Pour beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens, la Palestine vivante, La Palestine au cœur vaillant, la Palestine désirée et enjouée, la Palestine, c’est elle : Leïla. Leïla Shahid. Son visage doux et souriant, sa voix reconnaissable entre toutes, ses yeux pétillants et gourmands, son énergie pleine d’espoir. Leïla. Leïla Shahid.
Elle restera dans nos cœurs et nos mémoires, tant elle a marqué nos vies, nos combats, nos manières d’être, souvent. En témoigne la foule de messages de chagrins, de messages de gratitude qui court les réseaux du monde. Pour elle.
En français, en arabe, en anglais, la ferme tendresse de sa voix portait loin. De la rue aux rédactions des médias, jusqu’aux chancelleries du continent européen et du monde. Leïla Shahid était l’incarnation de la Palestine, de son peuple et de sa terre, de son histoire et de sa culture.
Intellectuelle et diplomate, énergique et passionnée ; attachante et rigoureuse, elle portait partout et en tout temps l’image de la Palestine, non comme on brandit une pancarte ou une identité fermée, mais comme une humanité à faire reconnaître.
Solaire, elle aimantait les regards et les corps. Ses mots, choisis, pesés, étaient fermes sans jamais être fermés. Ses fidélités étaient éloignées de l’aveuglement. Habitée par une grande cause humaine, Leïla Shahid ne méprisait pas les complexités, les contradictions. Elle savait manier la nuance, condition souvent du lien, de la mise en relation humaine.
Son arme était la force du verbe. La justesse des mots nourris d’un incontestable argumentaire qui désarmait celles et ceux qui font profession de nier, de cacher et de déchirer les résolutions de l’Organisation des Nations unies sur l’autel de l’injustice et du pillage des terres, de l’accaparement de l’eau et la destruction des maisons. Tous ceux-là qui bafouent le droit sous les chenilles de leurs chars et les tombereaux de bombes qui tuent ou mutilent les femmes et les enfants de Gaza.
Écouter Leïla, c’était entendre un chant profond mêlé d’histoire et de géographie, de droit et de poésie, d’anthropologie et de politique. La politique au sens noble, telle qu’on aimerait qu’elle soit.
Diplomate infatigable, Leila était la flamme vivante d’un peuple que les complices occidentaux ont laissé l’État d’Israël enfermer à l’intérieur d’un mur de honte et de béton, et réduire au silence sous des tonnes de poussière, de cendres et de pierres.
Leïla partageait avec Yasser Arafat, dont elle était une infatigable sœur en fraternité de combat, la connaissance des blessures, des fêlures et des douleurs des uns, le tragique de l’histoire et les peurs des autres.
C’était tout le sens du rameau d’olivier brandit à la tribune de l’ONU. C’était le sens du travail pour aboutir aux accords d’Oslo dont Leïla épousa les méandres pour un pas en avant tandis que les Occidentaux les piétinaient de leurs lourds sabots.
De toutes ses forces, elle essaya d’en tirer le meilleur non sans partager la déception de la jeunesse palestinienne qu’elle ne cessait d’encourager sans jamais la quitter des yeux. Elle savait depuis longtemps que nous avions changé de monde et qu’il fallait laisser cette ardente jeunesse en quête d’avenir s’organiser autrement, imaginer sa Palestine.
Leïla Shahid n’a eu de cesse d’ériger des barrages contre les haines, de construire des ponts entre les citoyens, les intellectuels, les travailleurs israéliens et palestiniens. Elle chérissait l’altérité pour progresser vers la justice, la liberté, la souveraineté et la paix.
Lectrice passionnée, elle partageait les œuvres des grands esprits du monde en revenant toujours boire à la source de l’œuvre poétique de son fraternel complice, Mahmoud Darwich. Avec lui, elle partageait la conviction qu’on peut toujours occuper une terre, mais pas l’imaginaire qui lui restera libre et se transformera en une force constructive. Elle portait passionnément, indéfectiblement, la visée d’un Moyen-Orient apaisé, démocratique, laïque, pacifique arrosant le monde de sa riche histoire et de sa culture en partage.
Le bouleversement historique qu’ont constitué les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, et l’anéantissement de Gaza par l’extrême droite israélienne a été pour Leïla un dur moment de bascule au point d’ouvrir sous les pieds de cette porteuse d’espoir un immense vide, un vertigineux abîme comme un effacement des engagements de toute une vie.
De chacune de nos conversations, depuis coulait à la fois une analyse profonde et lucide mêlée à de douloureuses émotions engendrant des torrents de larmes aussi vastes que les tas de cendres ensevelissant Gaza et ses enfants. Elle ne manquait jamais de dire à quel point la lecture de L’Humanité lui réchauffait le cœur, nourrissait son esprit. Avec L’Humanité c’était une amitié exigeante, une forte reconnaissance du seul quotidien de la cause Palestinienne.
Nous pleurons Leïla Shahid. Leïla. La combattante et la penseuse, la défenseure du droit. Nous pleurons. Nous pleurons une amie très chère. Avec le poète, nous murmurons, « Tu aurais pu vivre encore un peu ». Notre fidélité et notre respect se manifesteront dans la poursuite de ses combats.
Leïla Shahid, un nom qui s’inscrit désormais pour l’éternité en lettres d’or sur les frontons de la conscience humaine.
Par Patrick Le Hyaric
L'Humanité du 20 février 2026
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