la lumière de l'évolution rapide de la situation politique, militaire et économique dans le monde arabe et ailleurs ? Qu'en est-il de l'accord de cessez-le-feu avec l'ennemi sioniste et de son retrait des territoires occupés sur notre sol ? Par ailleurs, quel est le rôle du « Mécanisme » qui a remplacé le commandement de la FINUL, passant d'un comité de sécurité chargé de superviser le cessez-le-feu à un organe de négociation politique et sécuritaire entre le Liban et l'agresseur occupant ? À quels défis financiers et économiques le Liban est-il confronté actuellement ?
Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses questions, dont les réponses dépassent le cadre de la réalité libanaise pour englober la nouvelle carte que l'impérialisme américain tente de tracer pour le monde en général, et pour le monde arabe et le Moyen-Orient en particulier. Cette carte se dessine par les manœuvres militaires de Washington au Venezuela et en Amérique latine, puis vers l'Arctique, d'une part, et l'océan Indien et la péninsule arabique, d'autre part, jusqu'à la mer de Chine méridionale et au cœur de l'Asie. Tout ceci vise à garantir le maintien de sa domination sur le monde et ses ressources afin de résoudre sa crise structurelle. Cela implique le contrôle du pétrole et du gaz ainsi que de leurs voies d'approvisionnement, notamment des terres rares (1), dont la Chine contrôle 70 % de la production. Il ne faut pas non plus négliger l'importance de s'emparer de la majorité des terres agricoles et des ressources en eau, qui, selon un rapport de la CIA, seront la principale cause des guerres futures.
Dans ce contexte, où le risque d'une troisième guerre mondiale – principalement économique et peut-être aussi militaire – s'accroît, les peuples du monde subissent 130 guerres d'agression et conflits armés. Parmi ceux-ci, au moins dix sont menés contre les peuples arabes du Levant et d'Afrique du Nord. La plus dangereuse de ces guerres est sans doute celle menée par l'entité sioniste depuis 1948 contre les peuples palestinien et libanais, visant au nettoyage ethnique des populations autochtones, non seulement en Palestine, mais aussi dans une partie importante du Liban.
Aujourd'hui, ce projet de nettoyage ethnique, connu sous le nom de « Projet Trump » et soutenu notamment par Washington et l'OTAN, se manifeste par la prise de contrôle de certaines parties du Sud et de la Bekaa occidentale, s'étendant du Golan occupé, des fermes de Chebaa et des collines de Kfarshouba occupées jusqu'à la mer, sous prétexte de « créer une zone économique internationale » et sous le slogan « la terre contre la prospérité ». L'Arabie saoudite et le Qatar financent ce « projet », en attendant la prochaine étape : le vidage complet et définitif de ces deux zones de leurs habitants et leur remplacement par des groupes d'immigrants sionistes (2). C'est pourquoi les forces militaires ennemies empêchent délibérément les habitants du Sud, dans la zone frontalière, de reconstruire leurs villes et villages, presque entièrement détruits. Elles continuent de bombarder les bâtiments et de démolir les maisons (y compris les maisons préfabriquées), prétextant des tentatives de retour de groupes non civils dans ces villages et villes. Cette situation survient au moment même où le chef de l'impérialisme américain, Donald Trump, puis Benjamin Netanyahu, ont déclaré que les habitants de certains villages de la bande de Mansworth recevraient une compensation pour leurs maisons et leurs biens, qu'ils ne pourront plus occuper et qui seront loués à des entreprises investissant dans des projets s'étendant de la côte jusqu'aux contreforts du mont Hermon. Parallèlement, les attaques quotidiennes sionistes contre le Liban, qui se chiffrent par milliers, se poursuivent malgré l'accord de cessez-le-feu. Les victimes civiles libanaises, tuées ou blessées, les véhicules, les installations de production et autres infrastructures sont toujours détruits. À cela s'ajoutent les menaces proférées régulièrement par l'ennemi d'étendre son agression à de nouvelles zones. De plus, la lutte de pouvoir entre les chefs des principales communautés et leurs alliés se poursuit. Ce conflit, outre la répartition des parts au sein des institutions étatiques et de ses appareils militaire, sécuritaire et administratif, soulève de nombreuses autres questions. Premièrement, il y a la tentative de dissimulation du détournement de fonds publics et privés, qui s'est déroulée par étapes et a culminé en 2019 avec l'adoption de la loi sur la régulation financière (dite « loi sur le déficit financier »), dont le projet avait été approuvé par le gouvernement dirigé par le juge Nawaf Salam (3). Deuxièmement, il y a le non-respect par le gouvernement de ses promesses de maîtriser l'inflation et d'ajuster les salaires et les pensions, sans parler du chaos généralisé qui règne dans la gestion des problèmes de sécurité sociale et l'application du droit du travail, ainsi que des problèmes liés aux anciens baux résidentiels et non résidentiels.
Il ne faut pas non plus oublier la question des relations avec l'ennemi et les projets et approches proposés par le comité du « Mécanisme », qu'il s'agisse de la démarcation des frontières avec la Palestine occupée ou du passage des discussions sécuritaires aux discussions sur les relations politiques et économiques avec l'ennemi. Certains représentants de Washington, ainsi que des représentants de certains partis au pouvoir, n'hésitent pas à appeler à la paix dans la région et à la normalisation des relations avec l'entité sioniste (4), et à s'inscrire dans le cadre des « Accords d'Abraham », lancés par Trump (par l'intermédiaire de son gendre Jared Kushner) durant son premier mandat présidentiel.
Quelle est la position du Liban face à ces enjeux ?
Il convient de noter la résurgence des divisions nationales et sectaires. Si la seconde [lutte] a, à diverses reprises, servi de catalyseur à des guerres intestines sanglantes, notre préoccupation aujourd'hui est de redonner à la lutte nationale et à la lutte socio-économique la place qui leur revient dans cette phase critique de l'histoire de notre nation. Ceci est d'autant plus crucial compte tenu de la redistribution des sphères d'influence et de contrôle entre les puissances impérialistes, d'une part, et l'alliance impérialiste et le groupe des BRICS, d'autre part. Cela nous contraint à poursuivre les actions suivantes :
Premièrement, il est urgent de réfléchir à la manière de former un nouveau mouvement de libération arabe, où la gauche jouerait un rôle moteur, afin d’unifier notre position contre l’offensive impérialiste-sioniste à tous les niveaux, y compris la lutte pour l’abrogation des accords d’Abraham et autres accords.
Deuxièmement, et en complément des luttes en coursPour la libération nationale arabe, il est impératif de redonner au Mouvement des non-alignés dans le monde arabe le rôle qu'il jouait dans les années 1950 et 1960, tant au niveau régional que dans la construction d'un mouvement mondial en dehors des axes impérialistes et, plus généralement, du capitalisme. Cette démarche doit s'accompagner d'une exigence fondamentale : la fermeture des bases militaires américaines et de l'OTAN dans nos pays, ainsi que de part et d'autre de la Méditerranée.
Troisièmement, et surtout, le respect de l'accord d'armistice de 1949 entre le Liban et l'ennemi sioniste est essentiel. Toute forme de normalisation doit être rejetée, et des efforts internes doivent être entrepris pour transformer les institutions politiques et militaires de l'État en de véritables institutions de résistance, capables de protéger le Liban et son peuple, et de défendre chaque pouce de la patrie contre les ambitions sionistes. Cette transformation doit s'appuyer sur un mouvement populaire militant, tout en apportant le soutien nécessaire aux habitants des villages frontaliers pour qu'ils puissent rester sur leurs terres et les conserver.
Dr Marie Nassif-Debs
Ex-coordinatrice du Rassemblement de la Gauche Arabe et Ex-secrétaire générale adjointe du Parti communiste libanais
Beyrouth, le 26 janvier 2026
(Magazine Al-Hadaf)
Notes
(1) - Largement utilisés comme éléments stratégiques, ils constituent la base des technologies modernes, des smartphones, des éoliennes, des voitures électriques, des composants de défense, etc.
(2) - Voir la carte présentée par la délégation des organisations sionistes mondiales à la Conférence de Paris de 1919, peu après la fin de la Première Guerre mondiale. Lors de cette conférence, les sionistes exigeaient l'annexion de toute la vallée de la Bekaa méridionale et occidentale à l'entité, de Saïda à Azour et Bekassine, jusqu'à Qaraoun et le mont Hermon. Cette carte est conservée aux Archives de la Première Guerre mondiale à Paris, et une copie se trouve également au Musée palestinien.
(3) Cela implique de combler un déficit financier estimé à plus de 84 milliards de dollars en répartissant les « pertes » entre l’État, la Banque centrale du Liban et les banques commerciales, tout en faisant supporter une partie du coût de l’accord aux déposants dont les fonds ont été pillés…
(4) Certains sont même allés jusqu’à prétendre que l’ennemi ne fait que se défendre contre ceux qui refusent de reconnaître l’entité israélienne comme faisant partie de la région et qui exigent des mesures pour contrer les attaques qu’elle mène contre le peuple libanais.
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