L’ancienne diplomate palestinienne avait représenté son pays en France à partir de 1993 puis à Bruxelles auprès de l’Union européenne de 2006 à 2015.
Elle a été pendant plus de vingt ans le visage et la voix de la Palestine en France. L’ancienne diplomate palestinienne Leïla Shahid est morte, mercredi 18 février, à l’âge de 76 ans, à son domicile de Lecques, une commune du Gard, dans le sud de la France, a appris Le Monde auprès de sa famille.
Selon cette même source, Leïla Shahid, gravement malade depuis plusieurs années, s’est donné la mort. En 1993, après avoir été en poste en Irlande, puis aux Pays-Bas et au Danemark, Mme Shahid avait été nommée déléguée générale de la Palestine en France, un poste qu’elle a occupé jusqu’en 2006.
Durant la décennie suivante, elle avait représenté son pays à Bruxelles, auprès de l’Union européenne. Pendant toute cette période, elle incarna la cause palestinienne avec une intelligence et une passion qui en firent l’interlocutrice incontournable des pouvoirs publics français et une invitée très fréquente dans les médias, où son accent chantant était reconnaissable entre tous.
Leïla Shahid était née en 1949, à Beyrouth (Liban), où la famille de sa mère, engagée dans la lutte contre l’occupation britannique et le mouvement sioniste, avait été exilée. Elle n’avait pu revenir en Palestine que dans les années 1990, à la faveur de l’installation à Ramallah de l’Autorité palestinienne, présidée par Yasser Arafat, dont elle était une proche.
Après sa retraite, en 2015, Leïla Shahid avait partagé sa vie entre Beyrouth, où elle possédait un appartement, et sa résidence de Lecques. L’anéantissement de la bande de Gaza, à la suite de la sanglante attaque du Hamas du 7 octobre 2023, l’avait profondément meurtrie. Elle était mariée à l’écrivain marocain Mohamed Berrada.
Benjamin Barthe
Le Monde du 18 février 26
| C’est une voix forte pour la paix et la reconnaissance du peuple palestinien qui s’est éteinte.© Patrice Pierrot/ABACA |
Alors que la solidarité inconditionnelle manifestée à Tel-Aviv a donné un blanc-seing à une riposte aveugle causant déjà plus de mille victimes, en majorité civiles, Leïla Shahid, ancienne déléguée générale de l’Autorité palestinienne en France et ancienne ambassadrice de Palestine auprès de l’Union européenne, dénonce le « crime contre l’humanité » en cours avec le siège de la bande de Gaza.
Propos recueillis par Luis Reygada
pour l'Humanité le 19 octobre 2023
De nombreuses images et vidéos montrent des scènes de destruction terribles à Gaza. Est-ce que vous avez pu parler avec des gens qui sont sur place ?
Oui, mais c’est extrêmement compliqué, parce que là-bas il n’y a pas ou très peu d’électricité, et donc pas de réseau Internet. L’utilisation des messageries et réseaux sociaux devient alors presque impossible. Et puis, il y a ce que nous pouvons voir à travers les chaînes arabes d’information diffusées par satellite. La riposte de l’armée israélienne est féroce. Il semblerait que des kilomètres carrés entiers soient à terre en plein cœur de Gaza, avec tous les immeubles en ruine.
Dans des quartiers comme celui de Rimal – qui est une zone plutôt chic dans la mesure où ce mot peut être utilisé pour cette ville –, beaucoup de bâtiments sont tout simplement rasés. Les images sont très difficiles à supporter. Faute de secours en nombre suffisant, on voit les habitants, les voisins, se ruer sur les décombres des immeubles écroulés. Ils tentent de déblayer à mains nues, pour chercher des survivants, sortir les cadavres dans un chaos infernal.
Alors que le nombre de morts s’accentue jour après jour, d’aucuns dénoncent une punition collective…
On coupe l’eau, l’électricité, le gaz, l’entrée de tout type de produit – médicaments, alimentation, matériel humanitaire –, les points de passage sont bloqués… Or, nous parlons d’une population de 2,2 millions de personnes concentrée sur 356 kilomètres carrés, le lieu le plus densément habité au monde et un des plus pauvres, déjà sous blocus complet depuis 2007 ! Qui peut penser que chacun de ses habitants soutient le Hamas ? Appliquer ainsi un châtiment collectif est effarant.
Faut-il d’ailleurs rappeler que cette notion n’existe pas en droit international. Cela s’appelle un crime de guerre et un crime contre l’humanité. Le droit international donne aux peuples sous occupation militaire le droit de résister, et les agressés ont bien le droit de se défendre, mais pas de se venger. Israël s’octroie un nouveau droit qui n’est pas moins barbare que les images que nous avons voir à propos de l’attaque du Hamas sur les Israéliens. Toutes ces images de destruction à Gaza, ses habitants traités d’« animaux » : imaginez l’impact sur le reste du monde arabe.
À ce propos, la vengeance qui s’abat sur Gaza remet d’une certaine façon le conflit israélo-palestinien au cœur du Proche-Orient…
Je ne suis pas d’accord avec l’utilisation du terme « conflit » : celui-ci concerne généralement deux parties égales, deux États, deux armées. La Palestine n’a ni État ni armée ; il n’y a pas de symétrie. C’est pour cela que j’appelle ça la cause palestinienne. Ensuite, les opinions arabes n’ont pas attendu les Européens pour savoir ce qu’elles devaient penser de la cause palestinienne. Elles se sentent entièrement concernées par cette cause qu’elles considèrent comme la plus centrale, au-delà des positions étatiques.
C’est la cause d’un peuple courageux, digne, qui se bat tout seul, depuis presque un siècle, pour quelque chose qui s’appelle tout simplement la justice. Pourtant ce peuple continue de ne pas se faire entendre par le monde. Pourquoi ? La communauté internationale a une énorme responsabilité sur le pourrissement de la situation, au point d’arriver à ce que nous observons aujourd’hui : un nouveau crime contre l’humanité en cours avec le siège de la bande de Gaza.
Comment avez-vous perçu la réaction de la communauté internationale à la suite des derniers événements ?
Les premiers jours, j’ai évidemment été bouleversée en me demandant ce qui allait arriver aux Israéliens pris en otage puis aux habitants de Gaza. J’étais tout de même persuadée que nous allions voir des tentatives des différents acteurs qui peuvent peser – les Nations unies, le Conseil de sécurité, le gouvernement américain, les membres de l’Union européenne, etc. –, proposer d’agir pour apaiser la situation. Des propositions auraient pu être faites pour tenter de libérer les otages kidnappés par le Hamas, par exemple en libérant des prisonniers Palestiniens. À ce jour 5 000 prisonniers Palestiniens sont otages des geôles israéliennes, certains depuis quarante ans. Nombre d’entre eux n’ont jamais été jugés, ce sont des détenus administratifs. C’était le cas de Salah Hamouri, un exemple bien connu en France.
Mais au lieu de cela la majorité des puissances occidentales se sont rangées derrière Israël…
En effet, en soutenant son supposé « droit de se défendre ». Les Américains ont envoyé leurs porte-avions et je ne sais combien d’avions F-16 et F-35. J’ai été estomaquée face à l’aveuglement de la communauté internationale et son manque de courage, d’éthique et de sens des responsabilités. Peu ont été capables de dire aux Israéliens, l’émotion des premières heures passée, « écoutez, il ne faut pas perdre les nerfs parce qu’il est nécessaire de trouver une solution qui garde la porte ouverte pour l’avenir ». Mais, aujourd’hui, quel avenir est envisageable ? Jeter les Gazaouis à la mer ?
Que penser de la position de la France ?
Je suis très inquiète par le message envoyé par l’interdiction des manifestations de soutien envers la Palestine, c’est un deux poids deux mesures intolérable. Mais j’ai certainement été encore plus choquée par l’arrogance de nombreux journalistes et éditorialistes, s’érigeant en juges et plaçant leurs interlocuteurs, parce qu’ils critiquent le gouvernement israélien, d’emblée dans le box des accusés, aux côtés des « terroristes », un mot qui perd son sens tellement il est dévoyé. C’est quelque chose que je n’ai vu qu’en France.
Pour conclure, envisagez-vous une possible solution politique ?
Malheureusement, était donné que les Américains et les Européens n’offrent pas d’autre option que militaire et qu’ils soutiennent le nettoyage ethnique en cours dans la bande de Gaza, je ne vois pas à court terme de perspective de négociations ni même de dialogue possible. Sauf avec la société civile israélienne, c’est du moins ce que je souhaite. Je ne me fais aucune illusion à propos des États occidentaux, ainsi que ceux du monde arabe…
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